La France soutient la purge des dirigeants du coup manqué au Burkina Faso

Par Stéphane Hugues
8 octobre 2015

Le gouvernement de transition dirigé par le président Michel Kafando fraîchement rétabli intervient rapidement contre les dirigeants du coup d’État manqué au Burkina Faso. Le général Gilbert Diendéré et ses subordonnées passertont devant la cour martiale. L’armée poursuit activement certains officiers qui ne se sont pas rendus. 

Dans la dizaine de jours depuis que Diendéré a relâché ses otages et mis fin au coup, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), un corps d’élite de 1.300 hommes fidèles à l’ex-président Blaise Compaoré, a été dissous. Les soldats ont reçu l’ordre d’intégrer leurs régiments dans l’armée.

Le premier proche de Compaoré à être arrêté était l’ex-ministre des Affaires étrangères, Djibril Bassolé, le 29 septembre. Le gouvernement l'accuse d'avoir soutenu le coup ; comme les dirigeants du coup d’État, ses avoirs ont été gelés. Depuis lors, cependant, sa localisation est inconnue, même de son avocat. Son parti, la Nouvelle Alliance pour le Faso (NAFA), a nié que Bassolé ou la NAFA aient participé au coup d’État.

Le 2 octobre, le gouvernement a arrêté le colonel-major Boureima Kéré, l’ex-chef d’état-major de Compaoré et un proche collaborateur de Diendéré, ainsi que les capitaines Dao et Zoumbri et trois jeunes lieutenants.

Deux autres hauts dirigeants du régime de Compaoré ont été arrêtés : Léonce Koné, le deuxième vice-président du parti de Compaoré, le Congrès pour la démocratie et le progrès, et Herman Yaméogo, fils de l’ex-président Maurice Yaméogo et chef de l’Union nationale pour la défense de la démocratie.

Les deux ont nié faire partie du coup. Koné a déclaré, « Nous affirmons de nouveau : nos partis ne sont ni d’organisateurs, ni de participants, ni de fournisseurs des ressources au coup d’État. »

Avant le coup d’État, le gouvernement intérimaire avait exclu tous ces politiciens et leurs partis des prochaines élections présidentielles et législatives.

Après l’annonce de la dissolution du RSP, entre 100 et 150 soldats se sont barricadés dans les casernes RSP « Camp Naaba Koom II » à côté du Palais Présidentiel de Kosyam. L’état-major de l’armée prétend avoir apporté de l’artillerie à quelques kilométres de la caserne et tiré 3 ou 4 salves dans des « zones non-habitées » du camp.

Toutefois, de nombreuses personnes, dont des dirigeants politiques burkinabè, ont reçu des textos de « RSP-Info » faisant état de dizaines de morts, ce qui contredit l’armée et le gouvernement, qui prétendent qu’il y avait eu « zéro morts et zéro blessés » lors de l’assaut. L’armée interdit l’accès au camp, même pour les journalistes, prétextant qu’il n’a pas encore été nettoyé de mines et de pièges.

Un des officiers qui a dirigé l’assaut a affirmé : « Il n’y avait pas de victimes parce que ceux qui se sont barricadés dans le camp ont fui lors des tirs d’artillerie et de mitrailleuse et avant que l’assaut ne commence... Il n’y a pas eu de combats. Ils se sont enfuis à moto ou à pied — nous les avons laissé fuir. » Il a prétendu que tous les civils vivant dans le camp avaient été évacués auparavant.

Les histoires lénifiantes du gouvernement intérimaire sur une élimination de ses adversaires sans effusion de sang reflètent avant tout sa crainte de nouvelles manifestations de masse, et son désir de stabiliser un pays considéré comme un atout stratégique de l’impérialisme américain et européen dans leurs guerres en Afrique.

La France à travers l’Union européenne organise une équipe de 80 Européens qui observeront les prochaines élections.

Un responsable américain anonyme a déclaré à ABC News l’année dernière : « L’emplacement du Burkina Faso est stratégique, si vous regardez ce qui l'tentoure. C'est une place importante, stratégique pour les efforts antiterroristes. C'est un de ces lieux qui doit être calme. »

Le Burkina Faso est situé entre les zones opérationnelles des deux groupes terroristes importants, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) au Mali, et Boko Haram au Nigeria, ciblés par les gouvernements français et américains.

Le gouvernement burkinabè a accepté de permettre aux avions-espions et aux drones américains d'opérer à partir de ses aérodromes, selon un reportage du Washington Post en 2012. Le Post a traité la capitale du pays, Ouagadougou, de « plaque tournante du réseau d’espionnage américain » dans la région. Washington mène une mission de surveillance, Opération « Sand Creek », à partir d'une base aérienne rattachée à l’aéroport international de la ville.

Les puissances impérialistes cherchent à utiliser l’opposition anti-Compaoré et le gouvernement intérimaire au pouvoir depuis l’année dernière pour stabiliser le régime corrompu au Burkina Faso, un des pays les plus pauvres du monde.

En 2014, des groupes oppositionnels proimpérialistes, dont le Balai citoyen, ont appelé à manifester contre la tentative de Compaoré de changer la constitution afin de briguer un cinquième mandat. Leurs projets ont explosé quand des masses de personnes ont commencé à manifester. Abasourdie par l'expression d'une opposition sociale de masse qu'elle n'avait eu aucune intention de provoquer, l'opposition s'est rapidement retournée pour essayer d'arrêter les manifestations.

Le Président français, François Hollande, a utilisé la colère refoulée de ces manifestations contre Compaoré pour le convaincre de démissionner et de quitter le pays dans un avion français.

Paris et Washington ont rapidement convaincu l'un des proches de Compaoré, mis en avant par Compaoré et Diendéré pour stabiliser la situation, d'établir avec l’opposition un gouvernement intermédiaire de « transition ». C'était Isaac Zida, un lieutenant-colonel du RSP.

Formé aux États-Unis, Zida est rapidement devenu l’homme fort du nouveau régime. Quand Paris et Washington ont choisi Michel Kafando, un politicien de 72 ans avec une longue histoire pro-impérialiste, comme président intérimaire, son premier acte fut de choisir Zida comme Premier ministre.

L'opposition et ses parrains français et américains, qui intervenaient rapidement afin de stopper les manifestations, n’étaient pas en mesure de disposer entièrement du régime Compaoré. Le RSP a été laissé intact. Beaucoup de partisans de Compaoré, membres de son parti, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès, participaient encore à la vie politique du pays.

Depuis, Zida a lancé de nombreuses initiatives visant à dissoudre le RSP, repoussées par les défenseurs de Compaoré dans le RSP et au sein de l'État. Juste trois jours avant que le RSP ne lance son coup d’État, Zida s'est uni à la Commission nationale de réconciliation et des réformes (CNRR) qui a publié son rapport sur le régime Compaoré. Le CNRR, composé de nombreux militants de la société civile hostiles à la RSP et Compaoré, a traité le RSP d'« armée au sein de l’armée » et a demandé sa dissolution. Cela a provoqué la tentative de coup d’État par le RSP.

Maintenant qu’il a échoué, le coup du RSP a donné à Paris et à Washington l'occasion d’agir de manière décisive contre le RSP et les autres anciens partisans de Compaoré.

(Article paru d'abord en anglais le 8 octobre 2015)