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Le parlement étudiant de l'Université Humboldt défend la liberté d'expression

Par Nos correspondants
16 juin 2015

Dans la soirée du jeudi 11 juin, le parlement étudiant de l’Université Humboldt à Berlin a adopté à une large majorité une résolution en défense du droit fondamental à la liberté d’expression à l’université et du droit des étudiants à critiquer leurs professeurs.

Après des semaines d’une campagne de diffamation et d’intimidation dans les médias, soutenue par l’administration de l’Université, l’assemblée élue qui représente les plus de 33 000 étudiants que compte l’Université Humboldt s’est dressée courageusement contre les tentatives d’intimider et de diffamer les étudiants critiques à l’Université.

La résolution adoptée par le parlement étudiant rejette explicitement les tentatives de l’administration de l’Université et de ses Instituts d’histoire et de sciences sociales de réprimer la critique par les étudiants des conceptions académiques et politiques de leurs professeurs.

Elle débute ainsi: « Le parlement étudiant de l’Université Humboldt de Berlin désapprouve l’appel à un soi-disant « dialogue ouvert et équitable » lancé par l’administration de l’université le 11 mai 2015, la soi-disant prise de position (non datée) de l’Institut d’histoire et celle de certains professeurs de l’Institut des sciences sociales publiée le 28 mai 2015. »

Ces textes sont des tentatives explicites de censurer les étudiants et les groupes universitaires qui critiquent les conférences et les déclarations politiques des professeurs. La prise de position de l’Institut des sciences sociales est une réponse directe au blog « Münkler-Watch », sur lequel les étudiants transcrivent et commentent de façon critique les conférences du professeur de sciences politiques Herfried Münkler.

La déclaration de l’Institut d'histoire, affichée sur le site web officiel de l’Université depuis novembre dernier, attaque le Parti de l’égalité sociale et son organisation de jeunesse, les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (EJIES), pour avoir critiqué les opinions politiques de droite et le révisionnisme historique du professeur Jörg Baberowski.

Cette déclaration affirme que la critique des déclarations publiques de Baberowski ne devrait plus être tolérée « dans l'enceinte de l’Université » et appelle « les enseignants et étudiants... à s’opposer à la campagne qui vise le professeur Baberowski. »

Avec l’adoption de la résolution par le parlement étudiant, c’est exactement le contraire qui s’est produit. L'assemblée représentant les élèves d'Humboldt a non seulement rejeté la campagne de Münkler et Baberowski, soutenue par l’administration de l’Université, mais a manifesté son appui à la critique politique de fond des deux professeurs.

La résolution affirme que le parlement étudiant « dit clairement que, en particulier, les déclarations les plus récentes de Münkler et Baberowski ne font pas preuve d’équité, mais servent à consolider les rapports et la dynamique de pouvoir à l’Université. »

La résolution se poursuit ainsi: « La point de vue que les idées de ces deux enseignants précisément devraient être les seules prises en compte, ne correspond pas aux normes d’échange académique courageux et libres prétendument prônées par l’administration de l’Université. »

Le parlement appelle expressément les étudiants « à s’exprimer politiquement, à s’interroger sur les formes de pouvoir, et à s’opposer aux tendances visant à banaliser l’histoire inhumaine de l’Allemagne, en particulier du point de vue du contenu de l’enseignement universitaire. »

Le texte adopté est une version amendée d’une résolution présentée par l'EJIES. Le texte modifié respecte l’orientation et les intentions de la motion de l'EJIES. Il défend le droit à la liberté de parole à l’Université Humboldt et dans le même temps il encourage les élèves à devenir politiquement actifs et à s’opposer aux positions militaristes de Münkler et Baberowski et à leurs révisions de l’histoire.

Vers la fin d'un long et intense débat, ce texte amendé a été présenté par la liste OLKS (Liste ouverte des étudiants critiques) et a été adopté à une large majorité. Trente représentants des étudiants ont voté pour la résolution amendée, neuf se sont abstenus, et seulement six ont voté contre.

