Douze morts dans un attentat terroriste contre Charlie Hebdo à Paris

Par Alexandre Lantier et Bill Van Auken
8 janvier 2015

Douze personnes sont mortes et huit blessées, dont quatre personnes dans un état très grave, après une attaque réactionnaire hier matin par un groupe d’hommes masqués, armés de kalachnikovs, de gilets pare-balles et d’un lance-grenades contre le bureau du journal satirique Charlie Hebdo à Paris. Les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous, et Wolinski sont parmis les morts.

Des manifestations ont été organisées à Paris, Toulouse, Strasbourg, et dans d’autres villes de France et d'Europe, y compris Londres, Berlin et Rome.

Hier soir, la police a annoncé qu'ils avaient identifié trois suspects. La police indiquait qu'ils s'appelaient Said et Cherif Kouachi, deux frères, tous deux français et trentenaires, et Hamyd Mourad, âgé de 18 ans, de nationalité inconnue. Mourad s'est rendu depuis, dans une station de police à environ 145 km de Paris.

L'identification des auteurs présumés de l'attentat soulève plus de questions qu'elle n'en résout. Cherif Kouachi en particulier est connu de la police et des services secrets en France et aux Etats-Unis. En 2005, le New York Times a rapporté qu'il avait été arrêté en France parce qu'il aurait essayé d'envoyer des Français en Irak combattre l'occupation américaine. Condamné sur des accusations de terrorisme en 2008, il a écopé d'une peine de trois ans pour avoir prétendument tenté d'envoyer des musulmans français en Irak. A l'époque, il a dit à l'Associated Press qu'il avait été poussé à agir par des images de torture à la prison américaine à Abu Ghraib.

Kouachi a passé 18 mois en prison ; après, il est resté sous la surveillance étroite des services secrets français. L'Etat français devra expliquer comment un pareil individu, s'il est avéré qu'il était en fait le tireur qui a dirigé l'attaque, a pu obtenir un lance-grenades et des kalachnikovs, puis organiser une attaque professionnelle et mortelle au coeur de Paris, sans se faire détecter.

De plus, les autorités françaises savaient que l'hebdomadaire était une cible. Sa rédaction avait été placé sous la garde de la police quand il fut incendié en 2011 après la publication de caricatures du Prophète Mahomet. Charb était sous protection policière, ayant été répertorié dans une liste d'hommes à abattre établie par Al Qaeda. Néanmoins, les hommes armés ont réussi à accéder aux locaux de l'hebdomadaire peu avant 11h en menaçant un de ses employés.

L'expérience démontre que l’identité des assassins et des forces politiques qui les ont commandités sont inévitablement plus complexes qu'il ne paraît. Cependant, les fins politiques auxquelles servira cette atrocité étaient déjà claires avant même que des suspects soient nommés. Un tel crime sanglant renforcerait les tendances politiques les plus réactionnaires en Europe et à travers le monde.

Telle était la conclusion du New York Times, qui a conclu que ce meurtre de masse « accélérerait certainement la montée des sentiments anti-islamiques en Europe, renforçant des partis nationalistes d'extrême-droite comme le Front national (FN) français ».

L'attentat s'est déroulé dans le contexte d'une agitation droitière et xénophobe grandissante à travers le continent, des manifestations de masse en Allemagne d' « Européens patriotiques contre l'islamisation de l'Occident », à la montée de tendances de droite nationaliste comme l'UKIP en Grande Bretagne. Les commentaires des médias soulignent que le carnage à Paris servira de prétexte pour renforcer ces tendances réactionnaires.

Marine Le Pen, dirigeante du FN, a exploité l'attaque pour légitimer le chauvinisme empoisonné de son parti. « C'est ma responsabilité de dire que la peur doit être surmontée et de dire que cet attentat doit au contraire libérer notre parole face au fondamentalisme islamique, ne pas se taire, et commencer par oser nommer ce qui s'est passé ». C'est-à-dire que maintenant tous les coups seraient permis pour attiser la haine et l'hystérie contre les immigrés et les musulmans.

Quelle que soit l'identité des auteurs du massacre, de tels attentats feront inévitablement le jeu des forces les plus réactionnaires de l'Etat, et des sections de la classe dirigeante qui veulent davantage d'interventions militaires à l'extérieur et de mesures policières à l'intérieur. Comme l'ont démontré les suites du 11 septembre 2001, ces actions horrifient et désorientent l'opinion, et donnent l'occasion à l'Etat d'imposer des politiques qui, sans ces crimes terroristes, n'auraient obtenu aucun soutien populaire.

Sans surprise, le président profondément impopulaire, François Hollande, est apparu sur les lieux du crime peu après les faits pour annoncer une opération de police de grande envergure et appeler à l'unité nationale. Confrontant l'hostilité massive du peuple français et l'implication croissante de son gouvernement dans des guerres au Moyen-Orient, Hollande\—e président le plus impopulaire de la France depuis la Seconde Guerre mondiale—\a voulu exploiter l'utilité politique de l'attaque.

Toutes les informations sur l'attaque d'hier suggéraient qu'elle était le fait de tueurs professionnels et hautement formés.

