Affrontement révélateur entre les travailleurs de Toledo Jeep et le vice-président de l'UAW

Par Jerry White
1 octobre 2015

Si l'on en croit l'image idéalisée des syndicats américains présentée dans les pages de The Nation, Socialist Worker, Labor Notes et des publications similaires, on pourrait penser que la vie interne des syndicats se compose de débats démocratiques dirigés par une direction responsable devant ses membres. 

La réalité quotidienne à laquelle les travailleurs sont confrontés cependant, est tout autre. Ce fut amplement démontré dimanche dernier lorsque des centaines de travailleurs du Toledo Jeep Assembly Complex de Fiat-Chrysler dans l'Ohio ont affronté le Vice-Président du syndicat des travailleurs automobiles (UAW) Norwood Jewell, l'architecte en chef de l'accord au rabais avec Fiat-Chrysler. 

Si l'UAW vante la fin de sa « relation antagoniste » avec les constructeurs automobiles, il maintient certainement une relation conflictuelle avec les travailleurs qu’il prétend représenter. Le meeting et le comportement de Jewell contrastent fortement avec la jovialité mutuelle affichée entre le président de l'UAW Dennis Williams et le PDG de Fiat-Chrysler, Sergio Marchionne, lors de l’annonce de l'accord plus tôt ce mois-ci. 

Il est rare, cependant, d'obtenir une preuve documentaire de l'arrogance et du mépris que les hauts dirigeants de l'UAW ont pour les travailleurs. Le Président de l'UAW Dennis Williams, le Vice-Président Norwood Jewell et d'autres évitent généralement les travailleurs de base comme la peste et passent leur temps à frayer avec les patrons de l'automobile, les conseillers de Wall Street et les représentants des médias contrôlés par la grande entreprise. 

Heureusement, les travailleurs de base de Toledo, Ohio se sont servis de leurs smartphones pour enregistrer la réunion d'information de dimanche où ils ont affronté Jewell, l'architecte en chef de l'accord de capitulation avec Fiat-Chrysler. La grande majorité des travailleurs de l'usine avait déjà décidé de voter «non» et a boycotté la réunion. Toutefois, plusieurs centaines de travailleurs y ont participé, dont un grand nombre d'intérimaires, forçant Jewell à montrer ses vraies couleurs alors qu’un travailleur bien informé après l'autre l'a bombardé de questions et a dénoncé furieusement le contrat. 

Jewell, qui avait déclaré au Detroit News avant la réunion que sa tâche principale dans ces réunions était de permettre aux travailleurs de « s'exprimer », a commencé par défendre une demi-heure le contrat pro-entreprise, en disant que la plupart des travailleurs avaient été « mal informés » sur son contenu. «Ils se peut que nous n'ayons pas obtenu tout ce que certains croient que nous aurions dû obtenir, mais nous avons fait ce que nous croyons être dans l' intérêt des membres, » a-t-il dit, déclenchant des grognements sceptiques de l'auditoire. 

Jewell a tenté de justifier le mépris flagrant par l'UAW de son engagement de 2011 de rétablir un plafond de 25 pour cent pour les travailleurs de second niveau, à bas salaire, ce qui aurait immédiatement transféré 7.000 travailleurs au premier niveau, leur donnant une augmentation de $9 de l'heure. Il a cyniquement présenté cette alternative comme aidant seulement un « groupe restreint », alors que le syndicat avait choisi de défendre tous ses membres.

Puis il est entré dans le vif du sujet, insistant sur le fait qu'il n'y avait pas moyen d'abolir le système haï des deux niveaux, la revendication principale des travailleurs, parce que l'entreprise ne le voulait pas! En outre, a-t-il dit, la société se délocaliserait hors du pays si les travailleurs exigeaient « trop », affirmant que ce qui est arrivé en 1999 quand les travailleurs de Delphi, récemment revendu, avaient exigé le même salaire que celui qu'ils avaient en tant que salariés de GM. 