Au début du débat très attendu sur la résolution de l'EJIES, son représentant au parlement étudiant, Sven Wurm, a souligné l'importance de défendre le droit des étudiants à exprimer des critiques. « Il s’agit aujourd’hui d’une question fondamentale », a-t-il déclaré dans sa contribution. « Il s’agit du droit à la liberté d'expression à l'université Humboldt et ailleurs. »

Il a évoqué la furieuse campagne contre le blog « Münkler-Watch » dans les médias. Un des exemples les plus flagrants en était l’article incendiaire de Friederike Haupt dans le Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, dans lequel les élèves étaient « assimilés à des terroristes et des poseurs de bombes. » Wurm a noté que les représentants d’étudiants des facultés d'histoire, de sciences de l’éducation et des études de genre avaient déjà « rejeté formellement » les attaques de Haupt dans leur déclaration en défense du droit des étudiants à exprimer leurs critiques.

Il a ensuite cité des déclarations faites par Münkler, Baberowski et le président de l’Université, Jan-Hendrik Olbertz, et a conclu : « Nous avons par conséquent une situation où les étudiants qui critiquent leurs professeurs pour leurs points de vue militaristes sont qualifiés de terroristes et comparés aux antisémites. Ils doivent être expulsés de l’Université et remis à la police. »

Pour comprendre ces « réactions véhémentes », a-t-il poursuivi, il faut « examiner ce que les professeurs Münkler et Baberowski cherchent à faire. » Il y a « un lien direct entre leur travail à l’Université et leur activité politique, » a-t-il expliqué, pointant vers les liens des deux professeurs avec le gouvernement et les militaires.

Münkler, a noté Wurm, siège « au conseil consultatif de l’Institut fédéral des hautes études de sécurité » et « prône ouvertement la nécessité de réécrire l’histoire pour refléter les exigences actuelles de la politique étrangère. » Baberowski, a-t-il souligné, a dit explicitement que c’étaient « les généraux de Staline qui avaient forcé la Wehrmacht à mener une guerre d’extermination. » Baberowski travaille également « en étroite collaboration avec l’armée allemande ».

Ces derniers mois, a affirmé Wurm, il « est devenu de plus en plus clair que cette ligne politique – la réécriture de l’histoire afin de justifier une nouvelle politique étrangère – n’a pas pris dans la population et a été de plus en plus critiquée par les étudiants. »

A présent, il devenait « évident que de telles conceptions militaristes sont incompatibles avec les normes démocratiques. Par conséquent, il faut faire taire toute critique. »

À la fin de sa contribution, Wurm a dit, « La question centrale qui se pose aujourd’hui et dont nous devons décider ici est celle-ci: notre Université doit-elle rester un lieu de recherche et de critique ? Il était donc « essentiel que cette résolution soit adoptée aujourd’hui pour dire clairement que nous défendons les droits démocratiques fondamentaux des étudiants. »

Il a appelé tous les représentants des étudiants à voter pour la résolution et a averti que « toute attitude négative sur une telle question fondamentale revient à nier la liberté d’expression à l’université Humboldt et déclencherait la prochaine série d’attaques contre les étudiants. » (Le discours complet de Wurm peut être lu ici).

Avant la réunion, l'EJIES avait écrit à tous les représentants des étudiants et aux conseils des diverses facultés et cherché à informer les étudiants sur ce qui se passait dans leur propre université et sur l’importance des questions soulevées. En conséquence, de nombreux étudiants ont assisté à la séance publique du parlement étudiant. Il y avait près d’une centaine de personnes dans la salle, le double du nombre des représentants élus.

