L'importance de l'élévation du renminbi chinois

Par Nick Beams
7 décembre 2015

L'élévation du renminbi chinois (connu aussi sous le nom de yuan) au rang des monnaies mondiales qui constituent les droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI), et en fait effectivement une monnaie de réserve internationale, est peu susceptible d'avoir des effets majeurs immédiats. Mais elle souligne la vaste transformation, ces trois dernières décennies, des fondements de l'économie mondiale résultant du déclin économique à long terme des États-Unis. 

Comme le fait remarquer le site web Stratfor dans son commentaire sur la décision, c'est la première fois que le ‘panier’ des monnaies de réserve, comportant le dollar, la livre sterling, le yen japonais et l'euro, comprendra la monnaie d'un pays qui n'est pas allié aux Etats-Unis. 

L'ordre monétaire de l'après Deuxième Guerre mondiale, dont faisait partie le FMI, a été fondé sur la domination économique écrasante des Etats-Unis. En 1945, souligne Stratfor, le produit intérieur brut américain était estimé à 50 pour cent du total mondial. Cette année, il représentera 22 pour cent. 

Si Washington a soutenu la décision d'inclure le renminbi dans le ‘panier’ des DTS, il l'a vraiment fait à contre coeur. La principale raison de son consentement a été la peur qu’une résistance continue de sa part (en 2010 il a joué le rôle principal pour que la campagne chinoise pour une inclusion dans le ‘panier’ des DTS échoue) ne provoque l'opposition d'autres pouvoirs. Les États-Unis sont déjà critiqués au FMI parce que le Congrès a refusé de ratifier une décision de 2010 d'accorder des droits de vote accrus à la Chine. Actuellement elle a dans les instances de l'organisation la même voix que la Belgique. 

Cette incongruité est une mesure de la transformation de l'économie mondiale ce dernier quart de siècle. Il y a deux décennies, la Chine ne représentait que 2 pour cent du PIB mondial. Depuis, elle est la deuxième économie du monde en importance et sa part a été multipliée par six, 12 pour cent cette année. C’est là une des transformations les plus importantes de l'histoire économique mondiale. 

Cependant, ses implications et son impact sur la géopolitique ne peuvent être déterminées par une simple extrapolation à partir de l’évolution passée et la conclusion que la Chine est destinée à devenir l'hégémon économique mondial, ou qu'elle est en voie de devenir une puissance impérialiste, si elle ne l'est pas déjà. 

On ne peut comprendre l’essor de la Chine que placé dans son contexte historique et international. Tant ceux qui soutiennent que la Chine fournira une nouvelle base de stabilité au capitalisme mondial que les diverses tendances pseudo de gauche qui prétendent qu'elle est une puissance impérialiste l’ignorent totalement. 

La tendance dominante de l'intégration historique de la Chine dans le cadre du capitalisme mondial est la campagne des puissances impérialistes pour la dominer et l'asservir. 

Cela a débuté par les guerres de l'opium de l’Angleterre au milieu du 19e siècle. À la fin du 19e siècle, il y eut la ruée vers l'Afrique mais aussi le dépeçage de la Chine; toutes les puissances impérialistes, dont les nouvelles – Etats-Unis, Japon et Allemagne en particulier – cherchèrent à établir leur zones économiques et sphères d'influence propres. Les États-Unis annoncèrent leur apparition sur la scène mondiale en déclarant qu'ils voulaient une politique de la «porte ouverte» en Chine; autrement dit, on ne les exclurait pas de la poursuite d’intérêts en plein essor.

Quand cette perspective fut contestée par le Japon dans les années 1930, d'abord par l'invasion de la Mandchourie en 1931 puis par la tentative de conquérir toute la Chine en 1937, les États-Unis ont pris le chemin de la guerre contre leur rival asiatique; celle-ci éclata avec l'attaque de Pearl Harbour en 1941 et se termina par le lancement de deux bombes atomiques sur le Japon en août 1945.

Les plans américains de domination de la masse continentale chinoise cependant, furent contrecarrés par la Révolution chinoise de 1949 qui rejeta le joug de l'impérialisme. Mais la politique et le programmes nationaliste du régime maoïste, fondés sur le dogme stalinien du «socialisme dans un seul pays» signifiaient que les problèmes économiques du pays ne purent être résolus et produisirent une série de crises comme le « Grand Bond en avant» des années 1950 et la «Révolution culturelle» des années 1960.

