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En Allemagne, le dirigeant du parti La Gauche cherche à tromper l'électorat

Par Ulrich Rippert
28 mars 2013

L'ancien président de La Gauche (Die Linke), Oskar Lafontaine, a mis son parti en garde contre l'abandon d'une certaine distance critique vis-à-vis du parti social-démocrate SPD et vis-à-vis des Verts. Dans une article publié la semaine dernière dans le quotidien Junge Welt, il mettait l'accent sur le fait que La Gauche ne pouvait se maintenir comme parti indépendant que s'il résistait à une tendance à devenir «une autre aile du Parti unitaire allemand » ce par quoi Lafontaine entend les partis bourgeois officiels en Allemagne.

Lafontaine avait de bonnes raisons de lancer cet avertissement.

A la suite de l'élection d'une nouvelle direction de La Gauche l'année dernière, les deux nouveaux co-présidents du parti, Katja Kipping et Bernd Riexinger ont fait des pieds et des mains pour faire entendre que la Gauche serait un partenaire fiable de tout futur gouvernement. A début de l'année, un « document interne de réforme » a été rendu public présentant la stratégie de la nouvelle direction. Ce document parle d'« une perspective de pouvoir pour une coalition de gauche au niveau fédéral » et préconise une « coopération concrète » avec le SPD et les Verts. Le quotidien Osnabrücker Zeitung écrivait en janvier que ce document impliquait qu'« aucune condition ne serait plus posée pour une coalition au niveau fédéral. »

Jusqu'à il y a peu, la Gauche avait mis quatre conditions à la constitution d'une collaboration avec le SPD et les Verts: pas d'opérations militaires à l'extérieur, une interdiction des exportations d'armes, un revenu mensuel minimum de 1000 euros pour tous et une augmentation des impôts pour les riches. Maintenant, les dirigeants de La Gauche ont abandonné ces exigences, affirmant que le SPD et les Verts avaient adopté leur propre politique depuis qu'ils sont dans l'opposition suite à leur défaite à la dernière élection législative. La politique du SPD, une « protection sociale de base, un salaire minimum, des retraites et une protection contre la pauvreté de la vieillesse, ou pour une réglementation des banques va dans la même direction que celle de La Gauche », déclare ce document interne.

Dans l'accolade donnée au SPD, La Gauche ne s'en est pas tenue là. Parallèlement à la célébration par le SPD de son Agenda social 2010 et des lois Hartz IV, Kipping déclara que La Gauche renoncerait à son opposition initiale à ces mesures largement détestées et n'avancerait plus le mot d'ordre de « Hartz IV doit être aboli » lors de l'élection législative à venir. Elle parla au magazine politique Cicero de sa propre orientation vers la soi-disant « politique du style de vie ». La Gauche veut continuer à rechercher le soutien des « couches sociales précarisées» dit-elle mais « en plus du populisme de gauche, nous avons besoin d'une approche ciblée du milieu écologique-créatif. »

Kipping a aussi annoncé un changement de la politique du parti sur la question de la guerre. En décembre dernier, elle et son vice-président Jan Van Aken ont signé un appel intitulé « La liberté syrienne a besoin d'assistance » appelant à une intervention en Syrie. Parmi les signataires de cet appel aux armes au nom des Droits de l'Homme, figuraient la secrétaire du SPD, Andrea Nahles, la dirigeante nationale des Verts, Claudia Roth et le président de la Commission parlementaire des Affaires étrangères, Rupert Polenz (CDU).

Lafontaine craint à présent qu'une telle politique ostensiblement droitière coûtera à La Gauche des voix à l'élection législative. Si le parti manque à dépasser le seuil des cinq pour cent nécessaires pour entrer au parlement en septembre, il ne sera pas en mesure de soutenir le SPD et les Verts au gouvernement – le but visé par Lafontaine. C'est pourquoi ce dernier est à présent en faveur d'un renouvellement de façade de son parti. A cette fin, il a eu recours à ses trucs habituels.

