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Le Pen à l'Elysée

Par Alexandre Lantier
10 janvier 2015

La décision prise par le président François Hollande d'inviter Marine Le Pen, la dirigeante du Front national, à l'Elysée, pour discuter de l'attentat terroriste contre Charlie Hebdo, marque un tournant historique lourd de conséquences.

Un parti lié dès sa fondation en 1972 aux pires crimes du fascisme européen au 20e siècle se voit élever au rang de composante légitime, voire indispensable de la vie politique française.

Quittant l'Elysée hier matin, Le Pen a dit que Hollande lui avait promis de lancer un « débat » national sur le fondamentalisme islamique. Ceci laisse prévoir une intensification de la campagne de dénonciation des cinq millions de musulmans en France. Déjà jeudi, Le Pen avait appelé à la réintroduction de la peine de mort, abolie en 1981, en réponse à l'attentat contre Charlie Hebdo.

L'UMP aide également le FN, insistant sur le fait qu'il devrait participer à la manifestation d'unité nationale organisée dimanche par le PS et l'UMP, après une rencontre entre Nicolas Sarkozy et Hollande jeudi.

« C'est une position unanime : il n'est pas acceptable que le Front national soit exclu pour une manifestation d'unité nationale », a déclaré Laurent Wauquiez, secrétaire général du parti, après une réunion de son bureau politique.

Les conséquences d'une pareille déclaration sont immenses. Pendant des décennies, toutes les principales formations politiques françaises avaient traité le FN en paria. On le considérait comme l’héritier du régime fasciste de Vichy ayant gouverné la France en collaboration avec l'Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale et de l'Organisation Armée Secrète, les défenseurs les plus fanatiques du colonialisme français en Algérie. Le parti était largement détesté pour ses violences contre les travailleurs et les étudiants en France et pour sa défense de méthodes criminelles, telles la torture et les attentats terroristes, lors de la guerre d'Algérie.

Le fondateur du FN, Jean-Marie Le Pen, avait commencé sa carrière politique après la Deuxième Guerre mondiale en vendant le journal de l'Action Française et en organisant la torture d'indépendantistes algériens en tant que lieutenant parachutiste. Il pouvait compter sur de nombreux cadres FN ex-collabos dont Roland Gaucher, le chef des jeunesses du Rassemblement National Populaire du ministre du Travail de Vichy, Marcel Déat. Gaucher avait été condamné pour collaboration après la guerre.

Le Pen pouvait toujours compter sur le soutien financier de riches donateurs, ainsi que sur un soutien limité mais important de personnalités telles que le président François Mitterrand. Le chef du PS de l'époque, ancien haut responsable de Vichy lui aussi, avait donné le feu vert à une couverture médiatique accrue du FN pour diviser le vote de droite et se maintenir au pouvoir, malgré l'impopularité de sa politique d'austérité.

Le Pen faisant l’apologie du fascisme et des crimes de guerre et banalisant la Shoah en tant que « détail » de l'histoire, l'élite dirigeante a d'abord choisi de maintenir le FN dans un rôle marginal. Elle a laissé au PS et à ses satellites de la pseudo-gauche, dont certains obtenaient de très bons scores aux élections, le soin d'étrangler les grèves et les manifestations contre l'austérité et la guerre.

Le tournant actuel vers le FN témoigne d'une crise profonde du régime capitaliste en Europe. Secouée par le marasme économique, les conflits internationaux et une montée des tensions de classe pour laquelle elle n'a pas de solution, la bourgeoisie européenne prépare des formes de pouvoir fascistes. Elle instrumentalise l'attentat réactionnaire contre Charlie Hebdo pour légitimer le FN et pousser aussi loin que possible la création des structures d'un Etat policier.

L'influence du FN est montée en flèche, surtout depuis la victoire du PS aux présidentielles de 2012. Le FN a en partie bénéficié du remplacement de Jean Marie Le Pen par sa fille Marine; le silence assourdissant de celle-ci sur les crimes du fascisme a facilité une couverture largement favorable de son action par les médias. Avant tout, le FN a profité du discrédit du PS, Hollande devenant le président français le plus impopulaire depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Reprenant la politique de son prédécesseur de droite, Nicolas Sarkozy, Hollande a adopté en bloc la politique d'austérité de l'Union européenne, qui a dévasté les conditions de vie des travailleurs. Il a aussi maintenu l'orientation de Sarkozy vers l'OTAN et ses guerres dans les pays islamiques du Moyen Orient et de l'Afrique, dirigées par Washington.

L'équilibre politique de la France a été définitivement rompu. La classe ouvrière immigrée se sent totalement étrangère à la classe politique française et Al Qaida peut ainsi recruter une petite couche parmi les éléments les plus désorientés et les plus arriérés de la jeunesse immigrée.

Une partie importante de la population et de la classe ouvrière française, furieuse de la situation sociale de plus en plus calamiteuse que provoque la politique d’austérité du PS, a conclu que Marine Le Pen est la meilleure alternative qui leur soit offerte.

Dans ces conditions explosives, l'ensemble de la classe dirigeante française a commencé à jouer avec Le Pen comme la bourgeoisie allemande a joué avec Adolf Hitler avant que le maréchal Paul von Hindenburg ne confie le pouvoir à Hitler en 1933. Des stratèges influents de la bourgeoisie française ont conclu qu'un conflit violent avec la population musulmane française est inévitable.

Le journaliste Eric Zemmour, qui dispose de liens multiples avec l'extrême-droite et avec la pseudo gauche, a dit au quotidien italien Corriere della Sera le mois dernier qu'une situation où il y avait « des musulmans dans le peuple français nous conduira au chaos et à la guerre civile ». Interrogé sur une possible déportation de millions de musulmans hors de France, Zemmour a dit que c'était « irréaliste », mais que « l'Histoire [était] surprenante ».

De pareilles remarques sont un avertissement de ce que la crise du capitalisme européen et la crise de perspective politique dans la classe ouvrière sont extrêmement aigues. La conclusion qui s'impose doit être tirée par les travailleurs en France et dans le monde: la tâche politique essentielle est de mobiliser le prolétariat dans une lutte révolutionnaire pour le socialisme.