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Soixante-quinze ans depuis l’assassinat de Léon Trotsky

Par David North
1 octobre 2015

Le 21 août 1940, Léon Trotsky mourait des suites de blessures infligées la veille par un agent de la police secrète de l’Union soviétique, connu alors sous le nom de GÉPÉOU. L’assassinat eut lieu dans le contexte d’une vague sans précédent de réaction politique. En Europe, les régimes fascistes tenaient le pouvoir en Allemagne, en Italie et en Espagne. La Seconde Guerre mondiale avait commencé près d’un an avant avec l’invasion nazie de la Pologne, le 1er septembre 1939, quelques jours seulement après la signature du pacte Hitler-Staline. La vie de dizaines de millions devait être détruites dans le paroxysme de violence impérialiste qui a suivi. Ce fut la conséquence terrible du sabotage délibéré des luttes révolutionnaires de la classe ouvrière par les partis de masse sociaux-démocrates et staliniens dans les années ayant précédé le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

L’assassinat du plus grand et du dernier dirigeant encore vivant de la Révolution d’Octobre 1917 marquait le point culminant de l’éradication par le régime stalinien de la génération héroïque de travailleurs et d’intellectuels socialistes qui avait assuré la victoire de la révolution bolchevique, fondé l’Union soviétique en tant que premier État ouvrier dans l’histoire et posé devant la classe ouvrière internationale le renversement du capitalisme et de l’impérialisme comme un objectif stratégique réalisable.

Au moment où Trotsky était assassiné, le régime de terreur bureaucratique stalinien avait déjà assassiné des centaines de milliers de révolutionnaires en URSS même. Les procès truqués, tenus à Moscou entre 1936 et 1938, qui ont condamné des dizaines des principaux dirigeants du Parti bolchevik, n’étaient que la manifestation publique d’une vague plus large de terreur meurtrière. Le carnage meurtrier de Staline ne se limitait pas aux vieux bolcheviks qu’il percevait comme une menace politique directe à son régime.

La terreur stalinienne n’était rien moins qu’une guerre visant à faire disparaître l’ensemble de la culture soviétique, profondément influencée par l’internationalisme socialiste, qui s’est développée à la suite de la Révolution d’Octobre. Des écrivains, des musiciens, des peintres, des mathématiciens, des physiciens, des biologistes, des économistes et des ingénieurs ont été persécutés, envoyés dans des camps de détention brutaux, torturés et abattus. Les membres des partis communistes étrangers, sur simple soupçon d’avoir de la sympathie pour Trotsky, furent abattus en masse. Des directions entières de ces partis ont été liquidées.

Les crimes monstrueux commis par le régime stalinien l’ont été sous la bannière de « la lutte contre le trotskysme. » La campagne implacable de haine dirigée contre Trotsky était non seulement l’expression du désir obsessionnel de Staline de se venger de son inflexible adversaire politique. De façon plus significative, Trotsky représentait – dans l’histoire qu’il incarnait et le programme pour lequel il combattait – la négation socialiste et internationaliste consciente du régime bureaucratique nationaliste de Staline.

C’est un avis courant chez la plupart des universitaires contemporains que Trotsky ne représentait pas une menace pour le régime stalinien. Ces évaluations cyniques sont contredites par l’étude des archives personnelles de Staline. Bien qu’en exil et dépourvu de tout signe extérieur de pouvoir, le spectre de Trotsky hantait Staline. Le général Dmitri Volkogonov, biographe de Staline, a écrit que Staline avait une « armoire spéciale dans son étude » où il gardait « la quasi-totalité des ouvrages de Trotsky, fortement marqués avec soulignements et commentaires. Toute entrevue ou déclaration que Trotsky donnait à la presse occidentale était immédiatement traduite et donnée à Staline. » Décrivant la peur du dictateur de Trotsky, Volkogonov écrit :

L’idée que Trotsky parlait non seulement pour lui-même, mais pour tous ses partisans et les opposants silencieux à l’intérieur de l’URSS, était particulièrement douloureux pour Staline. Quand il lisait des œuvres de Trotsky, comme « L’école stalinienne de la falsification », « Une lettre ouverte aux membres du Parti bolchevik », ou « Le thermidor stalinien », le Leader perdait presque son sang-froid.

