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Contre une mise au pas politique à l’université Humboldt

l’organisation des Etudiants jeunes internationalistes pour l’Egalité sociale
2 juillet 2015

Dans l’édition du 27 mai du journal Berliner Zeitung, le président de l’université Humboldt à Berlin, Jan-Hendrik Olbertz, a vivement attaqué les auteurs du blog « Münkler-Watch », les membres de l’EJIES (l’organisation des Etudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) ainsi que d’autres étudiants de sa propre université. Le point culminant de son article est l’affirmation que « la suppression de la liberté académique de l’enseignement et d’opinion n’est plus menée par un Etat autoritaire mais par des étudiants directement dans les amphithéâtres. »

Cette accusation inouïe inverse la réalité. Olbertz confond l’exercice du droit à la liberté d’expression avec sa suppression. En tant que président de l’université, il s’en prend publiquement aux étudiants pour avoir exercé leur droit démocratique de critiquer les cours d’un professeur politiquement tendancieux, qui présente régulièrement ses positions dans les médias.

Ces événements soulignent le caractère sommaire et inconsistant des traditions démocratiques en Allemagne. En dépit du vernis démocratique qu’elles donnent à leurs actions, les autorités, sitôt critiquées, adoptent presque instinctivement la vieille conception prussienne selon laquelle les libertés démocratiques ne sont pas des droits inaliénables, mais des exceptions limitées aux prérogatives de l'État.

Ceci vaut également pour la relation entre les étudiants et les professeurs. Aux Etats-Unis, les étudiants évaluent les cours de leurs professeurs quotidiennement en ligne; on peut trouver le nom de n’importe quel professeur sur Internet avec des évaluations et des critiques le concernant. A l’époque de l’Internet, n’importe qui a le droit et la possibilité d’exprimer ses opinions. A l’université Humboldt, cependant, ceci est considéré comme un blasphème.

L’université a lancé une campagne médiatique contre les auteurs du blog « Münkler-Watch » dont la violence pourrait faire croire que ces derniers projetaient une insurrection armée. Ceci éclipse tout ce que l’Allemagne a connu depuis la chasse aux sorcières menée par le groupe de presse Springer contre la révolte étudiante en 1968. Deutschlandfunk accuse les étudiants de « justice vigilantiste des opinions », la Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung les associe aux « alertes à la bombe et appels au meurtre », la Süddeutsche Zeitung les compare au mouvement anti-immigré d'extrême-droite Pegida, et Münkler lui-même les compare à des antisémites et à des « chefs de bloc » nazis dans Die Zeit.

Une fois par semaine au moins Herfried Münkler exige une politique étrangère allemande plus agressive dans ses cours, dans des articles de presse ou dans ses livres. Sous le slogan « Puissance du milieu » (le titre de son dernier livre), il exige que l’Allemagne devienne le « chef exigeant » ou la « puissance hégémonique » de lEurope, et qu'elle s’oriente, en tant que nation commerçante et exportatrice, plus en fonction de ses intérêts que de ses valeurs. En lisant ses écrits, on entend presque le pas de soldats allemands qui défilent à travers l’Europe.

Lorsque ses étudiants critiquent Münkler, il se plaint que l’université le laisse tomber et il accuse ses critiques de mener une « guerre asymétrique », un synonyme pour le terrorisme.

Olbertz, qui en tant que président de l’université, a la responsabilité de défendre les droits démocratiques des étudiants, se livre à une surenchère dans son article. Olbertz, qui a étudié la pédagogie, a obtenu un doctorat et une position de professeur sous le régime stalinien en Allemagne de l’Est. Après la chute du Mur de Berlin, il occupa pendant huit ans un poste de ministre dans le gouvernement chrétien-démocrate de la région de Saxe-Anhalt avant de devenir président de l’université Humboldt en 2010. Il agit en agent d’un Etat autoritaire et non pas en représentant de la science.

Il se comporte comme s’il était le dirigeant d’un Etat despotique. Il abuse du pouvoir de la présidence de l’université pour supprimer des droits fondamentaux. Son action représente la négation totale de la liberté académique et de la liberté d’expression. Ceci rappelle les pires moments de l’époque McCarthy et de la Guerre froide, même si, à cette époque, de nombreux professeurs et étudiants courageux se sont opposés à la campagne d’intimidation.

