L'anti-marxisme de Yanis Varoufakis

Par Nick Beams
13 mars 2015

L'article publié récemment dans The Guardian par Yanis Varoufakis, ministre des Finances dans le gouvernement grec de Syriza, sur sa rencontre avec Marx, met à nu le caractère de classe tant de Syriza que de tout le milieu de la pseudo-gauche.

L'argument de Varoufakis, qui se dit « marxiste irrégulier », est qu'il faut sauver le capitalisme de lui-même, car toute lutte pour le renverser est non seulement vouée à l'échec, mais ouvrirait la porte à la droite et même aux fascisme.

Il défend son orientation politique par une combinaison d'éloges des découvertes faites par Marx et de critiques de ce qu'il qualifie ses péchés ‘d'omission ou de commission’.

Ce qu'il écrit représente tantôt une déformation complète de Marx, tantôt un fouillis confus, ou encore un non-sens total. Mais une analyse de son article est néanmoins instructive, de deux points de vue.

D'abord, elle sert à clarifier les points fondamentaux de l'analyse de Marx par opposition aux falsifications de Varoufakis. Ensuite, elle jette une nouvelle lumière sur l'orientation de la pseudo-gauche, dont Varoufakis est maintenant en quelque sorte la mascotte.

Comme tant d'autres qui se voulaient critiques de Marx, Varoufakis commence en chantant les louanges du fondateur du socialisme scientifique et de son analyse du système capitaliste. Ce faisant, il révèle qu’il n’a pratiquement rien compris à Marx ou alors il cherche délibérément à le dénaturer.

Selon Varoufakis, Marx « a fait une découverte qui doit rester au cœur de toute analyse utile du capitalisme », à savoir, « la découverte d'une opposition binaire profondément logée dans le travail humain. » Marx a révélé que le travail a deux natures différentes, selon Varoufakis. Il y a une « activité créatrice de valeur qui ne peut jamais être quantifiée à l'avance (et qu’il est donc impossible de transformer en marchandise) », et aussi « une quantité (par exemple, le nombre d'heures travaillées) qui se vend à un prix ».

La confusion totale qui caractérise les réflexions de Varoufakis et ses distorsions pures et simples de Marx commence ici.

En poursuivant et en intensifiant les travaux des économistes classiques anglais, notamment Adam Smith et David Ricardo, Marx a établi que la valeur d'une marchandise était déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire qu'elle incarne, mesurée par le temps. C'est la loi de la valeur, dont toutes les formes d'apparence de l'économie capitaliste – salaires, bénéfices, loyers et ainsi de suite – sont finalement dérivées.

Mais l'analyse de Marx est fondée sur une découverte cruciale qui résout une question qui avait tourmenté tous ses prédécesseurs: quelle est l'origine du profit ?

La question a pris la forme théorique suivante: si le travail était la source de la valeur et les produits échangés sur la base de la quantité de travail incorporée en eux, autrement dit, si les équivalents sont échangés contre des équivalents, alors d'où vient le profit?

Pour poser la question autrement: si le travail était la source de la valeur, qu'est-ce alors que la « valeur du travail » acheté et vendu sur le marché du travail par le paiement des salaires? Dire que la valeur du travail en tant que marchandise était déterminée par le travail qu'il représentait n'expliquait rien.

L'économie politique bourgeoise n'avait pu résoudre cette question. Adam Smith, par exemple, avait conclu que la loi de la valeur était valable dans une société productrice de marchandises, mais pas dans la société capitaliste. Mais, comme expliquait Marx, le capitalisme se fonde sur la production des marchandises, et Smith avait donc fait un pas en arrière, abandonnant la recherche d'une analyse scientifique de ses lois.

La percée cruciale de Marx, qui divulgua le secret de la plus-value et sa forme d'apparence, le profit, fut la découverte que la marchandise que le travailleur vendait sur le marché n’était pas le travail, mais la force de travail.

Comme toutes les autres marchandises, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la produire. Autrement dit, la valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour soutenir le travailleur et sa famille, non pas la quantité de travail fournie par le travailleur. Il faut moins d'une journée de travail pour fournir les produits nécessaires pour soutenir le travailleur et reproduire la prochaine génération, alors que le travailleur fournit une journée entière de travail au capitaliste ; c'est l'origine de la plus-value.