Pour Staline, la menace posée par Trotsky ne se limitait pas à l’opposition cachée et potentielle en Union soviétique. C’était la lutte de Trotsky pour la Quatrième internationale – c’est à dire, pour rétablir l’internationalisme socialiste en tant que le programme de la classe ouvrière dans tous les pays – qui était vue par Staline comme la menace la plus dangereuse pour la politique nationaliste poursuivie par le Kremlin dans l’intérêt de la bureaucratie dirigeante.

L’assassinat de Trotsky en août 1940 a été préparé pendant de nombreuses années grâce à l’infiltration du mouvement trotskyste international en Europe et aux États-Unis par des agents du GPU. Dans la phase initiale de leur activité, les agents staliniens ont cherché à perturber, à travers le factionnalisme et les intrigues, les activités des petites organisations trotskystes qui faisaient partie de l’Opposition de gauche internationale (le prédécesseur de la Quatrième Internationale).

Parmi les premiers et les plus importants de ces agents il y avait les frères Sobolovecius – connus sous le nom de Senin et Well – qui ont créé des ravages au sein de la section allemande de l’Opposition de gauche, nuisant ainsi à son efficacité politique dans les deux années cruciales qui ont précédé l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. À la suite de la catastrophe politique en Allemagne, Senin et Well continueront à jouer un rôle central et meurtrier dans les opérations du GPU contre le mouvement trotskyste, à la fois en Europe et aux États-Unis.

De tous les agents du GPU, le plus notoire fut Mark Zborowski, un émigré polonais qui s’est infiltré dans le mouvement trotskyste en France. Avec l’aide indéfectible de sa collaboratrice, Lola Dallin (qui s’est une fois décrite comme son « frère siamois »), Zborowski, dont le nom de parti était « Étienne », a réussi à s’insinuer dans la direction de la Quatrième Internationale. Il est devenu l’adjoint politique omniprésent de Léon Sedov, le fils aîné de Trotsky et le dirigeant de la Quatrième Internationale en Europe. Avec les informations fournies par Zborowski-Etienne, le GPU fut capable de voler en novembre 1936, une précieuse partie des archives de Trotsky qui avait été secrètement stocké dans un centre de recherche à Paris. Mais suite au premier procès de Moscou, au cours duquel Trotsky et Sedov furent condamnés à mort par contumace, le Kremlin exigea que ses agents trouvent les moyens d’appliquer les sentences.

Si le régime stalinien tentait de justifier sa persécution de Trotsky en le calomniant comme agent de l’impérialisme, les élites dirigeantes des pays capitalistes ne laissaient aucun doute quant à qui allait leur sympathie dans la guerre de Staline contre le révolutionnaire persécuté. Aux États-Unis, le correspondant du New York Times à Moscou, Walter Duranty, se porta garant de l’intégrité juridique des procès truqués. D’innombrables intellectuels libéraux, dans l’intérêt d’un renforcement des liens entre le Parti communiste américain et l’Administration Roosevelt, firent des efforts extraordinaires pour justifier l’assassinat des vieux bolcheviks à Moscou et accréditer les accusations absurdes contre Trotsky.

Lorsque commença le premier procès en août 1936, Trotsky vivait en exil dans la « démocratique » Norvège. Ses efforts pour exposer la machination furent bloqués par le gouvernement social-démocrate de ce pays, soucieux d’éviter d’offenser Staline. Trotsky et sa femme, Natalia Sedova, furent placés en résidence surveillée et privés de tout contact avec la presse et avec leurs propres partisans. On refusa à Trotsky le droit de communiquer avec ses proches collaborateurs politiques. Pour un temps, le régime social-démocrate norvégien joua même avec l’idée de retourner Trotsky à l’Union soviétique. Enfin, avec l’aide du grand peintre Diego Riviera, le gouvernement nationaliste de gauche de Lazar Cárdenas accorda l’asile à Trotsky au Mexique, où le révolutionnaire âgé, mais toujours vigoureux, arriva en janvier 1937.