Olbertz et Münkler ne sont pas les seuls à s’en prendre aux étudiants. Pour le moment, aucun membre du personnel enseignant n'a critiqué cette violation scandaleuse des principes démocratiques. Ce n’est possible que dans un pays où la révolution démocratique n’a jamais été menée à bien et où il n’existe parmi les intellectuels petits-bourgeois aucune réelle sensibilité démocratique. En Allemagne, on traite la démocratie comme un don de l'Etat au peuple, non pas un droit du peuple acquis de haute lutte contre l’Etat.

Dans leurs romans Le sujet de l’empereur et L’Homme sans qualités, Heinrich Mann et Robert Musil ont dressé les portrait littéraires de la petite bourgeoisie allemande veule et soumise d’une autre époque. Ces traits semblent constituer le modèle éducatif à l’université Humboldt aujourd'hui. Les professeurs en général aiment se plaindre du manque d’initiative des étudiants et des « tocards » (Münkler) de première année. Mais, si les étudiants osent critiquer un professeur vaniteux, une vague d’indignation s’abat sur eux. On veut les préparer à jouer le rôle de l'universitaire docile qui, comme les professeurs allemands de 1933, obéit par anticipation à chaque nouveau dirigeant, pour dire après coup qu’il n’était qu’une victime obéissant aux ordres.

L’objectif de cette chasse aux sorcières contre des étudiants critiques est d’imposer une mise au pas (Gleichschaltung) politique à l’université Humboldt. Il vise tous ceux qui s’opposent à la transformation de l’université Humboldt en un centre idéologique de propagande belliciste.

L'élite dirigeante qui promulgue la fin de la retenue militaire et le retour de l’Allemagne à une politique de grande puissance persécute aussi les étudiants qui s’opposent aux tentatives de subordonner l’université Humboldt à cette politique, comme on y subordonna les universités qui l’ont précédées sous l’Empire allemand et la République de Weimar.

Olbertz évoque un incident survenu en avril 2013 comme preuve d’une prétendue suppression de la liberté de pensée par les étudiants. De vives protestations avaient à l’époque empêché le ministre allemand de la Défense Lothar de Maizière de prononcer un discours à l’université sur le thème « L’armée de l’unité – une contribution de la Bundeswehr à la cohésion sociale ». Les étudiants avaient justifié leur action de protestation en insistant sur le fait que les représentants de l’armée et de l'industrie de la défense devaient être tenus à l’écart des universités.

Olbertz avait personnellement présidé la rencontre avec de Maizière. Il n’a jamais expliqué le rapport entre la présence du ministre de la Défense à l’université et la liberté académique. En fait, le contraire est le cas: un trait crucial de la liberté universitaire est son indépendance vis-à-vis de l’Etat et de ses représentants, notamment des appareils de sécurité. La propagande militaire n’a pas sa place dans les universités et dans les écoles.

Dès le départ, l’université Humboldt a joué un rôle de premier plan dans la réorientation de la politique étrangère allemande. En 2013, des professeurs à Humboldt avaient participé à la rédaction du rapport « Nouvelle puissance – nouvelle responsabilité », qui dessine les grandes lignes d’une nouvelle « politique mondiale » allemande. Le document soutient entre autres que l’Allemagne, « nation commerçante et exportatrice », doit « diriger plus souvent et plus décisivement» pour défendre ses intérêts géostratégiques et économiques mondiaux. Herfried Münkler est l’un des propagandistes les plus acharnés de cette stratégie.

Face à l’opposition largement répandue à cette politique impérialiste agressive, Münkler tente de réécrire l’histoire. « Il est difficile de mener une politique responsable en Europe avec l’idée que nous sommes coupables de tout, » avait-il dit au début de l’année dernière au journal Süddeutsche Zeitung. Il mène donc une intense campagne contre l’historien Fritz Fischer dont l’œuvre de référence de 1961, Les buts de guerre de l’Allemagne impériale a façonné des décennies durant la compréhension de la culpabilité allemande dans la Première guerre mondiale.

