Le Front National menace de faire une « fournée » de ses critiques

Par Francis Dubois
2 juillet 2014

Vendredi 6 juin, Jean-Marie Le Pen, le président d’honneur du Front national néo-fasciste, s’en est pris dans une interview à des artistes connus, dont l’un était juif et qui avaient critiqué le FN après les élections européennes. Il les a menacés, disant « on fera une fournée la prochaine fois », allusion aux fours crématoires et à l’extermination des Juifs par les nazis. 

Cette remarque a déclenché un flot de commentaires dans les médias en France et internationalement, dans le contexte de la montée de l'extrême-droite française. A l’élection européenne du 25 mai, le parti néo fasciste était arrivé en tête avec 25 pour cent des voix et aux élections municipales du 30 mars, il avait gagné la direction d’une dizaine de villes et fait élire plus de 1.500 conseillers municipaux. 

Beaucoup de commentaires ont mis l’accent sur les problèmes causés au FN par les remarques de son président, et sur la gravité de la dispute opposant Marine Le Pen, l’actuelle présidente du parti, et son père. 

Marine Le Pen s’est gardée de condamner ouvertement la remarque de son père, la qualifiant de « faute politique » nuisible à la nouvelle image du FN. Si certains dirigeants ont pris leurs distances vis-à-vis des propos de Le Pen, de nombreuses voix l’ont soutenu, comme Alain Soral et son association Egalité et réconciliation et l’humoriste Dieudonné, antisémite notoire, tous deux proches du FN. 

Le FN, avec le soutien actif de parties de la classe dominante, fait depuis des années des efforts pour faire oublier ses origines fascistes. Il a pris ses distances vis-à-vis des thèses ouvertement antisémites et nazies, tandis que la classe dirigeante tentait de lui donner une apparence plus « respectable ». Son congrès de Tours de janvier 2011 devait marquer, par un transfert de pouvoir du père à la fille, une « transformation » vers un parti moins opposé à la démocratie parlementaire et capable d’être associé au pouvoir. 

La remarque de Jean-Marie Le Pen souligne que ce toilettage de façade du FN est un enfumage politique. Les déclarations de Le Pen père sont des appels aux tenants de l’idéologie nazie, au sein du FN ou dans sa périphérie politique. Le développement de ce parti dépend de l'incitation de sentiments antisémites et antidémocratiques liés à la Shoah et à l'héritage de la collaboration française avec l'Occupation nazie de la France pendant la Deuxième guerre mondiale. 

Ce que ces éléments signifient pour la classe ouvrière dans le cadre de la contre révolution sociale menée partout en Europe est clairement visible en Grèce, avec la promotion d’Aube Dorée, et en Ukraine avec les massacres organisés dans l’Est du pays par les forces armées, à la tête desquelles se trouvent des éléments fascistes organisés en Garde nationale. 

Dans le contexte politique corrompu et réactionnaire qui prédomine à travers l'Europe à l'époque actuelle, les propos ouvertement fascistes de Le Pen père ne nuisent en rien au FN. Le chercheur Alexandre Dézé décrit ainsi la division du travail cynique entre le père et la fille : « c’est tout bénéfice pour Marine Le Pen. Jean-Marie Le Pen entretient la singularité du parti et en même temps il sert la stratégie de dédiabolisation du parti, car elle prend position contre son père … ». 

L'intégration du FN dans la classe politique et dans les milieux médiatiques français, dont beaucoup traitent Marine Le Pen de personnalité « présidentiable », est un avertissement. Il témoigne de l'évolution rapide de l'ensemble de la classe capitaliste vers l'extrême droite. 

Hormis une très petite minorité, la population française est profondément hostile aux crimes du fascisme européen. Le FN monte en puissance seulement parce qu'il peut se présenter comme le seul parti d'opposition à la brutale politique d'austérité du Parti socialiste (PS), la voie lui ayant été ouverte par les partis réactionnaires de la pseudo-gauche, tels le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Ces forces montrent chaque jour leur haine de la classe ouvrière en imposant toutes les mesures d'austérité décidées par la bourgeoisie. 

Devant la volonté impitoyable de la « gauche » bourgeoise de détruire le niveau de vie de la classe ouvrière, de mener des guerres néo coloniales rejetées par la population laborieuse, il a été possible au FN de se faire élire avec un nombre important de voix de jeunes et d’ouvriers. C’est là aussi le résultat de décennies d'efforts des staliniens, des sociaux-démocrates et de la pseudo gauche pour lutter contre la conscience socialiste dans la classe ouvrière. Beaucoup de travailleurs ont voté FN en l’absence d’alternative visible et dans l’espoir trompeur de «faire bouger » la politique officielle. 

Une responsabilité particulière incombe à la pseudo gauche. Intimement liée aux syndicats, aux sociaux-démocrates et aux staliniens, elle fait tout pour défendre le gouvernement contre un mouvement indépendant de la classe ouvrière. C’est ce qu’a fait le NPA, qui après avoir soutenu le putsch fasciste en Ukraine au mois de mars a promu les syndicats, qui eux soutiennent Hollande, dans les manifestations du Premier mai. 

C’est aussi ce que fait Lutte Ouvrière qui a également soutenu le putsch fasciste en Ukraine au mois de février. Dans un article du 9 juin consacré au FN, LO, y construit une « argumentation » démagogique disant que des jeunes et des ouvriers ont voté FN parce qu’ils avaient des illusions dans le parlement bourgeois, illusions données par les sociaux-démocrates et les staliniens, tandis que les élections n’aboutissent qu’à des « combinaisons politiciennes ». LO insistait donc que les ouvriers et les jeunes devaient défendre « leurs intérêts sur la base des moyens qui leurs sont propres ». 

En clair, selon LO, il est impossible de lutter pour une politique et des principes socialistes dans une élection bourgeoise; il faut se concentrer sur les grèves et les manifestations, c'est-à-dire ne pas mener de lutte politique contre le gouvernement, mais marcher main dans la main avec le programme réactionnaire des syndicats. 

LO a déjà montré en pratique ce qu’il propose aux ouvriers et aux jeunes : une alliance avec les syndicats et le gouvernement. Dans les élections municipales de 2008, il a participé à des listes jointes avec le PC et le PS dans 70 villes : 38 listes conduites par le PCF et 26 par le PS. Et il a expulsé à l’époque des membres qui s’y refusaient. Au second tour de l’élection présidentielle de 2012 il a soutenu la candidature de Hollande. Sa « lutte collective » avec la CGT a mené, a Aulnay-sous-bois, à la fermeture de l’usine PSA. 

Devant les effets pernicieux de sa propre politique LO essaie de couvrir ses traces, veut se donner la possibilité de poursuivre son soutien de la bureaucratie syndicale et du gouvernement principalement responsables de la montée du FN et de bloquer toute lutte politique de la classe ouvrière pour une perspective socialiste, seule capable de mobiliser la classe ouvrière indépendamment de la bourgeoisie.