Trotsky s’est immédiatement mis à organiser un grand « contre-procès. » Son but était non seulement de réfuter les accusations de Staline, mais aussi d’exposer la procédure comme une machination criminelle. Dans une déclaration publique dénonçant le procès, enregistrée sur film, Trotsky déclara :

Le procès de Staline contre moi est construit sur de faux aveux, extorqués par des méthodes inquisitoriales modernes, dans l’intérêt de la clique dirigeante. Il n’y a pas de crimes de l’histoire plus terribles dans l’intention et l’exécution que les procès de Moscou de Zinoviev-Kamenev et de Piatakov-Radek. Ces procès ne sont pas un produit du communisme, ni du socialisme, mais du stalinisme, c’est à dire, du despotisme irresponsable de la bureaucratie sur le peuple !

Quelle est ma tâche principale maintenant ? Révéler la vérité. Montrer et démontrer que les vrais criminels se cachent sous le manteau des accusateurs.

L’appel de Trotsky conduisit à la formation d’une commission internationale d’enquête, présidée par le célèbre philosophe américain libéral, John Dewey. En avril 1937, les membres de la commission se rendirent au Mexique où ils tinrent des audiences publiques où Trotsky répondit à des questions portant sur tous les aspects de ses principes, idées et activités politiques. Il témoigna pendant onze jours. Les commissaires retournèrent ensuite aux États-Unis, où ils continuèrent d’étudier les preuves et rendirent finalement leur verdict en décembre 1937. Ils prononcèrent Trotsky non coupable et dénoncèrent les procès de Moscou comme une machination.

Le régime stalinien a répondu au démasquage des procès de Moscou par Trotsky, par une escalade de ses attaques de la Quatrième Internationale. En juillet 1937, le trotskyste allemand Erwin Wolf, un des secrétaires les plus capables de Trotsky, a été enlevé lors d’une mission en Espagne. Il a été torturé et assassiné. En septembre 1937, Ignace Reiss – qui avait fait défection du GPU, a dénoncé Staline et déclaré son soutien pour la Quatrième Internationale – fut traqué par la police secrète stalinienne et assassiné en Suisse. Les circonstances de l’assassinat de Reiss ont soulevé le soupçon qu’il avait été trahi par un agent planté par le GPU à l’intérieur du centre parisien de la Quatrième Internationale. L’objet principal de ces soupçons était Mark Zborowski-Etienne. Cependant, avec l’aide de Lola Dallin, qui écrivait régulièrement à Natalia Sedova au Mexique dépeignant Zborowski et elle-même comme des camarades et assistants désintéressés de Léon Sedov, les accusateurs de l’agent du GPU ont été maintenus sur la défensive.

En Février 1938, Sedov est soudainement tombé malade de ce qui semblait être une appendicite normale. Il a été transporté dans un l'hôpital, la clinique Mirabeau, choisie par Lola Dallin. La clinique était connue pour être infesté d’émigrés russes anti-bolcheviques ainsi que d’agents du GPU. Zborowski a informé le GPU de la maladie et de l'endroit où se trouvait Sedov. Après une opération de routine, Sedov semblait se rétablir. Mais son état a soudainement empiré,il est tombé dans le délire et il est mort dans de grandes souffrances. La cause physique de la mort de Sedov n'a jamais été déterminée avec précision. Les preuves disponibles indiquent qu'il fut la victime soit d’une attaque de péritonite causée par une faute médicale délibérée ou d'empoisonnement. Mais si les moyens employés pour provoquer la mort de Sedov restent inconnus, il n'y a aucune raison de douter – pour citer les paroles du vieux trotskyste Georges Vereeken (1896-1978) – « que le fils de Trotsky a été délibérément remis aux tueurs du GPU par Zborowski. »

Après l’assassinat de Leon Sedov, Zborowski et Dallin ont envoyé un message de tendres condoléances à ses parents endeuillés. Toutefois, les soupçons contre Zborowski et Dallin se sont développés et Trotsky s’est efforcé d’établir une commission d’enquête. On croit que Rudolf Klement, le secrétaire de la Quatrième Internationale, était en possession d’un appel de Trotsky pour la création d’une commission quand il a soudainement disparu de son appartement à Paris en juillet 1938, six semaines à peine avant la tenue du congrès de fondation de la Quatrième internationale. On a finalement retiré le torse décapité de Klement de la Seine. En l’espace d’un an, quatre grandes figures de la Quatrième Internationale avaient été assassinées. Dans chaque cas, les escadrons de la mort du GPU ont agi sur les informations fournies par Zborowski-Etienne. Sedov et Klement ayant été assassinés, Zborowski put participer au congrès de fondation de la Quatrième Internationale en tant que délégué officiel russe.