Craignant un soulèvement de la classe ouvrière, le régime maoïste recula pour renouer avec l'impérialisme, d’abord par le rapprochement Nixon-Mao du début des années 1970 puis par le tournant vers les forces de marché à la fin de la décennie, sous Deng Xiaoping. Avec la répression sanglante de la classe ouvrière au cours des événements de juin 1989, puis l’ouverture économique de la Chine, la bureaucratie maoïste stalinienne a effectué la restauration du capitalisme, rendant son économie de plus en plus dépendante des changements et des flux de capitaux dans le monde.

La croissance spectaculaire de l'économie chinoise au cours du dernier quart de siècle, cependant, ne signifie pas que la Chine soit sur ​​le chemin pris par les puissances impérialistes actuelles dans la période historique précédente. D’abord, son expansion économique s’est passée très différemment: elle a été le produit non d’un quelconque développement national organique, mais surtout de son rôle en tant que plateforme productrice à main d’œuvre bon marché pour les sociétés transnationales des grandes puissances.

Par conséquent, la physionomie de l’élite dirigeante chinoise – malgré la grande richesse de ses échelons supérieurs – est tout à fait celle de la bourgeoisie comprador ayant émergé dans la période antérieure d'assujettissement colonial, qui cherchait à louvoyer dans les courants puissants de l'économie mondiale tout en accroissant sa richesse, souvent par des moyens politiques ou la corruption pure et simple.

L'effort concerté du régime pour que le renminbi soit reconnu comme partie du ‘panier’ des DTS présente ces caractéristiques. Il vise à essayer d'améliorer le statut économique de la Chine et de lui donner une plus grande marge de manœuvre en diminuant, au moins dans une certaine mesure, le pouvoir du dollar américain à déterminer ses liens avec le marché mondial.

De cette façon, le régime espère contribuer à ce qu'il appelle l’«essor pacifique» de la Chine.

De tels calculs cependant ne tiennent aucun compte des implications du changement dans la structure de l'économie et dans les relations géopolitiques ayant conduit à la montée du renminbi.

Il y a cent ans, dans son analyse de la signification de la Première Guerre mondiale en tant qu’ouverture de l'époque impérialiste de guerres et de révolutions, Lénine expliquait qu'il ne pouvait y avoir de paix permanente sous le capitalisme parce que tout équilibre entre grandes puissances ne serait, de par la nature et la dynamique mêmes de l'économie capitaliste, que temporaire.

La cause était le développement inégal de l'économie capitaliste. Par conséquent, les conditions économiques prévalant à un point et formant la base de la stabilité commenceraient immédiatement à être bouleversées, conduisant inévitablement à de nouvelles guerres.

Lénine signala spécifiquement la transformation ayant conduit à l'émergence de l'Allemagne, partie d'un assemblage «misérable» d’Etats et de principautés, en tant que grande puissance économique en 50 ans à peine.

La situation il y a un siècle n’est pas en tous points analogue à celle d'aujourd'hui. La Chine, contrairement à l'Allemagne de la première décennie du 20e siècle, n’est pas une puissance impérialiste. Mais l'analyse de Lénine reste pertinente pour aujourd’hui. L'essor économique de la Chine a complètement dérangé l'ordre économique d'après-guerre et l'équilibre établi entre principales puissances impérialistes après les deux guerres mondiales et nombreux conflits plus petits de 1914 à 1945.

Le nouveau statut de la monnaie chinoise doit être vu dans ce contexte. Plutôt que d’offrir une nouvelle base d’ordre et de stabilité, elle est une manifestation de l'instabilité et du désordre croissants qui caractérisent de plus en plus l'économie mondiale dû à l'érosion des fondements sur lesquels celle-ci se fondait – l’hégémonie économique incontestée des Etats-Unis.

Face à cette situation, les États-Unis n’entendent pas s’effacer tranquillement, mais cherchent à contrer leur déclin économique par des moyens militaires. Tel est le sens de leur bellicisme croissant envers la Russie et de leur « pivot vers l'Asie » pour l'assujettissement de la Chine. Toutefois, cette démarche engendre des conflits entre eux et leurs vieux rivaux impérialistes qui voient eux aussi leur avenir dans l'exploitation des ressources et de la main-d'œuvre du continent eurasien et dont les intérêts ne coïncident pas forcément avec ceux des États-Unis.

Vue de cette perspective, l'élévation du renminbi est l’expression de déplacements dans les plaques tectoniques de l'économie mondiale, qui alimentent les tensions géopolitiques et créent les conditions de l’éruption d'une troisième guerre mondiale; une telle catastrophe ne peut être évitée que par l'unification de la classe ouvrière sur le programme de la révolution socialiste mondiale.

(Article paru en anglais le 5 décembre 2015)