Ainsi, la valeur de la capacité de travail, vendue par le travailleur au capitaliste, est tout à fait différente de la valeur ajoutée par le travailleur dans le cadre de la journée de travail, incarné dans les marchandises qui émergent à la fin du processus de production. Pour une partie de la journée de travail, le travailleur reproduit la valeur de sa force de travail; le reste de la journée de travail, il ou elle produit des plus-values pour le capitaliste, pour lesquelles aucun paiement n'a été effectué.

L'émergence de la force de travail comme une marchandise était le produit d'une longue chaîne de développements historiques qui avaient créé une nouvelle classe, la classe ouvrière, séparée des moyens de production et n'ayant rien à vendre sauf sa force de travail. L'exploitation, c'est-à-dire l'appropriation du travail d'une classe par une autre classe, ne contredisait donc pas la loi de la valeur, mais se déroulait en accord avec elle. (Marx suppose tout au long de son analyse que le capitaliste verse au travailleur la pleine valeur de la force de travail qu'il ou elle a vendue).

Dans son article, Varoufakis brouille et confond ces questions décisives. Dans un passage, il écrit que « l'électricité et le travail peuvent être considérés comme des marchandises », brouillant la distinction entre le travail, la mesure de la valeur, et la force de travail en tant que marchandise, vendue par le travailleur au capitaliste.

Dans le même paragraphe, il écrit que « les employés galèrent pour tenter désespérément de transformer leur force de travail en marchandise. » En fait, leur force de travail est déjà une marchandise. Elle est ensuite consommée par le capitaliste dans le processus de production, donnant lieu à une plus-value.

Empilant confusion sur confusion, il écrit: « Si jamais les travailleurs et les employeurs réussissent à marchandiser pleinement le travail (le travail, pas la force de travail), alors le capitalisme périra. »

Dans la mesure où ce baratin a un sens, il semble indiquer la possibilité d'une sorte de programme réformiste pour réduire l'exploitation, car si le capitalisme parvenait à la « marchandisation » totale, il s'effondrerait.

Dans une autre référence à la poussée capitaliste pour « marchandiser le travail », Varoufakis écrit, « l'aperçu brillant de Marx de l'essence des crises capitalistes était ceci: à mesure que le capitalisme arrive à transformer le travail en marchandise, la valeur de chaque unité produite tombe, le taux de profit baisse, et finalement, l'économie est systémiquement plus proche de la prochaine récession ».

Ce dont il semble parler ici est le parcours historique de la production capitaliste, où le capital s'efforce continuellement de créer les conditions dans lesquelles le travail vivant de l'ouvrier peut être remplacé par une machine, impliquant souvent aujourd'hui l'informatisation, et comment cet effort conduit à des crises violentes en raison de son impact sur le taux de profit et le processus d'accumulation capitaliste lui-même.

La seule source de plus-value, à la base de l'accumulation du capital, est l'exploitation de la classe ouvrière. Cette exploitation n'est pas le produit des calculs subjectifs du capitaliste; elle est enracinée dans les relations sociales objectives fondées sur la propriété privée des moyens de production, et l'achat et la vente de la force de travail.

Le capital se compose de deux éléments: le capital dépensé sur les moyens de production (matières premières, machines, etc.) et celui dépensé pour acheter la force de travail. La plus-value, toutefois, émane d'une seule partie du capital – celle déboursée sur la force de travail. Mais l'accumulation implique l'expansion de la masse de capital dans son ensemble. Par conséquent, dans la mesure où les dépenses sur les moyens de production deviennent une part de plus en plus importante du capital total, le taux de profit, déterminé par le ratio de la plus-value au montant total du capital, a une tendance inhérente à baisser.

Une manière cruciale par laquelle le capital s'efforce de surmonter cette tendance est en développant la productivité du travail. Il vise à réduire la part de la journée de travail dans laquelle le travailleur reproduit la valeur de sa force de travail et à augmenter la part dans laquelle le travail est rendu gratis au capitaliste. Cela se fait à travers le développement de nouvelles technologies, afin que les processus, menés auparavant par le travail vivant, s'effectuent par des machines.

