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Alors que les négociations s'ouvrent à Genève, les États-Unis commencent à armer directement les milices syriennes

Par Alex Lantier
14 septembre 2013

Alors que les négociateurs américains et russes arrivaient à Genève hier pour des négociations visant soi-disant à éviter une guerre avec la Syrie, les responsables américains ont annoncé qu'ils commençaient à armer et approvisionner directement l'opposition islamiste en Syrie.

Au cours des deux dernières années, la CIA a supervisé l'armement des milices de l'opposition avec des armes payées par l'Arabie saoudite et d'autres monarchies pétrolières du Golfe persique comme le Qatar ainsi que leur transfert passant par un réseau de bases en Turquie, en Europe de l'Est, et dans les pays arabes. Mais à présent l'argent des contribuables américains va être utilisé pour armer des combattants de l'opposition alliés ou directement affiliés à Al Qaïda.

D'après les premières estimations des responsables américains, Washington va dépenser 250 millions de dollars en tout pour aider ces forces. La CIA livre diverses armes légères et munitions, mais les porte-parole de l'opposition ont critiqué les envois d'armes comme étant « symboliques, » exigeant que les États-Unis leur fournissent des missiles anti-chars et antiaériens.

Le ministère américain des Affaires étrangères fournit également des véhicules, des moyens de communication sophistiqués et du matériel médical de pointe.

L'armement par Washington des soi-disant rebelles montre que son changement d'attitude pour négocier avec la Russie n'était pas de bonne foi. Le gouvernement Obama a accepté la proposition de Moscou de négocier la destruction des armes chimiques syriennes cette semaine, quand il est devenu clair que le Congrès américain voterait probablement contre une résolution autorisant une guerre en Syrie à laquelle une majorité écrasante d'Américains est opposée. Cependant, cette manœuvre tactique n'a indiqué aucune évolution fondamentale dans la course américaine à la guerre.

Au contraire, c'est en intensifiant leur intervention criminelle que le gouvernement américain et ses alliés réagissent à la crise provoquée par l'opposition profonde de la classe ouvrière américaine et internationale à leurs projets de guerre. Ils renforcent leur armement des islamistes, tout en continuant à préparer une intervention militaire directe en Syrie, lancée illégalement sans l'accord de l'ONU.

En s'appuyant sur les mensonges selon lesquels Assad aurait gazé des civils à Ghouta le mois dernier, les responsables américains demandent un calendrier accéléré pour la destruction des armes chimiques syriennes. Ils indiquent également que, si ce calendrier non-spécifié mais à court terme n'est pas suivi, les Etats-Unis attaqueront.

Lors d'une conférence de presse hier soir à Genève, le ministre des Affaires étrangères américain John Kerry a insisté sur le fait que Washington fait toujours peser la menace d'une guerre. Kerry a dit, « Le président Obama a clairement dit que si la diplomatie échouait, la force pourrait être nécessaire pour contrer et dégrader les capacités d'Assad à frapper avec ces armes. »

En fait, l'intervention des États-Unis et de l'Europe ne vise pas les armes chimiques, mais la chute d'Assad, dans le cadre d'une stratégie plus large pour dominer le Moyen-Orient. En détruisant le régime d'Assad, Washington isolerait son allié, l'Iran, qui est le principal rival de l'impérialisme américain dans la région. Par conséquent, Washington soutient et arme les milices islamistes sunnites sectaires qu'il considère comme les forces anti-iraniennes les plus sûres en Syrie.

L'opposition syrienne a écarté la question des armes chimiques et dénoncé toute tentative de négociation. « Nous annonçons notre rejet définitif de l'initiative russe consistant à placer des armes chimiques sous contrôle international, » a déclaré Salim Idriss, le chef du Conseil militaire suprême de l'opposition.

D'après le Wall Street Journal, les forces de l'opposition « craignent d'avoir perdu leur meilleure chance de faire tomber rapidement le président Bashr el-Assad. » Ils ont apparemment été contraints de suspendre les plans pour une offensive au sol sur la capitale syrienne, Damas, qu'ils espéraient mener sous le couvert des frappes aériennes américaines et françaises contre l'armée syrienne.

La criminalité de la politique américaine est d'autant plus assumée que les brigades islamistes que Washington soutient sont soit directement liées à Al Qaïda, comme le Front Al Nusra et l'État islamique d'Irak et de Syrie (EIIS), ou encore la brigade Ahrar al-Sham, qui leur est proche. Le gouvernement américain en décembre dernier avait officiellement déclaré qu'Al Nusra est un groupe terroriste responsable de centaines d'attentats en Syrie.