En même temps que le GPU assassinait ses plus proches collaborateurs et sympathisants, les préparatifs de l’assassinat de Trotsky s’intensifiaient. Recherchant l’information sur Trotsky et le moyen de l’atteindre, le GPU a réussi à placer un agent au siège du Socialist Workers Party (SWP) à New York en 1938. L’agent était une jeune membre du Parti communiste nommée Sylvia Franklin, mariée à un agent stalinien du nom de Zalmond Franklin. Louis Budenz – le rédacteur en chef du journal stalinien Daily Worker qui a aussi été fortement engagé dans les opérations d’espionnage anti-trotskiste – a introduit Franklin à l’un des principaux agents du GPU soviétique aux États-Unis, Gregory Rabinowitz (alias « John »), qui l’a choisie pour la tâche. Elle a adopté le nom de parti Sylvia Caldwell, et a bientôt réussi à devenir la secrétaire personnelle du secrétaire national du SWP, James P. Cannon. Dans cette position, elle eut accès à toutes les communications entre Cannon et Trotsky. Elle a systématiquement copié les documents dans le bureau de Cannon et les a remis au GPU.

Une autre étape cruciale dans la conspiration contre Trotsky a été quand Budenz, à nouveau en collaboration avec Rabinowitz, a soigneusement mis en scène le renouveau d’une amitié entre Ruby Weill, membre du Parti communiste, et une vieille connaissance nommée Sylvia Ageloff qui était devenue active dans le mouvement trotskyste. Weill a accompagné Ageloff lors d’un voyage en Europe en 1938 et ce fut là qu’Ageloff a été introduite par Weill à Ramon Mercader, alias « Frank Jacson, » le futur assassin de Léon Trotsky.

Le GPU a également introduit des agents dans la villa de Trotsky à Coyoacan. De nombreuses années plus tard, en mai 1956, dans le cadre d’une enquête du Sénat américain sur l’espionnage soviétique, un Américain, ex-agent du GPU, du nom de Thomas L. Black a déclaré qu’il avait été sélectionné par Rabinowitz à prendre part à la conspiration contre Trotsky. Il a dit à la commission sénatoriale:

Tout d'abord, je devais aller à Coyoacan, et il y aurait d'autres agents soviétiques à la maison de Trotsky, et je lui ai demandé qui ils seraient.

Il a dit que je saurais le moment venu.

On a demandé à Black s’il connaissait la nature de la mission prévue. Il répondit : « d’organiser l’assassinat de Trotsky. »

En fait, Black n’a pas été au Mexique ni participé à l’assassinat. Toutefois, il y avait déjà des agents en place à Coyoacan, et – comme des preuves ultérieures l’ont finalement confirmé -- au moins un autre agent américain du GPU dans le SWP a été envoyé au Mexique depuis New York au printemps de 1940 pour participer au complot de l’assassinat.

Trotsky n'ignorait pas les efforts des staliniens pour l'assassiner et pour étrangler la Quatrième Internationale et encore moins y était-il indifférent. En novembre 1937, il écrivit une « Lettre ouverte à toutes les organisations ouvrières. »

Jamais encore le mouvement ouvrier n’a connu dans ses propres rangs un ennemi aussi vil, aussi dangereux, aussi puissant, et aussi perfide que la clique stalinienne et son agence internationale. La négligence dans la lutte contre cet ennemi équivaudrait à la trahison. L’indignation pathétique peut suffire aux bavards et aux dilettantes, mais pas aux révolutionnaires sérieux. Il faut un plan et il faut une organisation. Il faut créer des commissions spéciales afin de suivre les manœuvres, les intrigues et les crimes des staliniens, afin d’avertir les organisations ouvrières contre le danger et d’élaborer les meilleures méthodes pour s’opposer et pour résister aux gangsters de Moscou.

