L’accord de principe entre Fiat Chrysler et l’UAW

Un complot corporatiste contre les travailleurs de l’automobile aux Etats-Unis

Par Shannon Jones
17 septembre 2015

L'accord de principe annoncé mardi entre le syndicat des ouvriers de l’automobile UAW et Fiat Chrysler est le produit d'une conspiration syndicat-patronat en vue d’une escalade des attaques sur les travailleurs de l'automobile et de toute la classe ouvrière. Ce qui se prépare est une attaque historique sur les prestations de santé, les salaires et les conditions de travail acquis par les luttes acharnées sur des générations.

Le cadre même de la conférence de presse mardi soir à Detroit, au Centre de formation conjointe Fiat/UAW, symbolisait l’alignement du syndicat sur l’entreprise contre les travailleurs. Le fait que ce soit une conférence de presse conjointe du PDG de Fiat Chrysler, Sergio Marchionne et du président de l'UAW Dennis Williams, en disait autant.

Que toute la procédure était hostile aux intérêts des travailleurs de base de l'automobile a été souligné par la décision de l'UAW d’exclure les journalistes du World Socialist Web Site de la conférence de presse.

Les éloges répugnants de Williams à l’égard de Marchionne et de Fiat Chrysler soulignaient que ces négociations contractuelles bien orchestrées sont une façade derrière laquelle deux groupes d'affaires tirant leurs revenus de l'exploitation des travailleurs, cherchent à fixer les termes de leur enrichissement mutuel au détriment de ceux-ci.

Williams et Marchionne se sont donné l’accolade, ont échangé des compliments et salué ensemble l'accord, tout en dissimulant son contenu réel aux travailleurs.

Les déclarations de Williams auraient pu être celles de n’importe quel responsable de l’entreprise. Il a qualifié le maintien de Fiat Chrysler sur un « site concurrentiel » d’objectif clé de l'UAW dans les négociations. «Notre objectif est de continuer à fabriquer des voitures qui gagnent des parts de marché dans toutes les entreprises que nous représentons et de récompenser nos membres. » L'UAW partageait « en fin de compte, les mêmes intérêts que l’entreprise ».

Marchionne s’est vanté d’un «alignement d’intérêts » entre l’entreprise et l'UAW. Le syndicat, a-t-il dit, « a réussi ce que je crois être la prochaine étape nécessaire dans notre industrie ».

Sans le dire ouvertement, Marchionne a laissé entendre que l'accord prévoyait l’établissement d'un fonds géré par l’UAW pour le régime de santé, ou coopérative, semblable à la VEBA (Association pour les prestations de santé des salariés) déjà en place pour les retraités. L'UAW milite pour une super-VEBA couvrant les travailleurs syndiqués, salariés actifs et retraités. Un tel accord permettrait à Fiat Chrysler de se décharger de ses obligations de soins médicaux et de laisser au syndicat le soin de casser directement les prestations des travailleurs, en échange du contrôle d’un fonds d’investissement plus riche que les milliards de dollars déjà brassés.

Ni Williams, ni Marchionne ne voulait dire si le nouveau contrat éliminait la structure salariale à deux vitesses, revendication centrale des travailleurs de l'automobile. Marchionne a simplement remarqué que la question « deviendrait caduque avec le temps », sans dire comment cela se ferait. Auparavant, le PDG de Fiat Chrysler avait dit qu'il s’attendait à ce que le système à deux vitesses soit éliminé comme conséquence de la « disparition » des travailleurs seniors mieux payés.

Il y a des règles générales que les travailleurs devraient observer dans la mobilisation pour empêcher un contrat traître de plus. Tout d'abord, ne pas croire un mot de ce que l'UAW dit sur l’accord qui va passer au Conseil exécutif international avant d’être présenté aux membres. Il n’est même pas évident qu'il existe un accord entièrement élaboré. La pression sur l'UAW était énorme pour annoncer un accord alors que les travailleurs étaient sur le point de débrayer dans plusieurs usines après que le syndicat annonçait un prolongement d’heure en heure de la négociation et que la colère montait dû au manque d’information de la part du syndicat.

Pratiquement tous les travailleurs contactés par le WSWS ont exprimé leur indignation devant le refus de l'UAW d’appeler à la grève et la censure de l'information destinée à la base. Un travailleur qualifié de l'usine General Motors Manufacturing à Spring Hill, Tennessee, a dit, « C’est typique pour eux de nous priver d’informations. Cela les protège d’une surveillance par les membres, étant donné que l’UAW est de mèche avec l’entreprise. Je pense qu'ils vont probablement nous donner une prime ponctuelle à la signature pour essayer de nous inciter à voter pour ce qu'ils décideront de nous donner ».