Corinne Rey, dessinatrice à Charlie Hebdo, a dit à L’Humanité : « J’étais allé chercher ma fille à la garderie, en arrivant devant la porte de l’immeuble du journal deux hommes cagoulés et armés nous ont brutalement menacées. Ils voulaient entrer, monter. J’ai tapé le code. Ils ont tirés sur Wolinski, Cabu… Ca à duré cinq minutes. Je m'étais réfugiée sous un bureau… Ils parlaient parfaitement le français, se revendiquaient d'Al Qaeda. »

Les assassins semblaient disposer d'informations détaillées des opérations de Charlie Hebdo. « Les assaillants étaient bien informés et savaient que la réunion hebdomadaire du comité de rédaction se tenait le mercredi à 10h. Sinon, le reste de la semaine, les gens sont peu nombreux à la rédaction », un autre journaliste de Charlie Hebdo a dit au Monde.

Les témoins ont rapporté que les hommes armés agissaient calmement et méthodiquement. Ils crièrent « Allah Akbar » en commençant à tirer. Ils ont identifié les journalistes avant de leur tirer dessus ; ils auraient dit qu’ils ne voulaient pas tuer de femmes. En quittant le bâtiment, ils se sont engagés dans fusillade avec la police. Déjà, douze personnes étaient mortes, dont dix à l'intérieur du bâtiment et deux à l'extérieur, y compris deux policiers.

Ils ont tiré plusieurs fois sur les voitures de police durant leur fuite, criant « Allah Akbar. » Ils s’arrêtèrent pour exécuter un policier blessé pendant la fusillade d'une balle dans la tête. Profitant des embarras de circulation, ils ont échappé à la police et abandonné leur voiture près de la Porte de Pantin. Ils ont volé un nouveau véhicule, menaçant le conducteur de leurs armes, pour s'échapper dans la banlieue nord de Paris.

Les chroniqueurs de BFM-TV ont comparé l'attentat à ceux du 11 septembre 2001 à New York, spéculant que l'Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak était responsable. Prédisant un changement majeur entre « un avant et un après » l'attaque, ils ont ajouté que la date du « 7 janvier 2015 va marquer malheureusement la France de ce début du 21e siècle ».

Durant la journée, 3.000 policiers furent mobilisés pour une chasse à l'homme dans la banlieue nord de Paris. Des policiers lourdements armés furent aussi déployés dans les gares, les bâtiments publics, et les monuments à Paris et à travers la France.

Au cours de la journée, cependant, les médias ont commencé à s’éloigner de l’idée que les responsables de l'attentat seraient des terroristes islamistes. Soulignant l'absence de bombe et le professionnalisme des tueurs, ils ont évoqué la possibilité que les assassins soient des soldats ou des tueurs liés au grand banditisme.

Alain Chouet, ancien chef du sécurité pour la Direction Général de la Sécurité Extérieure (DGSE), a dit à Atlantico ; « Ce sont des pros, habillés en noir, avec des cagoules pour ne pas être reconnus. Ils ont agi à la façon de la grande criminalité. »

Interrogé sur la plausibilité d'une éventuelle relation entre l'EI et le banditisme français, Chouet a répondu : « Il reste à déterminer si les assaillants sont liés à quoi que ce soit venant de l’extérieur ... Il peut s’agir de deux sortes de professionnels de la violence : des criminels qui pour une raison ou une autre ont mené cette action, ou bien des professionnels formés à l’étranger et mandatés en France à cet effet. Cependant si l’Etat islamique avait maîtrisé de bout en bout l’opération, il y a fort à parier qu’il se serait attaqué à des lieux plus symboliques, davantage représentatifs de l’Etat français ».

A ce stade, toute déclaration des médias et des personnalités politiques sur l'attentat et l'identité des assassins doit être examinée de manière critique. Des éléments liés aux djihadistes en Syrie et en Irak, qui ont reçu formation et armes de la CIA et des services secrets européens lors de la guerre par procuration menée par l'OTAN contre le président syrien Bachar al-Assad, auraient pu les organiser.

Il est aussi possible que l'attaque soit le fait de jeunes Français musulmans profondément désorientés, aigris par les conditions déplorables en France, la discrimination anti-islamique, et les conséquences sanglantes d'années de guerres américaines et européennes au Moyen-Orient. Cependant, ce scénario n'exclut pas la possibilité que leurs actions étaient facilitées ou même suscitées par des forces qu'ignoraient les auteurs du crime.

Quoi qu'il en soit, l'intention et l'effet politiques sont clairs :de polariser la société sur des lignes nationales, ethniques, et religieuses, diviser la classe ouvrière et renforcer la ruée vers la guerre, la réaction sociale, et la répression.

Le principal danger découlant de cette horrible attaque est le but politique dans lequel elle sera exploitée. Dans ce sens, la comparaison initiale des médias entre la fusillade à Charlie Hebdo et les attaques du 11 septembre est un avertissement pour la classe ouvrière. Cette tragédie-là a été exploitée pour embrigader le peuple américain dans des guerres impopulaires au Moyen Orient, notamment en Irak et en Afghanistan, et développer les services secrets américains en forces paramilitaires opérant un immense réseau mondial de torture et de meurtre par drone.

Les travailleurs politiquement conscients s’opposeront à toute tentative d’exploiter les meurtres à Charlie Hebdo pour justifier une intervention militaire intensifiée en Irak, Syrie et au Moyen Orient, et plus d’attaques contre les droits démocratiques en Europe.