Au seuil de la nouvelle année

Par Joseph Kishore
2 janvier 2016

En ce début d’année 2016 un sentiment général de peur et de mauvais pressentiment prévaut dans les milieux dirigeants; il est difficile d’y trouver un optimisme quelconque. Examinant l’année écoulée, les commentateurs des médias bourgeois reconnaissent que la crise s’est aggravée; ils regardent 2016 avec appréhension. Le sentiment général dans les cabinets ministériels et les conseils d’administration est que la nouvelle année sera faite de chocs profonds suivis de conséquences inattendues.

Gideon Rachman du Financial Times exprime le 29 décembre ce sentiment diffus dans son évaluation de fin d’année. « En 2015, c’est un sentiment de malaise et d’appréhension qui semble s’installer dans tous les centres de pouvoir du monde », écrit-il. « Tous les grands acteurs semblent incertains, voire craintifs. » La Chine « se sent beaucoup moins stable. » En Europe, l’ambiance est « sombre. » Aux États-Unis, l’opinion publique est « aigrie. »

De manière significative, Rachman trouve que le « plus grand facteur commun » de la situation mondiale est un « sentiment anti-élite effervescent d’anxiété vis-à-vis de l’inégalité et de rage face à la corruption, visible dans des pays aussi différents que la France, le Brésil, la Chine et les États-Unis. » Une observation qui montre que les médias patronaux admettent de plus en plus que la période à venir verra d’immenses bouleversements sociaux.

Le commentaire de Rachman et d’autres publiés ces derniers jours confirment l’évaluation faite par le World Socialist Web Site dans la première semaine de 2015. Les intervalles entre les grandes crises géopolitiques, économiques et sociales sont « devenus courts au point de ne pouvoir être qualifiés d’intervalles. », écrivions-nous. Les crises « n’apparaissent .... pas comme des 'épisodes' isolés, mais comme des traits essentiellement permanents de la réalité contemporaine. Le modèle de crise perpétuelle qui a caractérisé 2014 – un indice essentiel de l’état avancé du déséquilibre capitaliste mondial – se poursuivra avec une intensité renouvelée en 2015. »

Défendant son pouvoir, la classe dirigeante cherche à dissimuler la réalité du capitalisme sous une masse de mensonge et d’hypocrisie. La guerre est enrobée dans le langage de la liberté et de la démocratie; la politique intérieure antisociale est décrite comme la poursuite de l’égalité et de la liberté. Mais – et cela est caractéristique d’une période de crise – la nature essentielle du capitalisme, un système d’exploitation, d’inégalité, de guerre et de répression, rejoint de plus en plus l’expérience quotidienne de la grande masse des gens. Les illusions se dissipent et l’essence apparaît.

Pour ce qui est de l’économie mondiale, l’espoir d’une reprise a cédé la place à la réalité d’une crise permanente. Aux États-Unis, six ans après le début de la soi-disant « reprise », le chômage réel reste à des niveaux quasi record, les salaires sont menacés; on détruit pour des millions d’Américains les soins de santé et les retraites. L’Europe a une croissance annuelle de moins de 2 pour cent; de large pans de son économie sont (comme en Grèce) la cible de mesures d’austérité brutales des banques européennes et se trouvent dans une profonde récession. La Chine, présentée comme un possible moteur de la croissance économique mondiale, ralentit fortement. Le Brésil et une grande partie de l’Amérique latine sont en profonde récession; la Russie aussi est en récession.

Pendant ce temps, la politique de l’argent facile des banques centrales a produit une nouvelle vague d’investissements spéculatifs concentrée sur les obligations de pacotille et d’autres formes de dette, qui commence à se déliter en un processus semblable à la crise des prêts hypothécaires « subprime » d’avant 2008.

La conséquence essentielle et voulue de la politique gouvernementale des sept dernières années a été d’augmenter fortement l’inégalité sociale. L’an dernier, la richesse des milliardaires du monde a dépassé $7000 milliards et le1 pour cent le plus riche contrôle désormais la moitié de la richesse mondiale. Aux États-Unis, l’ampleur de l’inégalité sociale – et de l’inégalité politique – est si grande qu’une étude scientifique récente conclut que « les préférences de la grande majorité des Américains semblent n’avoir pratiquement aucune incidence sur la politique adoptée ou non par le gouvernement. »

La crise économique croise et intensifie des conflits géopolitiques qui ont, en 2015, rapproché le monde de la guerre mondiale plus qu’à aucun moment durant le dernier demi-siècle. Pratiquement chaque partie du monde est devenue soit un champ de bataille soit en a acquis le potentiel. Le Moyen-orient a été projeté dans une guerre civile régionale alimentée par les puissances impérialistes; la Syrie est maintenant la cible d’une campagne guerrière intensifiée menée sous couvert d’une nouvelle « guerre contre le terrorisme. » L’Europe de l’Est est remilitarisée dans le cadre de la campagne anti-Russie des États-Unis et de l’OTAN. En Extrême-orient, les États-Unis montent des provocations contre la Chine en mer de Chine du Sud. En Afrique, les forces américaines et européennes préparent des opérations en Libye, au Cameroun, au Nigeria et dans d’autres pays.

L’impérialisme fonctionne avec une cruauté et une criminalité comparables seulement à ce qui s’est vu dans la première moitié du 20e siècle. Des pays entiers sont détruits. Des atrocités comme le bombardement délibéré d’un hôpital de Médecins sans frontières en Afghanistan en octobre restent sans conséquences. Des guerres sont lancées sans même le prétexte d’une légalité internationale.