« Nous ne pouvions pas relever le haut et en même temps relever tous les salaires d’en bas jusqu’en haut; nous n’aurions même pas pu prendre les 7000 et les remonter jusqu’au au sommet si le haut passait à $30 de l'heure. Nous avons fait de notre mieux pour garder encore la production dans ce pays ».

Jewell a parlé comme un représentant de FCA, commençant non pas avec les revendications des travailleurs qu'il prétend représenter, mais avec les bénéfices de l'entreprise. C’est devenu encore plus clair quand il a dit que la proposition que l'UAW prenne en charge les soins de santé était dictée entièrement par les besoins de réduction des coûts des constructeurs automobiles. 

Faisant écho aux affirmations calomnieuses des patrons de l'automobile, du gouvernement Obama et des médias patronaux selon lesquelles les travailleurs de l'automobile reçoivent des avantages de santé trop généreux, Jewell a déclaré, « Beaucoup de gens du public ne comprennent pas que nous ne payions pas pour nos allocations. Mais ceux qui fournissent vos pièces paient 5 à 25 pour cent et parfois plus, de leurs soins médicaux ... La frustration ici c'est que nos membres ne comprennent pas ça parce que nous n'avons jamais eu à payer les soins de santé. 

« En ce moment, cela coûte à l'entreprise $8 de l'heure pour les soins de santé », s'est plaint Jewell. « Si vous gagnez $17 de l'heure, vous gagnez en réalité $25 en raison du coût de vos soins de santé. Il est prédit que ceci pourrait aller jusqu'à $14 si nous n'y faisons rien ». 

La coopérative gérée par le syndicat « maîtriserait les coûts » sans réduction des prestations ou répercussion des coûts sur les travailleurs, a-t-il affirmé comme un vendeur d'assurances. « Ceci a été mal interprété dans les médias et les gens sont tout paniqués au sujet de cette co-op. Comme votre représentant chez Chrysler, si on nous propose une suggestion en tant que groupe dont je ne pense pas qu’elle soit bonne pour vous, j'ai le droit de veto », a-t-il dit, ce qui était peu réconfortant pour les travailleur. 

L'affirmation que les coûts de santé seraient réduits sans placer le fardeau sur les travailleurs par le biais de l'augmentation des participations aux frais et de la réduction des services n'est tout simplement que sophismes et mensonges. 

Une éruption d'applaudissements sarcastiques est venue de l'auditoire quand Jewell a reconnu que certains travailleurs « m'ont fustigé pour avoir négocié ce contrat et ont dit que je devrais avoir honte ». Il a affirmé que les membres avaient le dernier mot. « Nous ne vous l'imposons pas. Ceci est une société démocratique et si vous le refusez nous reverrons notre copie », a-t-il dit recevant une autre salve d'applaudissements. 

Toutefois, a-t-il précisé, même si les travailleurs le refusaient, l'UAW ne ferait rien de différent. Il affirma que l'entreprise, qui a fait des milliards de profits et a payé son PDG Sergio Marchionne $70 millions, ne pouvait pas se permettre plus. « Nous pourrions faire quelques changements mais l'argent est l'argent ... C’est ce qui est frustrant quand je me déplace et essaye d'expliquer cet accord. Les gens pensent qu'il y a une sorte de baguette magique et que nous allons faire disparaître le deuxième niveau et faire remonter tout le monde à $30 de l'heure ». 

Au cours de la séance de questions, un jeune travailleur temporaire s'est plaint que l'UAW avait signé un contrat qui permettait l'utilisation illimitée de travailleurs intérimaires auxquels on garantit seulement 20 heures par semaine et qui sont disponibles sans aucune sécurité d'emploi. « Quel avantage a l'entreprise de nous embaucher quand ils peuvent nous faire travailler quand ils veulent? Nous allons être traités comme les anciens intérimaires qui ont travaillé 17 ans sans être embauchés en CDI. Nous ne pouvons même pas obtenir un deuxième emploi parce qu'ils peuvent nous demander de travailler tous les jours, à tout moment, comme un salarié à temps plein ». 

