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Le gouvernement français appuie les partis d'opposition de la pseudo-gauche en Tunisie

Par Kumaran Ira
8 mars 2013

Après l'assassinat du politicien d'opposition Chokri Belaïd le mois dernier, le gouvernement du Parti socialiste français (PS) appuie les forces petites-bourgeoises de la pseudo-gauche du Front populaire tunisien. Paris le fait parce que ce sont les garants les plus sûrs de ses intérêts impérialistes et s'en sert comme moyen de contenir l'intensification de l'opposition ouvrière au régime tunisien.

Belaïd, chef du parti Nationaliste démocratique unifié, était un co-fondateur du Front populaire. Paris a condamné l'assassinat de Belaïd ; celui-ci avait été abattu devant son logement à Tunis le 6 février. L'assassinat avait déclenché des manifestations et des émeutes dans tout le pays, les partis d'opposition accusant le parti islamiste au pouvoir, Ennahda, d'être responsable du meurtre.

Le Premier ministre Hamadi Jebali avait été contraint à démissionner le 19 février, après que ses camarades du parti Ennahda se sont opposés à sa tentative de nommer un gouvernement technocratique non-partisan, une proposition soutenue par le Front populaire.

Dénonçant l'assassinat de Belaïd comme étant une tentative de saper la démocratie en Tunisie, le ministre de l'intérieur Manuel Valls a promis que son gouvernement soutiendrait ceux qui partagent ses idées. Valls a déclaré sur la radio Europe 1 : « Le président de la République [François Hollande] a condamné l'assassinat de Chokri Belaïd qui était l'un de ces démocrates et nous devons, nous, soutenir ces démocrates pour que les valeurs de la Révolution du jasmin ne soient pas trahies. »

Accusant les islamistes d'avoir perpétré ce meurtre, Valls a ajouté : « Nous devons bien prendre conscience des dégâts du despotisme, de cet islamisme qui, aujourd'hui, par l'obscurantisme, nie les valeurs et cherche à enfermer notamment les femmes tunisiennes dans un voile. Il y a un fascisme islamique qui monte un peu partout, mais cet obscurantisme doit être évidemment condamné puisqu'on nie cette démocratie pour laquelle les peuples libyens, tunisiens, égyptiens se sont battus. »

La prétention de Valls à dire qu'il ne peut pas accepter la violence islamiste ou l'obscurantisme est profondément cynique. En fait, Paris a travaillé en étroite collaboration avec les forces islamistes réactionnaires liées à Al Quaïda pour faire tomber le régime du Colonel Mouammar Kadhafi en 2011 et soutient maintenant des forces réactionnaires similaires en Syrie, dans une guerre néo-coloniale visant à faire tomber le président Bashar el-Assad.

Derrière la rhétorique cynique de Valls, il y a l'évolution des intérêts géostratégiques de l'impérialisme français. Non seulement Paris essaye de contenir l'opposition montante de la classe ouvrière en Tunisie, mais il mène également une guerre au Mali contre des groupes islamistes, sous le couvert d'une « guerre contre le terrorisme, » afin de faire avancer ses intérêts économiques et stratégiques contre ses rivaux, telle la Chine.

Les commentaires de Valls témoignent du fait que l'impérialisme français cherche à s'appuyer sur les services de tendances petites-bourgeoises se disant "de gauche", qui fonctionnent en fait comme des pantins des puissances impérialistes, faisant taire l'opposition de la classe ouvrière à la guerre et à l'inégalité sociale.

Paris est en colère contre la lenteur avec laquelle Ennahda applique sa part du contrat. Contrairement à l'Algérie voisine, le gouvernement tunisien a refusé d'ouvrir son espace aérien aux avions français pour bombarder le Mali. Après l'attaque française contre le Mali en janvier, le porte-parole du président Adnan Manser a déclaré que la Tunisie ne soutient pas la guerre de la France au Mali, ni aucune intervention dans ce pays (voir : Les tensions montent entre la France et le Qatar au sujet de la guerre au Mali et de la Tunisie).

