Le gouvernement allemand accepte de participer à la guerre en Syrie

Par Ulrich Rippert
4 décembre 2015

Le gouvernement allemand a convenu mardi matin de participer à la guerre syrienne. La chancelière Angela Merkel et la ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, n’ont laissé aucun doute en faisant comprendre que l’intervention serait une mission de combat. 

L’armée allemande projette d’envoyer en Syrie six avions de reconnaissance Tornado, des avions de ravitaillement en plein vol, une frégate et près de 1200 soldats. Un total de 134 millions d’euros sera dépensé au cours de l’année prochaine pour ce déploiement, c’est l’intervention la plus vaste qu’effectue actuellement l’armée allemande. 

Jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une intervention militaire allemande n’a été décidée aussi rapidement et n’a connu un passage aussi hâtif dans les commissions parlementaires. Ni les groupes parlementaires des partis, ni les commissions des Affaires étrangères ou de la Défense n’ont considéré la question à sa juste valeur. Néanmoins, la première étape des consultations eut lieu hier matin au Bundestag. Les deuxième et troisième lectures auront lieu dès vendredi.

Le gouvernement profite de sa vaste majorité parlementaire pour faire adopter à toute vitesse cette décision de guerre en étouffant tout débat sur son impact et ses conséquences. La population devant être prise au dépourvu et mise devant le fait accompli par le gouvernement qui agit en étroite collaboration avec les responsables militaires et certaines sections des médias.

La participation à la guerre est justifiée sur la base des attentats terroristes du 13 novembre à Paris. La France a sollicité l’aide militaire de l’Allemagne et selon Merkel, c’est un « signe de solidarité » que de répondre au souhait exprimé par la France. 

Le SPD [Parti socialiste] soutient totalement la politique belliciste en jouant un rôle crucial dans sa promotion. Peu de temps avant la réunion ministérielle, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a dit au journal Bild, « Nous faisons ce qui est militairement nécessaire, ce que nous savons faire le mieux et en étant politiquement responsables. » Il a remarqué que la mission pourrait durer plus longtemps qu’initialement prévu.

« Lutter contre un adversaire comme l’EI, est un travail de longue haleine », a dit Steinmeier en ajoutant qu’il y avait encore « du chemin à parcourir » avant que la milice terroriste ne soit vaincue. 

Il avait émis parallèlement des paroles rassurantes. Il avait qualifié dans le journal Bild le chiffre de 1200 soldats mentionné dans le mandat gouvernemental comme étant « la limite supérieure et pourvue d’une considérable marge de sécurité. » Il a précisé, « Je ne pense pas que nous aurons autant de soldats simultanément à l’étranger et il n’y aura que les pilotes de nos Tornado dans les régions contrôlées par l’EI. »

Steinmeier a dit que le gouvernement allemand agissait de façon responsable dans le cadre de la coalition anti-EI, en ajoutant, « Nous voulons tous éviter l’effondrement total de l’État syrien. » 

C’est justement ce qui est faux. La soi-disant coalition anti-EI est en train de poursuivre des objectifs contradictoires et par moment mutuellement opposés, avec Berlin agissant avec une imprudence totale. Il est d’ores et déjà évident que le déploiement des Tornado n’est que le début. L’implication dans la guerre connaît une logique inéluctable. Des appels en faveur d’une intervention plus ferme et plus vaste s’ensuivront, dont finalement des appels en faveur de troupes terrestres. 

À l’occasion du 100e anniversaire de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, beaucoup d’encre avait coulé l’année dernière sur les Balkans qui à l’époque étaient devenus le théâtre de conflits et rivalités internationaux. De nos jours, une situation comparable est en train de se développer au Moyen-Orient. Une guerre par procuration qui dure depuis quatre ans en Syrie a engendré une situation hautement explosive et qui pourrait rapidement dégénérer en une guerre totale entre les États-Unis et la Russie.