Cependant, il y a des limites inhérentes à ce processus. Si, par exemple, la journée de travail est de 8 heures et la valeur de la force de travail est reproduite en 6 heures, il y a deux heures de surtravail. Si la productivité du travail est doublée, de sorte que la valeur de la force de travail est reproduite en 3 heures, alors le surtravail extrait au cours d'une journée passe de 2 heures à 5. Si la productivité du travail est de nouveau doublée, et la valeur de la force de travail est maintenant reproduite en seulement 1,5 heures, le travail en surplus n’aura augmenté que de 5 à 6,5 heures, une hausse d'un pourcentage beaucoup plus faible.

Ainsi, plus la productivité du travail a déjà été avancée, sur toute une période historique, plus il est difficile de contrer la baisse du taux de profit en augmentant la productivité du travail.

Cette réduction du temps nécessaire pour reproduire la valeur de la force de travail est le résultat de rien d'autre que du développement des forces productives et de la productivité sociale du travail – la base même du progrès de la société humaine. Mais en raison de son impact sur le taux de profit, c'est à dire, la vitesse à laquelle le capital s'accumule et s’élargit – son autoréalisation en tant que capital, comme écrit Marx – le développement de la productivité sociale du travail crée une crise historique du mode capitaliste de production, qui s'exprime par des crises croissantes.

« L’incompatibilité croissante entre le développement productif de la société », écrit Marx, « et les relation existants, jusque-là. De production [fondée sur la propriété privée des moyens de production et l’achat et la vente de la force de travail] s’exprime dans des contractions acerbes, des crises et des spasmes. »

Ces crises prennent la forme d’une stagnation économique approfondie, du ralentissement ou de l'arrêt du processus d'accumulation, et de la destruction de pans entiers des forces productives dans les récessions, des dépressions et les guerres.

Afin de poursuivre le processus d'accumulation, des zones entières du capital sont détruites pour augmenter les plus-values à la disposition de ceux qui restent. La classe ouvrière est appauvrie par la baisse des salaires et des services sociaux, auxquels les capitalistes s’opposent dans l'analyse finale, car ils réduisent la plus-value totale disponible au capital.

Il est essentiel de remarquer ici que cette dévastation ne provient pas de la diminution de la productivité sociale du travail, mais de son augmentation. Le développement même de la productivité, qui constitue la base du progrès de la civilisation humaine, aggrave la crise du système capitaliste, que celui-ci tente de résoudre en détruisant le capital et en créant un chômage et un appauvrissement de masse, créant ainsi les conditions pour les guerres.

Comme Marx l’a expliqué si clairement dans les ‘Grundrisse’, « La destruction violente du capital non par des relations extérieures à lui, mais plutôt comme une condition de son auto-préservation, est la forme la plus frappante dans laquelle conseil lui est donné de s’en aller et de laisser la place à une forme supérieure de production sociale. »

Il faut souligner que Marx parle ici de processus historiques et non simplement des fluctuations du cycle économique. Le capital est déjà passé à travers des périodes d’explosions violentes et des vagues de destruction au cours du 20e siècle. Ces grands bouleversements ont entraîné l'humanité dans des misères et des dégradations indicibles, menaçant la civilisation humaine elle-même de destruction.

Au cours des tempêtes du 20e siècle, la classe ouvrière s'est soulevée à maintes reprises pour renverser le capitalisme. Mais, à l'exception de la révolution russe, elle a toujours échoué, dû aux trahisons de sa direction. Varoufakis, comme tant d'autres, déclare donc que le capitalisme est trop puissant pour être renversé, et que la classe ouvrière elle-même est organiquement incapable de s'élever à la hauteur de ses tâches historiques.

Maintenant, le monde assiste à un nouvel effondrement, et la tâche de renverser cet ordre social est une fois de plus mis à l'ordre du jour en tant que condition préalable pour garantir la survie de la civilisation.

Mais peu importe la force du « conseil qui lui est donné de s'en aller, » le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même. Il doit être renversé par une force sociale créée par le capitalisme et dont l’intérêt historique réside dans l'accomplissement de cette tâche. Cela ne peut être qu'une opération consciente.

Cette force sociale est la classe ouvrière internationale. Là encore, il est nécessaire de démêler la confusion relative à la distinction entre travail et force de travail, créée par Varoufakis. La classe ouvrière est la classe, créée par le capital, qui vend sa force de travail. Son identité sociale n'est déterminée ni par la race, ni par le sexe, ni par l'orientation sexuelle ou toute autre catégorie sur laquelle les adeptes de la politique identitaire se concentrent de façon obsessionnelle, mais par sa relation envers les moyens de production. En tant que vendeuse de la force de travail, elle se présente comme le pôle opposé au capital, son antithèse, d’une manière impossible à toute autre force sociale, en raison de son rôle objectif dans l'économie capitaliste.