Il y a également un regain des luttes des classes en Tunisie, déclenchées par l'inégalité sociale et le chômage, qui tourne autour de 18 pour cent, ces facteurs qui avaient déjà déclenché la révolution de 2011. Les marchés financiers et le Fonds monétaire international (FMI) insistent pour de nouvelles réformes libérales. Reuters indique que la Tunisie a tenté de rassurer le FMI et d'obtenir un prêt de 1,78 milliard de dollars. Mais cette tentative est devenue bien plus délicate depuis l'assassinat de Belaïd, dans le contexte de tensions politiques accrues.

L'économiste Radhi Meddeb a dit que la Tunisie doit adopter des réformes drastiques pour mettre fin à la crise économique. « Mais de telles réformes exigent un débat national et un consensus, » a-t-il dit.

Dans les sondages, le Front populaire arrive en troisième position derrière Ennahda et la coalition de droite Nidaa Tounes (l'appel de la Tunisie) de l'ex-Premier ministre Beji Caid Essebsi. D'après un sondage récent portant sur les prochaines élections législatives de juin, le Front populaire a augmenté son score de 7,9 à 12,2 pour cent, alors qu'Ennahda et Nidaa Tounes sont passés sous la barre des 30 pour cent, à 29,4 et 29,8 respectivement.

Si le Front populaire devait obtenir une plus grand influence par ces élections, il continuerait sa politique anti-ouvrière en alliance avec le syndicat Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), proche du Front populaire.

Le directeur du service de recherches de l'UGTT, Nasredine Sassi, a déclaré que « l'UGTT n'a rien contre le FMI. Le secrétaire général a reçu Christine Lagarde et des délégations de la Banque mondiale dans ces mêmes bureaux. Nous savons que le pays ne peut plus survivre en dehors du système mondial mais nous essayons de guider la politique dans la bonne direction. »

En faisant la promotion des partis de la pseudo-gauche d'Afrique du Nord, l'impérialisme français s'appuie sur des forces qu'il a pu tester en profondeur durant ce que l'on a appelé le « printemps arabe », le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière en Tunisie et en Égypte au début de 2011 qui a fait tomber les dictatures soutenues par l'occident de Ben Ali et Hosni Moubarak.

La classe dirigeante n'a pu maintenir la domination capitaliste que grâce au rôle contre-révolutionnaire des tendances de la pseudo-gauche. Parmi ces tendances on compte les Socialistes révolutionnaires (SR) en Égypte et le Parti communiste ouvrier tunisien (PCOT) d'Hamma Hammami, qui se fait maintenant appeler le Parti des travailleurs tunisiens et qui est l'une des principales organisations du Front populaire tunisien. En soutenant diverses forces "de gauche" bourgeoises, et en promouvant des élections supervisées par des forces venant du régime précédent, ils ont préparé la mise en place de régimes islamistes réactionnaires hostiles à la classe ouvrière et à la révolution.

Le Front populaire est une alliance de douze partis de la pseudo-gauche petite-bourgeoise et officiellement formé en octobre 2012. Il comprend le Parti des travailleurs tunisiens, le Mouvement des patriotes démocrates de Chokri Belaïd, la Ligue de la gauche ouvrière (LGO) pabliste, ainsi qu'un ramassis de panarabistes, de Nassériens, de Baasistes et d'écologistes.

La plupart de ces partis ont participé au Front du 14 janvier créé après la chute du régime de Ben Ali le 14 janvier 2011. Après la chute du régime de Ben Ali, les manifestations de masse ont continué, demandant la démission du « gouvernement d'unité nationale » du premier ministre Mohammed Ghannouchi qui était un allié essentiel de Ben Ali.

La bourgeoisie tunisienne étant paralysée par le soulèvement des masses, les forces petites-bourgeoises du Font du 14 janvier ont cherché à lier la classe ouvrière à l'UGTT pro-capitaliste, appui essentiel du régime de Ben Ali.