Ce passage réfute l’assertion absurde et mensongère propagée par le SWP à la suite de l’assassinat de Trotsky qu’il s’opposait catégoriquement à toute discussion, et encore plus à des contre-mesures face au danger posé par le GPU pour la Quatrième internationale. La recherche historique établit que Trotsky a activement cherché à révéler et à contrecarrer les opérations du GPU. Ces efforts, cependant, ont été frustrés par des agents déjà positionnés à l’intérieur de la Quatrième Internationale.

À la fin de 1938, Alexander Orlov, qui avait occupé une position élevée dans le GPU, a fait défection de l’Union soviétique. Il avait une connaissance intime des opérations meurtrières du GPU contre la Quatrième Internationale. Bien que ses motivations restent floues, Orlov a envoyé à Trotsky une communication secrète qui identifiait un certain « Marc » comme agent du GPU. Bien qu’il ne connût pas le nom de l’agent, il s’agissait clairement de Zborowski-Etienne. Trotsky — qui ne connaissait pas Orlov – a immédiatement cherché à prendre contact avec le correspondant inconnu. Cet effort, pour des raisons qui demeurent obscures, n’a pas réussi.

Plusieurs mois après, Orlov a envoyé une deuxième dénonciation plus détaillée de l’agent de Paris. La lettre avertissait également Trotsky qu’un agent féminin du GPU viendrait au Mexique et tenterait de l’empoisonner. Peu de temps après, à l’été de 1939, Lola Dallin est arrivée au Mexique. Trotsky l’a confrontée avec la lettre. Dans un témoignage ultérieur donné à une sous-commission sénatoriale, Dallin a affirmé qu’elle avait persuadé Trotsky que la lettre était un canular de la GPU. Elle a dit à Trotsky : « Voyez-vous comment ils fonctionnent ? Ils veulent que vous rompiez avec les seules personnes qui restent en France, des Russes, disons, en France, à Paris. » En dépit de la tentative de Dallin de discréditer l’avertissement, Trotsky a tenté encore une fois, mais sans succès, de prendre contact avec son auteur anonyme.

Quant à Dallin, elle a immédiatement averti à son retour à Paris – selon son témoignage au Sénat – Zborowski des mises en garde que Trotsky avait reçues. Cette information a, de façon efficace, rendu inutile la proposition de Trotsky que ses partisans à Paris suivent secrètement les mouvements de Zborowski.

Aux premières heures du 24 mai 1940, un raid de staliniens armés de mitrailleuses, dirigé par le peintre et stalinien fanatique David Alfaro Siqueiros, a réussi à entrer dans l’enceinte de la villa de Trotsky sur l’Avenida Viena. Ils n’eurent pas besoin d’escalader les murs de la villa ou utiliser des explosifs pour faire sauter la porte d’entrée. La porte leur a été ouverte par Robert Sheldon Harte, un stalinien de 25 ans de New York qui avait admis dans le SWP. Avec l’indifférence à la sécurité qui caractérisait la direction du SWP, Harte – dont le parcours personnel et politique était tout sauf inconnu – fut bientôt envoyé pour servir dans la garde de Trotsky.

Miraculeusement, Trotsky et Natalia ont réussi à survivre à l’assaut en se glissant sous le lit au moment où les assassins aspergeaient leur chambre de balles de mitrailleuse. Le raid a révélé le manque total de préparation de la garde de Trotsky. Après que les assaillants se soient retirés de la villa, convaincus qu’il avait accompli leur mission, Trotsky fut le premier à sortir hors de la maison. Il dut partir à la recherche de ses gardes. Aucun d’entre eux n’avait fait usage de son arme. Ceux peu nombreux qui avaient tenté de riposter avaient été incapables de le faire parce que leurs mitrailleuses s’étaient enrayées, apparemment parce qu’ils utilisaient les mauvaises munitions.

