Le vote sur le contrat chez Ford et la voie à suivre pour les travailleurs de l'automobile

Par Joe Kishore
21 novembre 2015

Le scrutin auquel ont participé les 53.000 travailleurs de Ford aux Etats-Unis s’est achevé vendredi. Le décompte au début du dernier jour de vote indique que le contrat peut être battu, 52 pour cent ayant voté « non » jusque là, alors qu’un seul grand site, le complexe Ford-Rouge à Dearborn, Michigan, restait encore à décompter. Il y eut ces derniers jours un changement important de dynamique; de grandes usines dans le Kentucky et à Chicago ont rejeté l'accord à deux voix contre une. 

Le syndicat UAW (United Auto Workers) a réagi à cette évolution par un mélange de panique et d'intimidation. Les travailleurs qui devaient encore voter vendredi ont du passer pour aller aux urnes entre des responsables de l'UAW, des carriéristes intermédiaires et des aspirants responsables menaçant les travailleurs de la perte de leur emploi s'ils rejetaient le contrat. Un travailleur a appelé cela le «green mile», en référence au couloir de la mort. Beaucoup craignent à juste titre que l'UAW ne fasse du bourrage d'urnes et ne fraude pour s’assurer un résultat «correct». 

Que l'UAW réussisse ou non à obtenir ou à fabriquer un «oui», les développements chez Ford ont encore une fois montré le fossé infranchissable entre l'UAW et les travailleurs qu'il prétend représenter. La montée de l'opposition au contrat malgré les mensonges éhontés et l'intimidation révèle aussi le profond mécontentement qui existe dans la classe ouvrière et dont les implications dépassent de loin Ford ou les ‘Trois Grands’ de l’automobile. 

La conférence de presse convoquée à la hâte mercredi par le vice-président de l'UAW Jimmy Settles et le président de la section 600 de l'UAW Bernie Ricke, est une autre leçon de choses pour les travailleurs sur la nature de cette organisation. Tout d'abord on a interdit aux journalistes de l'Autoworker Newsletter (Bulletin du travailleur de l'automobile) du WSWS l’accès à l'événement, puis on les a expulsés manu militari du lieu de la conférence de presse, prétendument publique; le tout fut couronné par le vol à l'arraché d'un des portables de nos journalistes. 

L'UAW sait où se trouve son intérêt. Settles observait, approbateur, alors qu’on accompagnait vers la salle les correspondants de publications pro-entreprise comme le Detroit News, le Detroit Free Press et d'autres médias et qu’étaient malmenés par les responsables locaux les représentants de la seule publication ayant gagné un public répandu parce qu'elle dit la vérité et permet à la colère et à l'opposition des travailleurs de l'automobile de s’exprimer. 

A la conférence de presse, analysée en détail sur le WSWS (Voir: Le pacte avec Ford en danger, l’UAW intensifie son chantage économique), Settles et Ricke ont chacun leur tour fait la leçon et harcelé les travailleurs, comptant sur les journalistes présents pour transmettre fidèlement leurs arguments pro-entreprise condescendants. Autant par leur ton que par leur contenu, les remarques des responsables de l'UAW étaient quasi indiscernables de ce qu’aurait dit la société. 

Settles et Ricke étaient obsédés par l’inquiétude que les travailleurs n’étaient pas assez «éduqués» sur le «processus» de négociation. Les jeunes travailleurs n'avaient «pas encore vécu ce processus» s'est plaint Ricke. « Ils ne comprennent pas le processus » a fait remarquer Settles. «Nous essayons de faire de notre mieux pour les éduquer sur le processus ». Selon lui, les «médias sociaux» créaient un «problème» pour l'UAW parce que les travailleurs répandaient des «choses négatives» et ce que Settles a appelé, insistant, des « désinformations » propagées par « d'autres gens »; c'est à dire le WSWS. 

Élaborant sur son «processus», Settles a dit qu'«une partie du processus d’éducation » était d'expliquer pourquoi aucune entreprise ne pouvait avoir « un réel avantage sur une autre ». Le problème était que « les jeunes travailleurs ne comprennent pas que si Ford payait plus que le reste, ils auraient un désavantage par rapport aux [autres] entreprises ». Ricke a conclu en avertissant les travailleurs de ce que juste parce que « la société faisait des milliards de dollars » -- après avoir réduit les coûts de main-d'œuvre de 50 pour cent – ils ne devaient pas s'attendre à une augmentation significative des salaires ou des avantages. « Notre travail est de les éduquer sur le délicat équilibre ». 

Selon l'UAW, le « processus » correct est censé être: La société dicte le contrat sur la base de ce dont elle a besoin pour augmenter ses bénéfices; l'UAW approuve ces exigences; les syndiqués, correctement «éduqués» par l'UAW, ratifient l'accord. 