Il n'a aucun problème a fustiger la nature anti-sociale et anti-démocratique de la société capitaliste moderne et de son système politique. Il cite l'écrivain américain Gore Vidal qui a déclaré :« Selon toute apparence une démocratie est un endroit où se tiennent de nombreuses élections qui coûtent beaucoup d'argent, sans questions posées et avec des candidats interchangeables ».« Aux Etats-Unis », continue Lafontaine, « il y a un système à parti unique avec deux ailes droites » qui défendent les intérêts de la grande entreprise. L'américanisation de la politique allemande a conduit à une situation «où nous avons un système à parti unique avec quatre ailes » parlant du SPD, des Verts, des Chrétiens-démocrates (CDU) et des libéraux (FDP).

Puis, Lafontaine dresse une liste des différentes manières dont tous les parti de l'establishment allemand défendent les intérêts de l'élite financière et conclut que les promesses de justice sociale imprimées dans leurs programmes sont hypocrites et constituent simplement une « mauvaise plaisanterie. »

Il soumet ensuite ses propres propositions pour duper l'électorat. Il affirme que La Gauche ne fait pas partie du « Parti de l'Unité ». Au contraire, elle aurait une « caractéristique qui la rend unique » parce qu'elle est en faveur d'un ordre économique dans lequel « tous reçoivent le fruit de leur travail ». Ce système conduirait à « des entreprises conduites de façon démocratique plutôt qu'à des structures économiques autoritaires comportant le travail temporaire, le travail intérimaire, des emplois peu payés et des mini-emplois. » Lafontaine ne tente jamais d'expliquer dans son article ce qu'il entend par « tous les fruits de leur travail », ni ce que seraient selon lui ces « entreprises démocratiquement conduites ».

En fait dans chaque système économique, y compris une économie basée sur le socialisme, une partie du revenu du travail est utilisé pour financer les coûts sociaux. Afin de surmonter l'inégalité patente qui caractérise la société actuelle et améliorer l'Education, la Santé et l'accessibilité au logement, cette contribution doit être augmentée. Ceci doit se faire aux dépens des propriétaires privés de capital qui empochent une part de plus en plus grande de la richesse créée par les travailleurs.

A cette fin, il est nécessaire de nationaliser les banques et les grandes entreprises de les mettre sous contrôle démocratique, de renverser le capitalisme et de mettre en place un gouvernement ouvrier.

Lafontaine est résolument opposé à une telle perspective. Derrière ses phrases creuses, il cherche à défendre les syndicats et leur collaboration de classe avec les employeurs – un système qui a depuis longtemps été transformé en un mécanisme d'oppression des travailleurs par une bureaucratie privilégiée des syndicats et des comités d'entreprises. Ses louanges à l'égard de l'humanisation de certaines formes d'exploitation capitaliste sont liées à sa glorification de la politique de l'ancien dirigeant du SPD Willy Brandt. Lafontaine croit qu'il peut, avec ses palabres sur « les entreprises menées démocratiquement », empêcher les travailleurs de se tourner vers une perspective socialiste.

Il y a deux ans, sa compagne, sœur de pensée et vice-présidente du parti Sahra Wagenknecht a consacré tout un livre à cette question. Elle y glorifie le chancelier allemand conservateur d'après-guerre Ludwig Erhard (CDU) et y dit que la crise actuelle est arrivée parce que tant les partis conservateurs que le SPD avaient trahi l'héritage de l'« économie sociale de marché ».

En fait, la politique préconisée et défendue par Ludwig Erhard, connue sous le nom d'"ordo-libéralisme", n'était rien d'autre qu'une forme spécifique allemande du néo-libéralisme. Erhard soutenait la propriété privée et le libre marché et cherchait en même temps à établir certaines formes de contrôle étatique.

Partout où La Gauche a exercé le pouvoir politique, c'est à dire présentement dans l'Etat du Brandebourg ou durant les dix années de son règne au gouvernement de Berlin, elle a mis en œuvre une politique antisociale au moins aussi agressive que celle des gouvernements d'Etats dirigés par les conservateurs. C'est là la réalité derrière tout le vent créé par Lafontaine.

Lafontaine a publié son article dans Junge Welt, un journal néostalinien qui fait occasionnellement la critique des rivaux de Lafontaine au sein de La Gauche. Les travailleurs devraient traiter son dernier exercice de démagogie social-réformiste avec le mépris qu'il mérite.

(Article original publié le 23 mars 2013)