L'UGTT joue un rôle central dans la mise au pas de la classe ouvrière en Tunisie, ayant étroitement collaboré avec Ben Ali pour imposer une politique libérale. Ben Ali avait l'habitude d'honorer l'UGTT chaque année lors de la fête du travail. L'UGTT a soutenu le régime de Ben Ali durant toute la révolution, n'appelant qu'à une grève symbolique de deux heures lorsque Ben Ali a fui la Tunisie le 14 janvier 2011 – le pays était alors en pleine révolution.

L'UGTT a envoyé trois ministres servir le gouvernement d'unité nationale, établi par le régime après la fuite de Ben Ali, mais il les a fait sortir du gouvernement tandis que les manifestations de masse continuaient.

Le Front du 14 janvier s'est rompu quand ses partis membres ont soutenu la commission de réforme, établie par le gouvernement d'intérim et chargée de rédiger une nouvelle constitution pour créer les bases légales du pouvoir capitaliste en Tunisie. Les partis de « gauche » petits-bourgeois ont applaudi la commission, qui comprenait divers partis bourgeois, l'UGTT, la fédération UTICA des employeurs et de nombreux membres des professions libérales de la classe moyenne. Hammami l'avait qualifiée à l'époque de « victoire du peuple et de la révolution ».

Les partis du Front populaire sont actifs au sein de l'UGTT et insistent pour qu'il joue un rôle de premier plan dans le Front populaire. Jalel Ben Brik, dirigeant de la LGO pabliste, a insisté : « Pour la LGO, il [le Front Populaire] doit être fondé sur un front ouvrier populaire et démocratique, et dont la colonne vertébrale soit l’UGTT. »

Après la chute de Ben Ali, les partis de pseudo-gauche ont diffusé des illusions sur l'Assemblée constituante qui résoudrait les problèmes de la classe ouvrière, mettant fin à la pauvreté, donnant des emplois, et lançant une transition démocratique. Ils ont ainsi fourni un soutien tacite aux islamistes d'Ennahda, qui ont gagné les élections et formé un gouvernement de coalition avec des partis bourgeois laïcs comme le Congrès pour la République et Ettakatol [Forum démocratique pour le travail et les libertés, ndt].

La "gauche" petite-bourgeoise a soutenu le gouvernement d'Ennahda après son élection – tandis qu'il menait une politique de droite exigée par les élites tunisiennes et les marchés financiers, et supprimait violemment les grèves et les manifestations ouvrières.

Il y a un an, tandis que montait l'opposition populaire envers Ennadha, Hammami a franchement déclaré : « Nous ne voulons pas faire tomber ce gouvernement légitime, nous l’appelons en revanche à respecter ses engagements et à réaliser les objectifs de la révolution. » Hammami a appelé les masses à « faire pression sur le gouvernement pour réaliser les objectifs de la collectivité nationale. »

Le Front populaire entretient des liens considérables avec les partis européens de la pseudo-gauche, comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) – qui sont d'ardents défenseurs de l'impérialisme, soutenant la guerre et l'austérité. Le 8 février, le dirigeant historique du NPA, Alain Krivine, s'est rendu aux funérailles de Belaïd, participant à de longs entretiens avec les dirigeants du Front populaire.

Une semaine plus tard, une délégation d'officiels français conduite par Elisabeth Guigou du PS, présidente du Comité des affaires étrangères de l'Assemblée nationale française, a fait une visite de deux jours pour des pourparlers avec les partis politiques tunisiens. Son voyage a commencé par une cérémonie sur la tombe de Belaïd et une rencontre avec Hamma Hammami.

Dans la droite ligne du NPA, le Front populaire soutient la guerre impérialiste par procuration en Syrie et Hammami a appelé au « départ du président syrien Bashar el-Assad. »

(Article original paru le 7 mars 2013)