Il a ajouté qu'il s’inquiétait du projet syndical d’établir un fonds pour couvrir les prestations de santé des salariés actifs (VEBA). « Un VEBA permettrait aux constructeurs automobiles d’économiser beaucoup d'argent », a-t-il dit, « mais il donnera accès à beaucoup d'argent aux syndicats. Je pense qu'ils sont corrompus ».

Un travailleur de l’usine Ford de montage à Kansas City a dit, « Tout le monde veut savoir ce qui se passe. Ce qu’ils vont nous proposer sera de la merde. Il y a beaucoup de tension ici. J’ai été informé simplement aujourd’hui que je dois obligatoirement effectuer des journées de 12 heures, sept jours par semaine, et le syndicat l’a rendu possible. En plus, ils ont accéléré la vitesse de la chaine de montage hier et nous les avons regardés faire. C’est flagrant. Mais l'entreprise ne craint pas le syndicat ».

Dans un twitter posté mardi, le vice président de l'UAW pour Ford, Jimmy Settles, a lancé un avertissement, dirigé implicitement contre le WSWS et disant que les travailleurs ne devraient pas croire aux « rumeurs ». « De nombreuses entités contre nous tentent de fausser la perception. Je vous demande d’être prudent quant aux sources desquelles vous obtenez vos informations et au matériel que vous choisissez de partager. Il est impératif qu’on ne se laisse pas tromper par des rumeurs ou des informations erronées. Encore une fois, l'unité est notre force ».

Il va sans dire que les travailleurs doivent être prudents quant à où ils obtiennent leurs informations. Mais cela vaut d’abord et avant tout pour Settles et la direction de l'UAW. Tout ce que l'UAW publie est de la désinformation conçue pour rendre confus et désorienter les travailleurs alors que le syndicat s’apprête à imposer une trahison.

Que l’UAW s’en prenne aux « rumeurs » est un signe de faiblesse et de nervosité de la part de sa bureaucratie devant la colère d’une base rebelle. La direction de l'UAW est consciente de l'hostilité et du scepticisme ressenti par de larges couches de travailleurs envers le syndicat.

Ce que Settles entend par « unité » signifie que les travailleurs devraient fermer les yeux sur ce qui se passe réellement et donner à l'UAW un blanc-seing pour les trahir une fois de plus. Il est vrai que l'union fait la force, mais l'unité des travailleurs de l'automobile n’est possible que dans une rébellion contre une UAW unie, contre eux, avec les entreprises et le gouvernement.

L'UAW ne reculera devant rien pour faire adopter son accord avec l’entreprise. Les travailleurs devraient se rappeler qu'il y a quatre ans, les travailleurs qualifiés de Fiat Chrysler ont voté contre l’accord, mais leur vote a été annulé par décret de l'UAW qui a déclaré l’accord ratifié.

Les travailleurs doivent insister sur leur droit fondamental à voir tous les détails de l’accord, et pas seulement les « points forts » sélectionnés par l'UAW et à pouvoir étudier l'accord bien avant les réunions de ratification. Ils doivent se mobiliser contre la tentative de l'UAW de leur faire avaler une trahison et lancer une véritable lutte pour l'élimination du salaire à deux vitesses, la défense des prestations de santé, l'emploi et les conditions de travail. Ils doivent former des comités de base, contrôlés démocratiquement par les travailleurs, indépendants des constructeurs automobiles et de l'UAW, pour continuer cette lutte.

Ces comités doivent lutter pour un soutien le plus large possible, forger des liens avec les travailleurs dans d'autres usines et d'autres industries, métallurgistes, salariés des télécommunications, enseignants et postiers, qui font face aux mêmes exigences patronales pour éliminer les acquis sociaux.

Ils devraient rejeter le nationalisme et le chauvinisme prêché par l'UAW et tendre la main aux travailleurs de l'automobile du Mexique, d’Amérique latine, du Canada, d’Europe, d’Asie et d’Afrique afin de forger une lutte internationale unie contre les constructeurs automobiles transnationaux.

Ils devraient mettre en avant une nouvelle stratégie politique rejetant l'alliance des syndicats avec le Parti démocrate et luttant pour la construction d'un parti indépendant de la classe ouvrière en lutte contre le système de profit. 

(Article original publié le 16 septembre 2015)