Des soupçons bien fondés furent soulevés presque immédiatement sur le rôle joué par Sheldon Harte dans l’assaut. Il a disparu avec les assaillants et des témoignages ont indiqué que Harte avait quitté la villa de son propre gré. Une image de Staline a été découverte dans son appartement de New York. Un dictionnaire en sa possession portait la signature de Siqueiros. Plusieurs semaines après le raid, le corps de Harte a été découvert. Les membres du gang Siqueiros l’avaient exécuté. À ce moment là Trotsky n’avait pas accepté les allégations contre Harte. Mais les aspects étranges et hautement suspects du comportement de Harte ne permettaient pas à Trotsky de déclarer catégoriquement l’innocence du mort. Il a laissé ouverte la possibilité que Harte puisse avoir été impliqué dans l’attentat mené contre sa vie. En tout état de cause, les documents découverts après la dissolution de l’Union soviétique ont établi de façon irréfutable que Harte était, en effet, un agent stalinien. Il avait été assassiné parce que Siqueiros doutait de pouvoir faire confiance à Harte pour les informations relatives à l’organisation et à l’exécution du raid.

Dans les dernières semaines qui lui restaient à vivre, Trotsky a consacré ses immenses réserves d’énergie à l’exposition de la machine à assassiner de Staline. Il a écrit deux documents importants relatifs au raid du 24 mai : « Staline cherche ma mort, » achevé le 8 juin 1940, et « Le Komintern et le GPU, » achevé le 17 août 1940, trois jours seulement avant son assassinat.

Le 20 août 1940, peu après cinq heures de l’après-midi, Frank Jacson arriva de façon inattendue à la villa de l’Avenida Viena. Après sa visite précédente, le 17 août, Trotsky avait exprimé son mécontentement sur le comportement étrange de Jacson. Il a fit état de ses doutes quant à l’assertion de Jacson qu’il était Français. Excepté sa relation avec Sylvia Ageloff, on ne savait absolument rien de la nature de son intérêt pour la Quatrième internationale et on ne l’avait pas examinée.

Mais on n’a accordé aucune attention aux préoccupations de Trotsky et Jacson a été admis dans l’enceinte. Bien que ce fut une journée chaude et ensoleillée, Jacson portait un imperméable, dans lequel il cachait un piolet, une arme automatique et un grand poignard. En violation des procédures de sécurité les plus élémentaires, Jacson a été autorisé à accompagner Trotsky seul dans son étude. Quelques minutes plus tard, alors que Trotsky examinait un article écrit par Jacson, l’assassin a frappé Trotsky par-derrière avec le piolet. Jacson avait prévu que le coup à la tête rendrait Trotsky immédiatement inconscient. Mais Trotsky a crié, s’est levé de sa chaise et a combattu son assassin. Des gardes ont couru dans l’étude, et ont désarmé Jacson.

Trotsky tomba progressivement dans l’inconscience, pendant qu’il était conduit à l’hôpital. Il est mort 26 heures après l’agression, le 21 août 1940. Il était à deux mois seulement de son soixante et unième anniversaire.

L’assassinat de Trotsky a été un coup dévastateur pour la classe ouvrière internationale. Dans la mesure où on peut dire d’un seul homme ou d’une seule femme qu’il ou elle était politiquement indispensable à la cause du socialisme, Trotsky était une telle personne. Il incarnait une expérience politique vaste et inégalée. À l’exception possible de Lénine, il n’y avait pas d’autre personnage ayant joué un rôle si monumental dans l’histoire politique du XXe siècle. De plus, soixante-quinze ans après sa mort, Trotsky reste une figure extraordinairement contemporaine. Il n’est pas encore entré entièrement dans l’histoire. Il est autant une figure du présent que du passé. Les écrits de Trotsky, ses conceptions théoriques et politiques, son internationalisme révolutionnaire parlent encore avec un immense pouvoir sur les problèmes du monde où nous vivons aujourd’hui. Trotsky demeure la grande voix des tâches révolutionnaires inachevées léguées par le XXe siècle au XXIe.

(Article paru d'abord en anglais le 30 septembre 2015)

Lors de deux interviews en ligne, les 3 et 10 Octobre, David North discutera de la signification de l'assassinat de Trotsky, des origines et du développement de l'enquête du Comité international et de ses principales conclusions. Les interviews débuteront à 13h US Eastern Time (19h heures à Paris) et seront diffusées internationalement, en direct. Pour plus d'informations et pour s'inscrire, cliquez ici ».