Washington essaie néanmoins d'aider ces forces à contrôler des portions de la Syrie du Nord, où les milices sunnites comme Al Nusra opèrent en escadrons de la mort et mènent des massacres sectaires. Les responsables américains mettent en place des conseils locaux et des services de base dans les zones tenues par l'opposition.

« Nous pensons être capables de bien faire démarrer ces conseils locaux. Nous vérifions les personnes qui reçoivent notre aide pour être sûrs qu'ils ne sont pas liés à des organisations terroristes, » a dit un responsable du ministère des Affaires étrangères, Mark Ward. Ward, qui a travaillé pour l'Agence de développement international américaine en Libye, en Irak, et en Afghanistan, coordonne l'aide « non-létale » des États-Unis à l'opposition depuis le Sud de la Turquie.

En fait, les responsables américains ont clairement dit qu'ils donneront également de l'aide aux zones contrôlées par Al Nusra, même s'ils présentent cela de manière absurde comme faisant partie d'une politique américaine de compétition pour gagner « les cœurs et les esprits » des civils syriens dans les zones tenues par les islamistes.

« Si vous voyez de nouveaux camions de pompiers et de nouvelles ambulances là où Al Nusra essaie de gagner les cœurs et les esprits, il se peut que ce ne soit pas une coïncidence, » a déclaré un responsable américain au Washington post, qui décrivait cela comme une « stratégie sensée. »

La promotion par l'impérialisme américain de l'opposition islamiste en Syrie et au Moyen-Orient créé des risques immenses. L'alternative qui se présente clairement est soit une mobilisation politique du sentiment anti-guerre massif dans la classe ouvrière contre la classe dirigeante, soit des conflits de plus en plus intenses qui pourraient provoquer une guerre plus vaste, non seulement au Moyen-Orient, mais avec le principal allié de la Syrie, la Russie.

Le New York Times de jeudi a publié une tribune libre du Président russe Vladimir Poutine, intitulée « Une invitation à la prudence de la Russie. » Il a prévenu que la course américaine à la guerre contre la Syrie, « créant un déséquilibre de tout le système du droit et de l'ordre international, » menace de saper l'autorité des Nations unies.

Faisant l'éloge de l'alliance entre l'Union soviétique et les États-Unis contre l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, Poutine écrit : « L'organisation internationale universelle – les Nations unies – a été créée à ce moment-là pour empêcher qu'une telle dévastation ne se reproduise […] Personne ne veut que les Nations unies subissent le sort de la Ligue des Nations, qui s'était effondrée [avant la Seconde Guerre mondiale] parce qu'elle manquait d'un véritable moyen d'action. C'est un risque si des pays influents ignorent les Nations unies et agissent militairement sans l'autorisation du Conseil de sécurité. »

Faisant référence aux conséquences désastreuses des guerres américaines en Afghanistan, en Irak et en Libye, Poutine a dit : « la Force s'est révélée inefficace et inutile. »

Critiquant la justification par Obama de la politique étrangère américaine qui s'appuie sur l'idée que les États-Unis seraient un pays exceptionnel, Poutine écrit : « Il est extrêmement dangereux d'encourager les gens à se considérer comme exceptionnels, quelle qu'en soit la raison. Il y a de grands pays et des petits pays, des riches et des pauvres, ceux qui ont de longues traditions démocratiques et ceux qui cherchent encore leur voie vers la démocratie. Leur politique diffère également. Nous sommes tous différents, mais quand nous demandons la bénédiction du Seigneur, nous ne devons pas oublier que Dieu nous a créés tous égaux. »

L'allusion évidente de Poutine à la Déclaration d'indépendance des États-Unis dans son appel à l'abandon par les États-Unis de leur course à la guerre a révolté les législateurs américains. La sénatrice Nancy Pelosi a dénoncé les remarques de Poutine, disant : « je suis complètement en désaccord. L'Amérique est un pays exceptionnel. »

Le sénateur démocrate Robert Menendez a dit qu'il « avait eu envie de vomir » quand il avait lu la tribune de Poutine. « Quelqu'un qui est passé par le KGB nous dit ce qui est dans notre intérêt national et ce qui ne l'est pas, » a-t-il dit.

Pendant ce temps, plusieurs navires de guerre russes font route vers la Méditerranée orientale. Tandis que les officiels russes affirment que ce déploiement prépare une évacuation des citoyens russes de Syrie, cela produit une confrontation tendue avec les navires de guerre de l'OTAN, qui se préparent à lancer des frappes de missiles contre la Syrie.

Le destroyer Smetlivy, le navire d'assaut amphibie Nikolai Filchenkov, et le croiseur lourd lanceur de missiles Moskva sont tous attendus dans cette zone dans les prochains jours.

(Article original paru le 13 septembre 2013)