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Les élections européennes et la crise de l’UE

Par Peter Schwarz
30 mai 2014

Les résultats des élections européennes de la semaine passée représentent un rejet massif de l’Union européenne. Vingt-deux ans après le traité de Maastricht et dix ans après l’adhésion de nombreux Etats d'Europe de l'Est, la plupart des gens voient l’UE pour ce qu’elle est vraiment: un instrument des puissants intérêts capitalistes.

Depuis la crise financière de 2008, les institutions de Bruxelles ont joué un rôle central dans le remodelage de l’Europe en fonction des intérêts du capital financier. Elles ont octroyé des milliards aux banques au profit des riches, pillé le système de protection sociale en mettant en pratique des mesures d’austérité drastiques et fait en sorte que les salaires baissent et l’exploitation et le chômage augmentent. Aux côtés des Etats-Unis, l’UE poursuit une politique étrangère impérialiste agressive poussant l’Europe, à quelques semaines des élections, à deux doigts d’une confrontation militaire avec la Russie.

Dans ces circonstances, un bon nombre de gens considèrent la propagande officielle selon laquelle l’UE est un garant de bien-être et de paix comme une pure hypocrisie. Mais ce mécontentement ne trouve aucune expression positive parce que les syndicats et les partis soi-disant de « gauche » minent toutes les protestations et les actions de masse. Par conséquent l’opposition populaire s’exprime sous une forme passive et en partie réactionnaire.

Bien plus de la moitié (57 pour cent) des électeurs inscrits en Europe ne sont pas allés voter. La désillusion a été particulièrement forte dans les Etats d’Europe de l'Est qui ont rejoint l’UE au cours de ces dix dernières années. En Slovaquie, 13 pour cent seulement des électeurs se sont rendus aux urnes ; dans la République tchèque, en Slovénie, en Pologne et en Croatie moins d’un quart des électeurs y ont participé.

Dans plusieurs pays, les électeurs ont puni les gouvernements en place. En France, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Grèce et aux Pays-Bas, les partis sociaux-démocrates et conservateurs qui, depuis des décennies gouvernent en alternance ou gouvernent ensemble, ont subi des pertes massives.

La décrépitude des partis de l’establishment a pris des formes pernicieuses et dangereuses dans certains cas. Du fait que tous les partis traditionnels, qu'ils soient conservateurs, libéraux, Verts, sociaux-démocrates ou de « gauche », soutiennent l’Union européenne, l’extrême droite et les partis ouvertement fascistes ont pu tirer profit de ce mécontentement.

En France, en Grande-Bretagne et au Danemark, de tels partis d’extrême droite sont devenus la force la plus grande. En Autriche, en Belgique, aux Pays-Bas, en Finlande et en Hongrie, ils ont atteint des scores à deux chiffres. Le parti d'extrême-droite Démocrates de Suède et le parti fasciste Aube dorée en Grèce ont obtenu près de dix pour cent des voix.

La croissance de ces forces droitières et fascistes représente un danger. Elles sont déterminées à concrétiser leur programme réactionnaire et bénéficient du soutien de l’Etat et de l’appareil de sécurité ainsi que de sections croissantes de la classe dirigeante. Il serait toutefois faux d’interpréter leur croissance comme étant le résultat d’un soutien de masse à leur programme chauvin, xénophobe et autoritaire. Ce qui a poussé les électeurs dans leurs bras c’est la frustration et le désespoir social.

La principale responsabilité de la poussée de la droite incombe aux partis de la Gauche européenne et aux groupes de pseudo-gauche dans leurs rangs et dans leur orbite. L’unique élément qui soit de « gauche » dans ces organisations est leur nom. Elles ne représentent pas la classe ouvrière mais une petite couche aisée de la classe moyenne supérieure. Elles considèrent que leur tâche la plus importante est de bloquer tout mouvement indépendant de la classe ouvrière contre le capitalisme et elles collaborent étroitement à cette fin avec les syndicats et les sociaux-démocrates.

Elles défendent l’Union européenne et l'économie de marché. Si tant est qu'elles critiquent le capitalisme, elles le font au nom des 10 pour cent au sommet de l’échelle sociale qui regardent avec convoitise le 1 pour cent le plus riche ou le 0,001 pour cent qui gagne et possède bien plus qu’elles-mêmes. Elles n’éprouvent que mépris et hostilité à l’égard de la classe ouvrière. Le parti Die Linke en Allemagne (La Gauche - homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon) en a fait la démonstration dans plusieurs gouvernements régionaux où il a mis en vigueur des mesures d’austérité brutales.

La pseudo-gauche redoute un mouvement indépendant de la classe ouvrière, par contre elle est prête à conclure un arrangement avec la droite et les fascistes. Elle en a fait la preuve en Ukraine où elle a glorifié un mouvement qui s’appuie sur des fascistes et qui vise à subordonner le pays à l’Union européenne et au dictat du Fonds monétaire international, comme étant une « révolution démocratique ».