Le quotidien d’affaires Handelsblatt a écrit la semaine passée dans un article intitulé « Le dilemme allemand » que la situation en Syrie était extrêmement confuse et marquée par « un dangereux bras de fer […] La Turquie contre les Kurdes et la Russie, la Russie contre l’EI mais aussi contre d’autres adversaires du dictateur syrien Bachar al-Assad, la France contre L’EI et Assad, l’EI contre tout le monde – la situation en Syrie est extrêmement compliquée. L’Allemagne a le problème épineux de vouloir être un proche partenaire de la France et de vouloir l’aider mais de ne pas soutenir chaque escalade lancée par le président de guerre autoproclamé, François Hollande. » 

D’amères querelles existent au sein de l’élite dirigeante et du gouvernement allemands. Évoquant la possibilité d’une alliance avec l’armée syrienne, Steinmeier a dit, « Personne au gouvernement allemand ne peut oublier les crimes horribles dont Assad est responsable. Mais, il est également correct que tant que les parties belligérantes se battent entre elles en se rejetant la faute l’un l’autre, l’EI est le troisième larron de la farce. »

La ministre de la Défense von der Leyen a formulé un point de vue identique. Il y a des sections de l’armée du gouvernement syrien « avec lesquels l’on peut et l’on doit travailler. »

Ceci fut rejeté par le président de la commission des Affaires étrangères au parlement, Norbert Röttgen, chrétien démocrate. Ce dernier est opposé à toute participation de troupes du gouvernement syrien à la lutte contre l’EI, a-t-il dit au journal Passauer Neue Presse : « Il ne peut certes pas y avoir de coopération militaire avec les troupes d’Assad […] Le terrorisme de l’EI ne peut pas être combattu par le terrorisme d’État syrien. Nous perdrions toute crédibilité. »

Apparemment surpris par le processus accéléré avec lequel Berlin a décidé de se joindre à la guerre, le chef de l’Association de l’armée allemande, Andre Wüstner, a déclaré : « La guerre n’est pas une fin en soi. Les objectifs de guerre, la stratégie de guerre et les partenaires à l’alliance doivent être clarifiés en premier. » 

Wüstner a dit qu’il pensait que la lutte contre l’EI serait longue : « Je m’attends à ce que ce combat, s’il est mené sérieusement, dure bien plus de dix ans. » Il a ajouté que la guerre s’étendra probablement dans la mesure où l’EI non seulement opère en Irak et en Syrie mais aussi partout en Afrique du nord, y compris au Mali. 

Wüstner et d’autres critiques n’argumentent pas contre l’implication de l’Allemagne dans la guerre mais exhortent le gouvernement à tenir compte des conséquences de sa décision et de ne pas approuver de demi-mesures. L’appel de Wüstner à ce que des leçons soient tirées des précédentes interventions de l’armée allemande vise en premier lieu à refuser la subordination permanente aux États-Unis au travers de l’OTAN. De plus, il soutient qu’il ne faut pas être appelé à faire la guerre ou à être entraîné dans un conflit par la France mais qu’il faut poursuivre ses propres intérêts en agissant indépendamment.

Il est clair que l’intervention de l’Allemagne au Moyen-Orient a été préparée depuis de nombreuses années. Les attentats de Paris n’ont fourni qu’un prétexte et recherché depuis longtemps pour mettre en œuvre des plans pré existants. 

Il y a deux ans, le président Gauck, le ministre des Affaires étrangères et la ministre de la Défense, von der Leyen avaient proclamé la fin de la retenue militaire. L’Allemagne était trop grande pour se limiter à simplement commenter les affaires du monde depuis la ligne de touche et devrait être prête à s’impliquer plus tôt, de manière plus résolue et plus substantielle en matière de politique étrangère et sécuritaire.

Ce retour à une politique allemande de grande puissance et au militarisme est actuellement mis en pratique et aucun parti parlementaire ne s’y oppose.

Les Verts plaident dans le même sens que l’Association de l’armée en réclamant un programme plus général pour la guerre, bien qu’ils penchent davantage vers les États-Unis dans leur opposition au régime Assad et à la Russie.

Dietmar Bartsch a clairement précisé qu’en dépit de son opposition verbale, le parti La Gauche (Die Linke) endosse également pleinement les opérations militaires contre l’EI mais estime que les mesures sont insuffisantes.

« Comment le soutien des tribus sunnites pour l’EI peut-il être brisé ? Que doit-il se passer pour faire cesser le flot d’armes et d’argent et entraver aussi l’afflux de recrues ? Comment mettre fin aux ventes de pétrole ? » a-t-il demandé mardi lors d’émissions d’actualités allemandes.

(Article original paru le 3 décembre 2015)