Aujourd'hui, dans la dernière étape de son développement historique, le capitalisme a abouti à la mondialisation de la production et à la création d'un véritable marché mondial de la force de travail. La classe ouvrière est devenue la majorité écrasante de la population dans le monde et se trouve objectivement opposée, dans une unité mondiale, au capital mondial, son antithèse.

En raison de son caractère social objectif, le prolétariat mondial ne peut gagner son émancipation et éviter d'être plongé dans une autre catastrophe que par le renversement du système social fondé sur la propriété privée des moyens de production et l'accumulation privée. Il doit nécessairement prendre le contrôle des forces productives qu'il a créées, comme point de départ de la reconstruction de la société sur de bases socialistes. Comme l'envisageait Marx, « Le mouvement prolétarien est le mouvement indépendant et conscient de l'immense majorité dans l'intérêt de l'immense majorité ».

Varoufakis sait très bien que le capitalisme est déjà entré dans une nouvelle époque de violentes explosions. Mais son optique est organiquement contre-révolutionnaire.

Il conseille aux capitalistes et à leurs représentants de prêter attention à Marx, de reconnaître la direction prise par leur système et d'essayer de corriger leur trajectoire pour éviter une catastrophe. Il avance ce conseil pour désarmer politiquement la classe ouvrière en insistant pour dire que la seule perspective réaliste pour bloquer la montée du fascisme est de sauver le capitalisme de lui-même.

En fait, ce n'est pas la révolution socialiste et la reconstruction de la société qui constitue un idéal utopique; c'est la perspective avancée par Varoufakis, de stopper ou du moins de ralentir le développement de la catastrophe à l'intérieur du cadre du capitalisme.

La logique destructrice de l'économie capitaliste, mise à nu par Marx, n'est pas le résultat de la perspective subjective de la classe capitaliste ou de ses représentants politiques, elle est enracinée dans les contradictions insolubles du système de profit. Leurs programmes traduisent en politique la force motrice objective du capital lui-même.

La question cruciale que confronte la classe ouvrière est le développement de sa lutte politique indépendante pour renverser le système capitaliste, historiquement dépassé et réactionnaire, en se fondant sur le programme et la perspective du marxisme.

La classe ouvrière sera entraînée par la crise du système capitaliste dans des luttes sociales et politiques massives dont les premiers signes sont déjà là. Mais peu importe la portée et l’intensité de celles-ci, le programme nécessaire pour renverser le capitalisme ne sortira pas spontanément de ces luttes. Le lien crucial dans la chaîne de la causalité historique menant au renversement du capitalisme est le rôle du parti révolutionnaire, qui fournit le programme et la perspective pour cette tâche, c'est à dire, la direction révolutionnaire nécessaire.

Vu qu'il avoue vouloir sauver le capitalisme de lui-même, il n'est pas surprenant de constater que c’est contre Marx que Varoufakis dirige ses critiques sur cette question essentielle.

Vers la fin de son article, où il explique pourquoi il est « très en colère contre Marx » et pourquoi il se considère comme « un marxiste irrégulier et incohérent », Varoufakis affirme que le fondateur du socialisme scientifique « a commis deux erreurs spectaculaires, l'une d’entre elles par omission, l'autre étant une erreur par commission. »

L'erreur d'omission, dit-il, est que Marx n'a pas suffisamment réfléchi à l'impact de ses propres théories sur le monde. Marx « ne s'est aucunement inquiété de ce que ses disciples, qui comprenaient mieux ces puissantes idées que le travailleur moyen, pourraient utiliser le pouvoir qui leur était conféré par ces idées pour abuser d'autres camarades, pour construire leur propre base de pouvoir afin de gagner des positions d'influence. »

Bref, plutôt que de fournir des armes théoriques avec lesquelles le prolétariat pourrait s'émanciper, Marx a développé une théorie dont les élites intellectuelles pourraient se servir pour exercer leur pouvoir sur lui. Ce n'est là qu'une variation sur le thème très ancien que le marxisme et Marx lui-même sont responsables des crimes de ceux qui les ont trahis.