Au cours de la discussion, une représentante du conseil étudiant de la faculté de biologie a soumis une déclaration soutenant la résolution de l'EJIES. Cette déclaration avait été soutenue à l’unanimité au sein du conseil étudiant de cette faculté et représentait les intérêts de tous ses étudiants, a-t-elle dit.

Elle dit encore que le conseil étudiant prend ses distances vis-à-vis de la politique des groupes concernés, mais considère de son devoir de représenter les intérêts des étudiants « au mieux de ses connaissances et de ses convictions. » Ce qui incluait bien évidemment le droit à la liberté d’expression garantit par la constitution.

Un autre représentant du conseil étudiant de la faculté de biologie a répondu à une contribution qui rejetait la résolution de l'EJIES comme étant « sans objet. » Il a dit, « Je veux seulement souligner que je pense que c’est fort de café de remettre en question ici, dans le parlement étudiant, l'existence d'un but à cette résolution. » Peu importe ce que vous pensez de « Münkler-Watch, » a-t-il poursuivi, « en matière de liberté d’expression, il est de notre droit de déclarer clairement que nous voulons protéger notre liberté d’expression. »

Il a signalé que la veille, il avait participé à « l’assemblée plénière de l’Institut Thaer pour l’agriculture et la science horticole, où la même question exactement avait trouvé le même soutien. » Il a insisté devant le parlement étudiant sur le fait que si quelques 4.000 étudiants de deux facultés de l’université pensaient que la résolution de l’EJIES était bonne et la soutenaient, c’était « presque dix pour cent des étudiants de cette université, ce qui représente déjà presque plus que ceux qui ont voté pour vous. »

Sarah, une représentante de la liste antiracisme a déclaré que la persécution et les menaces policières contre les étudiants ont une longue histoire à l’Université Humboldt. Elle a indiqué, sur la base de son travail de consultation contre la discrimination, que les attaques contre « Münkler-Watch » et l'EJIES n’étaient « que la partie émergée de l’iceberg. » Elle a conclu qu’il était « très important d’envoyer le signal que nous sommes contre de nouvelles attaques de la part de l’Université ou des médias. »

Ricarda, une représentante du groupe des « Verts » appelé Grünboldt, a parlé en détail de ces questions dans une contribution riche en émotion. « Bien que beaucoup de choses réelles et importantes aient été dites ici, je trouve que la dimension politique de ce débat manque un peu, car c'est non seulement une question de liberté d’expression, mais aussi une question d’attitudes politiques. » Le fait que les déclarations des professeurs soient protégées par la liberté d’expression ne modifie pas le fait « que nous pouvons, en tant que parlement étudiant, trouver qu’ils ont tort. »

Elle dit encore: « Nous pouvons, en tant que parlement étudiant, dire: Oui, nous exprimons notre solidarité avec les gens qui révèlent le révisionnisme historique et les propos racistes tenus par des professeurs, et nous nous opposons aux gens qui font précisément ces distorsions historiques et ces déclarations racistes. » Pour elle, ce fut d’abord et avant tout une décision politique. C'était « la décision que nous devons prendre aujourd’hui. » Le parlement étudiant devrait être « solidaire des personnes qui révèlent ce genre de révisionnisme historique et de déclarations politiques de droite. »

En adoptant cette résolution, le parlement étudiant a envoyé un signal important et courageux. Malgré la chasse aux sorcières des médias et les efforts d’intimidation de la part de l’Université, les étudiants ont clairement fait savoir qu’ils n'acceptent pas passivement les attaques contre la liberté d’expression et l’utilisation abusive de leur Université pour falsifier l’Histoire et promouvoir la propagande de guerre.

Cette résolution est l’expression de la résistance politique croissante dans une grande partie de la population aux efforts des élites dirigeantes pour faire de l’Allemagne le « pacificateur » de l’Europe (Münkler), et, après les terribles crimes commis dans deux guerres mondiales, de revenir à une politique étrangère agressive et de grande puissance.

(Article paru d'abord en anglais le 13 juin 2015)