Les conflits entre grandes puissances – la cause de deux guerres dévastatrices au 20e siècle – redeviennent la dynamique fondamentale des relations internationales. L’incessante poussée guerrière de l’impérialisme américain l’entraine non seulement dans un conflit avec la Russie et la Chine, mais encore de plus en plus avec les autres puissances impérialistes. L’Allemagne a fait l’an dernier d’importants efforts pour se réaffirmer comme principale puissance européenne, les politiciens, les médias et les universitaires appelant à l’« État fort » pour permettre à l’Allemagne de remplir le rôle de « maître de discipline » de l’Europe. Une fois de plus, la classe dirigeante allemande dresse des plans pour « contrôler l’Europe afin de contrôler le monde. »

Pour des masses de gens, le caractère réel de l’État comme « corps d’hommes armés » dédié à la défense de la domination de classe devient évident. La « guerre contre le terrorisme », intensifiée après les attentats de Paris et San Bernardino, est utilisée pour justifier l’abrogation des procédures démocratiques bourgeoises. La France a été placée en « état d’urgence » permanent. Les pouvoirs européens, en réponse à une crise massive de réfugiés due à la destruction militaire au Moyen-Orient, érigent des barrières et expulsent les migrants. Dans les conditions d’une guerre sans fin, les forces fascistes et néo-fascistes (le Front national en France, Pegida en Allemagne, le candidat à l’investiture Donald Trump aux États-Unis) se développent de plus en plus.

La classe dirigeante américaine qui pour réaliser ses ambitions mondiales emploie la torture et l'assassinat par drone a construit un colossal appareil de répression intérieure. Chaque jour on apprend que des travailleurs et des jeunes, non armés, ont été abattus de sang-froid par une police qui opère en bourreau autoproclamé et en toute impunité.

Comme dans toute période de crise intense les réels intérêts de classe représentés par diverses tendances sont révélés. C’est vrai non seulement des partis bourgeois établis, mais aussi des partis de « gauche » de la petite-bourgeoisie. L’expérience stratégique centrale de 2015 pour la classe ouvrière a été l’élection de la « Coalition de la gauche radicale » en Grèce, Syriza, dont l’arrivée au pouvoir en janvier avait été présentée comme un tournant majeur de la politique mondiale. Mais Syriza a trahi toutes ses promesses électorales et applique actuellement la politique même qu’il prétendait combattre. L’élection législative espagnole de décembre a révélé un soutien accru pour l’allié de Syriza, Podemos, qui prétend lui aussi vouloir mettre fin à l’austérité.

En fait, comme l’a montré l’expérience de la Grèce, les partis comme Podemos, Syriza et bien d’autres au plan international sont tout à fait hostiles à la classe ouvrière. Politiquement et théoriquement ils défendent les conceptions anti-marxistes du postmodernisme et sa fixation sur la race, le sexe et le genre. L’année écoulée a révélé la faillite politique de cette pseudo-gauche et a contribué à mieux faire réaliser que ce qui s’appelait la « gauche » n’était en fait qu’une des manifestaions d’un mouvement d’ensemble vers la droite de la politique bourgeoise en général.

Ce que démontrent ces expériences c’est qu’il n’y a pas d’alternative à la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière pour s’opposer au système capitaliste.

Dans ce contexte, la manifestation ultime et la plus décisive de la crise capitaliste est l’intensification de la lutte de classe et les signes croissants de l’émergence de la classe ouvrière comme force indépendante. Il y a une profonde colère et une opposition qui éclatent continuellement et de diverses manières – grèves, protestations, manifestations – que la classe dirigeante cherche à isoler et à réprimer par la violence et en mobilisant ses agences auxiliaires de la pseudo-gauche et des syndicats.

Dans les derniers mois de l’année écoulée, l’opposition des travailleurs de l’automobile aux États-Unis les a mis en conflit tant avec les constructeurs automobiles qu’avec le syndicat corporatiste UAW. Les efforts des travailleurs américains, comme ceux d’ouvriers ailleurs dans le monde, pour briser les barrières élevées par les syndicats réactionnaires entrent dans une nouvelle phase. Ce processus qui n’en est qu’à ses débuts, deviendra de plus en plus marqué. La période où la lutte des classes était artificiellement réprimée, où l’opposition à la guerre, à l’inégalité et à la dictature était exclue de la vie politique, touche à sa fin.

L’année écoulée ne l’a pas été en vain. Les travailleurs du monde entier commencent à tirer des leçons, à prendre meilleure conscience des forces sociales et politiques auxquelles ils sont confrontés. Il est significatif à cet égard que la lutte des travailleurs de l’automobile soit allée de pair avec une forte croissance du lectorat du World Socialist Web Site; des milliers de travailleurs se sont tournés vers le WSWS pour savoir la vérité et trouver une perspective. Cela se reproduira à plus grande échelle et sous d’innombrables formes dans la période à venir.

Les problèmes politiques se posent de façon extrêmement nette. Il est maintenant évident que le capitalisme affronte une crise existentielle. La question qui se pose est de quelle facon cette crise sera résolue. Laquelle de ces deux tendances se développera le plus rapidement, celle de la guerre mondiale et de la dictature ou celle de la révolution socialiste? Telle est la grande question posée au début de la nouvelle année.

(Article paru d’abord en anglais le 31 décembre 2015)