Varoufakis ne fournit aucun examen concret des faits historiques pour étayer ses affirmations; il ne peut pas, car l'histoire démontre le contraire de ce qu'il dit.

Considérons la montée de la bureaucratie stalinienne en Union soviétique, qui a usurpé le pouvoir politique de la classe ouvrière dans les années 1920, après la Révolution d'octobre. Elle a pu dominer la classe ouvrière non pas à cause de sa meilleure compréhension de la théorie marxiste, mais à cause de l'isolement de l'Union soviétique, qui, dans des conditions d'arriération économique et de pénurie des ressources matérielles, a conduit à l'émergence d'une caste bureaucratique.

Les fondements idéologiques du stalinisme n'étaient pas la théorie marxiste, mais la théorie anti-marxiste et nationaliste du « socialisme dans un seul pays », une doctrine réfutée auparavant par Marx.

Dans l’idéologie allemande, où il a commencé, de 1845 à 1846, l’élaboration de sa théorie matérialiste de l’histoire, Marx expliquait que le communisme présupposait le marché mondial et découlait de son développement et que « le prolétariat ne peut donc exister qu’à l’échelle de l’histoire universelle, de même que le communisme, qui en est l’action ne peut absolument pas se rencontrer autrement qu’en tant qu’existence ‘historique universelle’. » [Idéologie allemande, p.64]

En outre, le développement des forces productives à l’échelle mondiale était la prémisse nécessaire pour le communisme car « sans lui, c’est la pénurie qui deviendrait générale, et avec le besoin, c’est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait et l’on retomberait fatalement dans la même vieille gadoue. » [Idéologie allemande, pp.63-64]

C'est sur ces bases marxistes que Léon Trotsky, dans son œuvre magistrale « La Révolution trahie », a fourni l'analyse scientifique de la montée de la bureaucratie stalinienne – le représentant de toute « cette même vieille gadoue » -- démontrant comment elle est apparue en tant que policier de l'inégalité sociale dans les conditions d'arriération économique et d'isolement de l'Union soviétique par rapport à l'économie mondiale et à la division internationale du travail, le résultat des défaites de la classe ouvrière en Europe occidentale.

La bureaucratie montante n'a pas fondé son ascension sur une connaissance supérieure du marxisme, loin de là, mais sur une guerre implacable contre le marxisme authentique. Cette guerre, qui a commencé sur le front idéologique, a abouti au génocide politique de l'avant-garde marxiste, culminant avec l'assassinat de Trotsky en 1940.

La situation est tout l'opposé de celle dépeinte par Varoufakis. Les meilleurs cadres marxistes, les penseurs les plus forts et les plus clairvoyants, ceux qui maîtrisaient le mieux la théorie marxiste et avaient consacré leur vie à utiliser leur savoir pour guider la classe ouvrière dans l'accomplissement de sa tâche historique, ont été détruits, alors que les bureaucrates cupides, adoptant des conceptions anti-marxistes, s'assuraient des postes d'influence et de privilège. Les conséquences de ce génocide intellectuel demeurent visibles jusqu’à ce jour, non seulement dans la toxicité de l'atmosphère politique et intellectuelle de l'ex-URSS, mais encore dans la confusion et la désorientation généralisée de la classe ouvrière.

Sur la base du marxisme, Trotsky a expliqué non seulement les origines de la bureaucratie et de sa montée en puissance, il a aussi averti qu'à moins d'être renversée par la classe ouvrière elle conduirait inévitablement à la restauration du capitalisme. Cette perspective a malheureusement été confirmée, réfutant d'innombrables intellectuels bourgeois et d’apologistes du stalinisme qui avaient insisté pour dire que l'Union soviétique avait été établie de façon permanente.

La prétendue erreur de commission de Marx, selon Varoufakis, était encore pire. C'était « son hypothèse que la vérité sur le capitalisme pouvait être découvert dans les mathématiques de ses modèles. »

Marx a certainement utilisé les mathématiques, mais il ne développait pas des « modèles mathématiques » à la manière des économistes bourgeois. Il a élaboré une analyse historique du capitalisme, mettant à nu les contradictions en son sein qui en expliquaient le mouvement et dont le développement posait inévitablement la nécessité de son renversement.