En prenant la défense de l’Union européenne, les groupes de pseudo-gauche permettent à la droite et aux fascistes de se présenter comme une opposition radicale. Cela se voit très clairement en France. Il n'est possible de comprendre la montée du Front national comme premier parti en France que si l’on examine le rôle corrosif joué par ces organisations au fil de décennies.

En 1968, la gauche petite bourgeoise avait réagi à la grève générale qui avait ébranlé l’essence même du régime bourgeois en se tournant, sous le choc, vers le Parti socialiste (PS) et son dirigeant François Mitterrand, ancien fonctionnaire du régime de Vichy et ministre sous la Quatrième République. A ce jour, on trouve encore d’anciens membres de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) et d’autres organisations de pseudo-gauche au sein de la direction du PS. C’est le cas du membre de l’OCI, Lionel Jospin, qui était devenu premier ministre dans les années 1990.

Lorsque, il y a 15 ans, l’influence du Parti socialiste s’était effondrée cela avait tout d’abord favorisé les groupes de la pseudo-gauche. En 2002, les candidats de la LCR et de Lutte Ouvrière avaient obtenu dix pour cent des voix au premier tour des élections présidentielles. Le candidat socialiste, Lionel Jospin, s’était retrouvé derrière le candidat du Front national, Jean-Marie Le Pen, qui fut confronté au second tour au candidat conservateur, Jacques Chirac.

Alors que des millions étaient descendus dans la rue contre Le Pen, les partisans de la pseudo-gauche s’étaient rangés derrière Chirac en appelant à voter pour lui. Depuis lors, ils soutiennent le Parti socialiste qui aujourd'hui met en œuvre les attaques brutales contre la classe ouvrière. C’est le Front national qui en a tiré profit. Durant les élections européennes de la semaine passée, il a recueilli 25 pour cent des voix tandis que le Parti socialiste n'en a obtenu que 14 pour cent, le Front de Gauche a totalisé 6,3 pour cent, Lutte Ouvrière, 1,2 pour cent et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) à peine 0,3 pour cent.

La pseudo-gauche a réagi à la poussée du Front national en se rapprochant davantage encore du Parti socialiste. Le Parti communiste a lancé un « appel solennel » à la construction « d’un Front populaire du 20ème siècle » dans lequel rassembler toutes les forces de « gauche » (dont le Parti socialiste). Le NPA appelle les « organisations de la gauche sociale et politique » (incluant aussi le Parti socialiste) à s’unir contre « la montée des droites extrêmes. »

La pseudo-gauche joue un rôle similaire dans d'autres pays européens. En Allemagne, Die Linke se prépare à entrer dans un gouvernement fédéral et ce parti a adopté la ligne politique officielle en ce qui concerne toutes les questions de politique intérieure et extérieure.

A cet égard, SYRIZA en Grèce, dont le dirigeant Alexis Tsipras est le candidat de la Gauche européenne à la présidence de la Commission européenne, ne représente une exception qu'en apparence. Si SYRIZA est devenu le parti le plus fort en Grèce c'est parce qu’il promet la fin de l’austérité. Mais il n'a ni la capacité ni la volonté de tenir ses engagements électoraux. Sa politique ne diffère pas de celle des sociaux-démocrates. SYRIZA prépare le terrain à une augmentation supplémentaire des fascistes d’Aube dorée.

Les attaques incessantes menées contre les droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière donneront lieu inévitablement à des luttes de classe acharnées. La montée de la droite se heurtera à une résistance. Le Front national est détesté dans une grande partie de la classe ouvrière française.

Le Socialist Equality Party en Grande-Bretagne et le Partei für Soziale Gleichheit en Allemagne ont participé aux élections européennes dans le but de préparer ces luttes, pour leur fournir une perspective et pour construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale partout en Europe. Seul un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière peut mener une lutte contre le fascisme, la guerre et le capitalisme.

Notre campagne s'est concentrée sur deux questions: la lutte contre la guerre et la lutte pour les Etats socialistes unis d’Europe. Nous avons lutté pour une ligne politique sur laquelle la lutte de la classe ouvrière peut et doit se développer : le rejet de l’Union européenne et des nationalistes et fascistes, et l’unification de la classe ouvrière internationale dans le lutte pour une Europe socialiste.

Notre objectif n’était pas de remporter le plus grand nombre de voix possible au moyen de slogans populistes, mais de dire la vérité à la classe ouvrière et de la préparer aux luttes à venir. Au cours de la période à venir, un grand nombre de travailleurs feront des expériences significatives. Ils trouveront dans le Comité international de la Quatrième Internationale un parti et un programme avec lesquels ils pourront lutter pour défendre leurs intérêts.

(Article original paru le 29 mai 2014)