Münkler est d’accord là-dessus avec l’historien Jörg Baberowski qui tente de réviser l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Baberowski soutient Ernst Nolte, dont la banalisation du national-socialisme avait déclenché en 1986 le Historikerstreit (querelle des historiens) et qui aujourd'hui se positionne fermement dans le camp néonazi.

L’EJIES n’a pas dénaturé les commentaires de Baberowski sur Nolte, comme l’affirme Olbertz dans le Berliner Zeitung. L’article du Spiegel qui citait les déclarations de Baberowski, « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison » et « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel, » portait le titre « La transformation du passé ». Il présente Münkler et Baberowski comme les témoins principaux dans la défense d’une « révision » de l’histoire de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

Si Baberowski est fâché d’être mal interprété, il doit se plaindre auprès de Der Spiegel, qui a publié cet article avec un tirage de 850.500 exemplaires et l'affiche en ligne en allemand et en anglais.

En toute connaissance de cause, Olbertz porte ses accusations contre l’EJIES et d’autres étudiants. Il est parfaitement au courant du contexte actuel. Dans des lettres répétées, l’EJIES a soulevé ces questions pour solliciter son intervention. Toutes ces lettres sont restées sans réponse; Olbertz n’en a même pas confirmé la réception. L’université a ensuite redoublé d’efforts pour faire taire les critiques.

L’université fait obstacle à l’EJIES lorsque le groupe organise des activités dans ses locaux. Le département d’histoire a publié une déclaration en ligne précisant que les critiques des déclarations publiques de Baberowski « dans l’enceinte de l’université Humboldt » sont intolérables. Il a appelé les « enseignants et les étudiants de l’université Humboldt » à s’« opposer à la campagne contre le professeur Baberowski. » Un membre de l’EJIES a été convié par un professeur à rendre des comptes et doit dorénavant craindre que le travail en cours ne sera plus évalué objectivement.

Sitôt que l’EJIES a bénéficié d’un certain soutien, qu’un représentant a été élu au parlement étudiant et que d’autres étudiants ont commencé à critiquer les cours de Münkler, les médias ont déchaîné leur campagne de diffamation. Les accusations les plus viles et les plus extrêmes furent lancées à l’encontre des étudiants.

Loin de s'exprimer contre cette chasse aux sorcières, Olbertz a signé un communiqué accusant l’EJIES de « la pire diffamation », de tenir des propos « calomnieux » et de mener une « campagne de dénigrement » contre Jörg Baberowski, sans en fournir la moindre preuve.

Selon le journal Der Tagesspiegel, Baberowski a exigé que « l’université interdise l’accès des locaux à de tels ‘fous’ et dépose une plainte contre eux. » Lors de réunions publiques, il procède systématiquement à l’expulsion des partisans de l’EJIES en qualifiant de « détracteur trotskyste » quiconque pose une question critique. « Fermez-la » est son expression la plus polie

La préoccupation de longue date de Baberowski avec la violence stalinienne, qu’il connaît de près grâce à son statut d'ancien membre du KBW maoïste, a visiblement laissé sa marque. Il semble décidé à réprimer toute critique de ses points de vue en abusant de sa position.

L’EJIES ne se laissera cependant pas intimider. Nos modèles ne sont pas ces professeurs allemands vacillants qui après quelques hésitations timides se sont accommodés au régime de Hitler. Et certainement pas Carl Schmitt ou Martin Heidegger qui ont juridiquement et philosophiquement justifié le régime nazi.

Nos modèles comprennent Carl von Ossietzky, Sophie Scholl et bien d’autres ayant lutté contre le militarisme dans les pires conditions. Font également partie de nos modèles le trotskyste Abraham Léon, qui a diffusé une propagande antifasciste parmi les soldats allemands en Belgique occupée et qui en conséquence est mort à Auschwitz en 1944.

Nous sommes convaincus que beaucoup d’étudiants n'accepteront pas la militarisation de la politique étrangère allemande, la mise au pas politique de l’université Humboldt et une culture de la servilité. Nous en appelons aux étudiants et aux travailleurs partout en Allemagne et dans le monde pour qu’ils soutiennent notre lutte contre cela..

(Article original paru le 6 juin 2015)