Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, l’Italie renforce les forces de l’Etat

Par Marianne Arens
15 janvier 2015

A la suite des attaques terroristes de la semaine dernière à Paris, l’Italie renforce son appareil d’Etat et restreint les libertés civiles (Voir: « Le discours hypocrite de la ‘liberté d’expression’ au lendemain de l’attaque contre Charlie Hebdo »). Cela s’accompagne d’une montée du chauvinisme anti-immigration.

Immédiatement après l’attentat contre Charlie Hebdo, la présence policière aux aéroports, devant les ambassades, les bâtiments publics, les sièges des journaux et sur les places publiques a été renforcée et des dizaines de milliers d’agents des forces de sécurité mobilisés. Selon le ministre de l’Intérieur, Angelino Alfano, (Nouveau Centre droit, NCD), on ne pourrait exclure, « que des actions dramatiques pouvaient se produire » en Italie.

Le premier ministre Matteo Renzi (Parti démocratique, PD) s’est rendu en toute hâte à Paris, accompagné du ministre des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni (PD), et d’Alfano pour participer au sommet consacré à la sécurité intérieure et avoir, aux côtés d’une dizaine d’autres chefs d’Etat, des discussions avec le général et ancien directeur de la CIA, Michael Hayden.

Alfano a rapporté depuis Bruxelles qu’il y devait y avoir un accord à l’échelle européenne sur l’échange de données relatives aux passagers. Les compagnies d’aviation seraient contraintes de conserver les données de leurs passagers pendant cinq ans.

Immédiatement après l’attentat, le ministre italien de l’Intérieur a annoncé un renforcement des lois anti-terroristes du pays. Dans une interview sur la chaîne Rai Tre, Alfano a dit vouloir soumettre un projet de loi au conseil des ministres qui autoriserait la police à confisquer le passeport de toute personne suspecte de terrorisme.

De plus, il allait accorder à la police des pouvoirs extraordinaires afin d’élargir la surveillance de l’Internet. Le gouvernement prévoit aussi la fermeture de sites internet suspects. A l’avenir, les fournisseurs d’accès à Internet devraient associer leurs efforts à ceux entrepris pour « détecter les messages en ligne contribuant à une radicalisation, » a dit Alfano. Il serait interdit aux fournisseurs sous peine de poursuites criminelles, d’accepter des sites Internet qui feraient de l’agitation pour un comportement terroriste. »

Alfano profite manifestement de l’occasion pour mener à bonne fin des projets prêts depuis quelques temps déjà. Il avait occupé le poste de ministre de la Justice dans le gouvernement de Silvio Berlusconi et il est actuellement vice-premier ministre du gouvernement de coalition dirigé par Renzi et le PD, qui appartient officiellement au centre-gauche. Cette coalition fait entrer en vigueur des mesures d’Etat policier préparées de longue date.

Alfano a déclaré « L’occident est attaqué de toutes parts » et l’Italie est en péril « parce que dans ce pays nous avons le pape et parce que nous sommes des amis des Etats-Unis. » Il dissimule derrière cette formule l’étroite coopération militaire de l’Italie et de Washington. En août 2014, l’Italie avait fourni des armes et des munitions aux milices Peshmergas et soutenu la guerre en Syrie et en Irak.

Les restrictions des libertés civiles vont main dans la main avec la montée du populisme droitier et avec le chauvinisme anti-immigrant. Le débat parlementaire de vendredi a surtout été dominé par les députés du Forza Italia de Berlusconi, de la Ligue du Nord et du Mouvement cinq Etoiles de Beppe Grillo. S’en prenant au gouvernement par la droite, ils exigent un renforcement plus déterminé et plus rapide de l’appareil d’Etat et une intensification de la lutte contre l’immigration incontrôlée.

Paolo Grimoldi de la Ligue du Nord a critiqué que d’une part des terroristes présumés auraient leurs passeports confisqués alors que d’autre part les navires de la marine étaient chargés d’amener en Italie des milliers d’immigrés qui ne disposaient même pas d’un passeport. Un appel flagrant à les laisser se noyer en Méditerranée.

Les membres du mouvement de Grillo ont aussi déclaré au parlement que les mesures du gouvernement étaient inadéquates et ont réclamé une augmentation du budget de la sécurité.