Le problème pour l'UAW, les constructeurs automobiles et la classe dirigeante en général est que les travailleurs rejettent ce scénario. Ce fut d'abord le rejet du contrat chez Fiat Chrysler, la première fois en 32 ans qu’un accord national soutenu par l'UAW était descendu en flammes. L'UAW a réagi en faisant revoter le même accord légèrement remanié, passant en force grâce aux menaces et au chantage. Puis il y a eu le vote très serré chez General Motors et le rejet du contrat par les travailleurs qualifiés. Les responsables locaux de l’UAW à GM se réunissaient vendredi pour se mettre d’accord sur le moyen de faire passer le contrat en force, en violation des statuts de l'UAW.

Maintenant, il y a l'opposition de masse chez Ford. Parmi les cadres de l'UAW, on craint que la non-exécution de la mission confiée risque de faire perdre au syndicat la faveur du patronat et de l'Etat. Un gros titre du magazine Forbes exprimait hier la frustration de la classe dirigeante: «Un UAW affaibli et divisé peine à faire marcher les ouvriers au pas », se plaint cette publication pro-patronat. Résolu à défendre les avantages somptueux et les postes qui vont de pair avec son rôle de syndicat ouvrier patronal, l'UAW se déchaîne contre les travailleurs qui ne rentrent pas dans le rang.

Des questions fondamentales de perspective se posent à la classe ouvrière. En refusant de « marcher au pas », les travailleurs de l'automobile n’expriment pas seulement la colère qui règne chez eux et l’opposition aux contrats UAW-entreprises mais un sentiment profond et général pour une lutte dans toute la classe ouvrière.

Les jeunes travailleurs – la cible préférée de Settles et Ricke – ont devant eux un avenir fait de salaires de misère, d'endettement et de précarité économique permanente. Les travailleurs plus âgés ont subi plus d'une décennie de stagnation des salaires et se voient arracher la perspective d'une retraite décente et de prestations de santé adéquates. Les mêmes conditions existent au plan international. Vendredi, Volkswagen devait annoncer des plans de licenciements massifs et des fermetures d'usines suite aux actions criminelles de l'entreprise dans le scandale des émissions. Partout, on dit aux travailleurs que leurs droits fondamentaux coûtent trop cher.

L'assaut sur ​​la classe ouvrière a le plein appui du gouvernement, l’instrument corrompu et manipulé de la domination de classe. Au cours de la soi-disant «reprise» économique d’Obama, 95 pour cent de toutes les hausses de revenus sont allés au 1 pour cent le plus riche; le candidat du «changement» a déversé des milliers de milliards dans les marchés boursiers et supervisé, aussi par la faillite de GM et de Chrysler en 2009, la restructuration des rapports de classe. S'il n'est pas encore intervenu directement dans la bataille du contrat automobile, le gouvernement Obama s’interposera rapidement si l'opposition des travailleurs échappe au contrôle de ses agents de l'UAW.

La classe ouvrière commence à riposter et les travailleurs doivent se préparer à une période de luttes immenses. Les travailleurs de Ford devraient dire «non» au contrat, mais les organisations qui prétendent qu'un tel vote forcera l'UAW à revenir à la table de négociation pour obtenir un meilleur contrat commettent une fraude consciente. L'UAW a prouvé en paroles et en actes qu'il ne fera rien de la sorte. Il n'y a pas une once de démocratie dans cette organisation, ni dans les soi-disant syndicats en général.

S’appuyant sur la compréhension du caractère anti-ouvrier de ces organisations, le WSWS et l'Autoworker Newsletter ont appelé à la formation de comités d'usine de la base, indépendants, pour coordonner l'action et organiser l'opposition. Des réunions de tous les travailleurs devraient être organisées pour discuter de la voie à suivre loin des regards indiscrets des espions d'entreprise de l'UAW. Un appel doit être lancé aux travailleurs de l'automobile aux Etats-Unis, au Mexique, en Europe, en Asie et dans le monde, pour lancer une lutte commune contre les entreprises mondiales. La lutte des travailleurs de l'automobile doit être liée à la lutte des sidérurgistes, des enseignants, des travailleurs des télécoms et d'autres secteurs de la classe ouvrière confrontés à la même attaque.

L'organisation de l'opposition dans les usines doit être liée à la construction d'un mouvement politique de la classe ouvrière internationale en opposition au système capitaliste de profit. La trahison abjecte de l'UAW a son surtout origine dans sa défense absolue du capitalisme, système économique fondé sur l'exploitation de la classe ouvrière au profit des banques et des entreprises. A mesure que la lutte de la classe ouvrière se développera, aux États-Unis et au plan international, elle devra prendre et prendra une forme de plus en plus ouvertement politique contre la dictature de l'élite patronale et financière.

(Article original publié le 20 novembre 2015)