Jewell a répondu dans le genre ‘faites nous confiance’. « On ne va pas abuser des intérimaires, nous n’accepterons pas que cela se produise », a-t-il déclaré alors que les travailleurs criaient: « C'est déjà le cas ». 

Un travailleur ancien a pris le micro pour dire « Ce contrat c’est de la merde » et reçu une salve d'applaudissements explosifs. « J’ai investi ma vie et mon sang dans ce travail, et vous, vous voulez tout abandonner sans une lutte ». Il s'est plaint de la suppression du modèle Jeep Cherokee, et reçu des applaudissements bruyants quand il a dit, « Peut-être que tout l' UAW a besoin de faire grève pour bloquer tout le pays et nous verrons ce qui se passera alors. » 

"Si je me présentais à l'élection j'aurais dit cela, mais ce n'est pas le cas », a déclaré Jewell avec arrogance. « Je vous dis que parmi nous, ici, devant vous, il n’y en a pas un, et honte à vous de suggérer le contraire, qui n'ait à l'esprit le meilleur intérêt de nos membres », a répondu Jewell devant des hurlements de rire. 

«Vous pensez que vous allez prendre, Sergio Marchionne, et lui dire comment il va gérer l'entreprise, alors pourquoi n’y allez-vous pas et devenez un directeur et faites bouger les choses. J'essaie de vous dire que nous ne disposons pas de ce pouvoir ». 

À ce moment une ouvrière hurle, «Travaillez-vous pour nous ou pour Sergio? » 

« Vous n’avez pas à être assise là à me châtier comme si j'avais ce genre de pouvoir quand vous savez très bien que je ne l'ai pas. Vous ne pouvez pas faire grève contre une entreprise pour garder un produit dans cette ville, et cela, vous le savez bien », a-t-il dit, se faisant à nouveau huer. 

L'affrontement entre les travailleurs de Toledo Jeep et Jewell a révélé la véritable relation entre la classe ouvrière et l'UAW. Il n'est pas une organisation contrôlée par ou responsable devant les travailleurs. Au contraire, il fonctionne comme gendarme industriel de la direction, cherchant à réprimer la résistance à l'exploitation toujours plus grande des travailleurs. 

L'opposition des travailleurs de Fiat-Chrysler est une expression de la lutte des classes entre les travailleurs d'une part et de l’autre les dirigeants d'entreprises de la classe moyenne supérieure et les aspirants gestionnaires de fonds d’investissement qui gèrent l'UAW. 

Jewell est typique de ceux qui grimpe dans l'hiérarchie de la bureaucratie de l'UAW. Il a organisé d'innombrables trahisons des travailleurs de GM, dont celle de la grève de 1999 qui a ouvert la voie à la revente de Delphi, à la destruction de dizaines de milliers d’emplois et à la première introduction de salaires à deux vitesses dans l'industrie automobile. Il gagne au moins $200,000 avec ses postes de dirigeant de l'UAW International, de membre de la Mutuelle des prestations médicales des retraités de l'UAW et du Joint Programs de UAW-Chrysler. Comme tant d'autres, il emploie aussi des membres de sa famille, dont son fils qui gagne $110 000 comme «organisateur». 

L'UAW ne réagira pas au vote « non » en faisant amende honorable et en revenant avec un meilleur contrat, comme le disent divers responsables de second rang de l'UAW comme Bill Parker, Gary Walkowicz, Scott Houldieson et autres partisans de Labor Notes et des groupes de l'Autoworker Caravan. Elle est, au contraire, en train de comploter avec les dirigeants de Fiat-Chrysler, GM et Ford et les responsables de l'administration Obama, pour trouver un moyen d'écraser la résistance et imposer un autre accord au rabais.

Le WSWS invite instamment les travailleurs de l'automobile à voter «non» au contrat et à procéder à la formation de comités d'action de base, élus démocratiquement par les travailleurs libérés de l'autorité de la dictature oppressive de l'UAW. 

(Article paru en anglais le 29 septembre 2015)