Roberto Calderoli de la Ligue du Nord a repris l’appel du Front national en faveur du rétablissement de la peine de mort, que l’Italie avait abolie en 1947. Il fut soutenu par le ministre de l’Intérieur, Alfano qui a déclaré, « Quiconque projette de telles attaques doit s’attendre à être tué. »

Cette campagne droitière n’est pas seulement promue par les politiciens populistes et de l’extrême droite mais aussi par les organes médiatiques jadis considérés comme de centre-gauche. Un bon exemple sont les commentaires parus dans le quotidien Corriere della Sera et qui rappelaient les sentiments islamophobes de Pegida en Allemagne.

Sous le titre de « Ces gens bien-pensants qui nous aveuglent, » Piero Ostellino se plaint dans le Corrière de l’ignorance de la gauche. Elle ne comprend pas « que l’islam est encore ancré dans le Moyen-Age, et surtout qu’il est incapable d’en sortir. »

Ostellino écrit encore, « Que les bien-pensants l’acceptent ou non, nous sommes différents… Nous sommes aussi meilleurs car nous pratiquons depuis des siècles la séparation de l’Eglise et de l’Etat contrairement à ceux qui sont des théocrates et qui veulent le rester. Ils veulent nous coloniser et nous dominer à l’aide de ce cheval de Troyes qu’on appelle immigration et que nous allons jusqu’à encourager. »

Dans un autre article paru dans le Corriere, Ernesto Galli della Loggia a exigé le droit de critiquer l’islam avec l’argument qu’« en dépit de toute bonne volonté et de discours constructifs, le problème de l’islam subsiste comme un roc. » Il s’agissait là de « l’unité de la religion, de la culture et de l’histoire qui touchait environ un milliard et demi de gens et qui dans sa totalité prescrit des règles qui, et c’est là le point crucial, sont en grande partie incompatibles avec les règles qui existent dans presque toutes les autres régions du monde », etc. etc. (« Le 11 septembre européen », 8 janvier 2015)

Ces diatribes droitières sont étroitement liées à l’aggravation de la crise économique et sociale en Italie et visent à détourner l’opposition grandissante contre le chômage et la baisse des niveaux de vie et la conduire dans les voies droitières du racisme.

Les actions de protestation contre les attaques sociales imposées par le gouvernement Renzi ont considérablement augmenté ces derniers temps. Jeudi, par exemple, avant de partir pour Paris, alors qu’il était en visite à Bologne, Renzi s’est heurté à deux rassemblements protestataires en l’espace de deux heures. Des centaines de personnes manifestaient devant l’université de Bologne en faveur d’emplois à salaire décent alors qu’à l’usine Granarola, le personnel déclenchait une grève de deux heures durant sa visite pour protester contre sa loi sur la réforme du travail.

Des manifestations identiques ont pratiquement lieu partout et ce tous les jours. La raison en est la détresse économique grandissante de la population laborieuse qui affecte tout particulièrement les jeunes en les privant de toute perspective. Selon les statistiques officielles, 44 pour cent des jeunes entre 15 et 24 ans – près d’un jeune sur deux – est au chômage.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Renzi, les organisations d’employeurs ont exigé une application bien plus rapide des réformes économiques dans l’intérêt du patronat. Renzi se sert de l’attentat de Paris pour intégrer toute une couche de politiciens et de journalistes anciennement de gauche ou radicaux dans la politique droitière du gouvernement.

Paolo Gentiloni, le ministre des Affaires étrangères en est un exemple. Il avait été nommé à ce poste il y a quelques semaines seulement en remplacement de Federica Mogherini qui avait succédé à Catherine Ashton à l’UE. Gentiloni a commencé sa carrière politique comme membre de l’organisation d’extrême gauche Democrazia proletaria, qui fit plus tard partie intégrante de Rifondazione Communista (Parti de la refondation communiste).

En 2001, il rejoignait le parti de Renzi, la formation catholique La Margherita. Ce parti a fusionné en 2007 avec le successeur du PCI (Parti communiste italien), Démocrates de gauche, pour former le PD. Au sein de la faction de Margherita, qui détermine depuis un certain temps la politique au sein de PD, Gentiloni fut un partisan clé de Renzi.

Gentiloni a dit jeudi dernier à la suite de l’attentat parisien qu’il fallait « s’élever de toutes ses forces » contre l’Etat islamique en Irak et au Levant et que « nos problèmes ne [pouvaient] pas être résolus par une non-intervention. » Dans la même interview, Gentiloni s’est vanté de ce que les soldats italiens étaient présents depuis longtemps au Moyen-Orient. Bien qu’ils n’aient pas encore leur propre mandat pour combattre, ils aideraient les Kurdes « de mille et une manières. »

(Article original paru le 13 janvier 2015)