L'attaque sur l'usage des mathématiques par Marx n'est qu'un assaut préliminaire. Sa vraie cible est l'effort de Marx pour dévoiler les lois du mouvement de l'économie capitaliste.

Selon Varoufakis, Marx a procédé en ignorant « qu'une bonne théorie économique doit respecter l'idée que les règles régissant les éléments indéterminés sont elles-mêmes indéterminées. »

Bref, les fluctuations du marché, les innombrables accidents à travers lesquels il opère, sont insondables. Il n'y a pas de forces sous-jacentes qui les produisent et par conséquent il n'y a pas de lois à découvrir. Une connaissance scientifique du fonctionnement de l'économie capitaliste est donc impossible, tout reste un mystère et, donc, la classe ouvrière doit simplement se soumettre à son sort.

Quelle diffamation des capacités intellectuelles de l'humanité, pourrait-on dire en reprenant le commentaire de Marx sur Malthus! L'homme peut développer ses connaissances des derniers confins de l'univers, pénétrer au cœur de l'atome, découvrir les secrets de la vie dans la structure de l'ADN, mais la connaissance de sa propre organisation socio-économique, créée et développée par lui-même, serait incompréhensible.

Le but politique desservi par cette attaque sur la possibilité même d'une compréhension scientifique du capitalisme n'apparaît que trop clairement dans le paragraphe suivant.

Selon Varoufakis, la reconnaissance par Marx, et donc par les marxistes contemporains, que ses « lois » n’étaient pas immuables, impliquerait qu’il concédait à des « voix concurrentes dans le mouvement syndical que sa théorie était indéterminée, que ses déclarations ne pouvaient donc pas être correctes absolument et sans ambiguïté. Qu'elles étaient en permanence provisoires. »

Ici Varoufakis démontre ses liens avec l'ensemble de l'école de falsification post-moderniste, qui insiste pour dire qu'il n'y a ni « méta-récits » historiques, ni vérité objective à découvrir.

Le but de cette attaque sur la possibilité même d'une compréhension scientifique du capitalisme est d'insister pour dire qu'il n'y a aucune base pour une lutte de la classe ouvrière contre les trahisons de l'appareil syndical et des partis de la pseudo-gauche comme Syriza, car tout est indéterminé. Puisqu'il y a beaucoup de vérités, il n'y a pas de vérité.

La véhémence avec laquelle Varoufakis défend cette conception indique son importance pour les forces sociales qu'il défend.

« Cette volonté, » écrit-il, « d'avoir une histoire complète et fermée, un modèle, le dernier mot, je ne peux pas la pardonner à Marx. Elle s'est avérée, après tout, responsable de maintes erreurs et, de façon plus significative, de l'autoritarisme. »

Il y a une intense ironie dans les dénonciations par Varoufakis du marxisme pour avoir ouvert la voie à l'autoritarisme. En quelques semaines depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement Syriza, dont il est ministre des Finances, a été soumis à un autoritarisme implacable de la part du capital financier européen. Celui-ci exige que l'assaut contre la classe ouvrière grecque soit intensifié et que Syriza répudie le programme même sur lequel il a été élu.

Syriza s'est soumis en l'espace de quelques semaines à cet autoritarisme bourgeois, de la manière la plus lâche et la plus abjecte. La prochaine étape verra Syriza et, s'il reste au gouvernement, Varoufakis lui-même, mobiliser la violence de l'Etat capitaliste pour réprimer l'opposition qui se développera dans la classe ouvrière.

Varoufakis traite les représentants politiques de l'oligarchie financière de « collègues » et de « partenaires ». Les travailleurs et les intellectuels qui dénoncent, sur la base de l'analyse scientifique du marxisme, la capitulation de Varoufakis et de Syriza comme une trahison, se voient accusés eux, d'ouvrir la voie à l'autoritarisme.

L'article de Varoufakis révèle le caractère de classe de sa perspective et de son gouvernement, une bonne chose. Plus important encore, il montre que la lutte contre ses trahisons et le milieu de la pseudo-gauche dont il fait partie doit accorder une place centrale à la lutte théorique contre l'école post-moderniste de falsification, car dans ses attaques des analyses scientifiques du marxisme, elle fonctionne comme serviteur idéologique de l'oligarchie financière.

(Article original publié le 28 février 2015)