Bernie Sanders et le « modèle scandinave »

Par Jordan Shilton
27 février 2016

Interrogé lors d'un récent débat des candidats à l’investiture du Parti démocrate dans le Nevada sur ce qu'il entendait par socialisme, le « socialiste démocratique » auto-proclamé Bernie Sanders a répondu en citant l'exemple des pays scandinaves. 

Le sénateur du Vermont a déclaré: « Quand je parle du socialisme démocratique, je ne pense pas au Venezuela. Je ne pense pas à Cuba. Je pense à des pays comme le Danemark et la Suède ... »

Sanders a obtenu un soutien important d’une partie de la population travailleuse et des jeunes; cela indique une phase initiale de radicalisation politique dans classe ouvrière américaine et internationale. Mais l'invocation par Sanders du Danemark et de la Suède est un nouvel exemple de combien sa rhétorique «socialiste» est frauduleuse. 

Le Danemark et la Suède sont en quelque sorte depuis des décennies un objet de culte dans les milieux « progressistes » d’Europe et d’Amérique du Nord. Ces deux pays, argumentent-ils, montrent ce qui peut soi-disant être réalisé si le capitalisme est humanisé et ses pires excès contrôlés par la réglementation étatique, des impôts élevés pour les riches, des services sociaux et une protection sociale relativement généreux. 

En vérité, c’est exactement le contraire. Pendant une partie du 20e siècle, en particulier dans l’immédiat après-guerre, la classe ouvrière a arraché certaines concessions à une classe dirigeante qui avait adopté la politique économique keynésienne de réglementation étatique nationale et de cogestion entre la bureaucratie syndicale et les organisations patronales. Ces réformes sont allées plus loin que dans la plupart des Etats en Suède, au Danemark, en Norvège et en Finlande. Néanmoins, il ne s’agissait pas d’aumônes accordées d'en haut par des politiciens prévoyants; elles ont été arrachées à la bourgeoisie par une lutte des classes dont le point culminant était la victoire de la Révolution russe en 1917.

La Suède fut dominée à partir des années 1930 et pendant des décennies par les sociaux-démocrates. En réponse aux grèves militantes de la classe ouvrière – dont des affrontements ouverts en 1931 où les forces de l'Etat ont tiré sur les grévistes, entraînant cinq morts – les sociaux-démocrates ont institué des réformes sociales et mis en place un système de soins de santé national.

Après la Seconde Guerre mondiale où la bourgeoisie suédoise a maintenu sa « neutralité » dans une large mesure en approvisionnant en matières premières la machine de guerre allemande, les sociaux-démocrates et les syndicats ont mis en place un système de cogestion. Des conventions collectives nationales ont garanti un apport régulier et ininterrompu de travail aux capitalistes qui ont réinvesti une grande partie de leurs bénéfices dans l'activité économique. En échange, les travailleurs ont obtenu des augmentations de salaire substantielles, des congés de maladie, des prestations de maternité et des retraites relativement généreuses. 

Une étude du modèle de relations industrielles de la Suède par l'Institut international d'études sociales en 1998 résume ainsi le caractère de la relation entre employeurs et syndicats dans les décennies après la guerre: « Les partis vivent ensemble dans une sorte mariage d’intérêt, sans possibilité de divorce ». 

Tous les pays nordiques où des conditions plus ou moins similaires prévalaient, furent de fidèles alliés de l'impérialisme américain durant toute cette période. La Norvège, le Danemark et l'Islande sont membres fondateurs de l'OTAN. Malgré son image publique de neutralité pendant l'après-guerre, la Suède a servi de base essentielle aux opérations de renseignement des États-Unis contre l'Union soviétique; cela fut confirmé par les documents publiés par le lanceur d'alerte de la NSA Edward Snowden en 2013. Les pays scandinaves ont fourni un nombre disproportionné de diplomates et d’autres fonctionnaires aux institutions pro-impérialistes comme les Nations-Unies. 

Les pays nordiques ne se sont pas avérés moins sensibles aux fluctuations économiques mondiales que les autre pays. A partir des années 1980, à mesure que la mondialisation de la production sapait les programmes réformistes nationaux et que la bourgeoisie, derrière le président américain Ronald Reagan et la première ministre britannique Margaret Thatcher, lançait sa contre-offensive, les gouvernements suédois ont l’un après l’autre commencé à revenir sur les services publics et la protection sociale. L'élite dirigeante, de plus en plus dépendante de l'économie mondiale pour la vente de ses produits et la spéculation financière, n’était plus intéressée au maintien des relations de travail réglementées à l'échelle nationale prévalant depuis la guerre.

Depuis les années 1990, les gouvernements sociaux-démocrates ont pris les devants dans la destruction des services publics, avec la pleine collaboration des syndicats. En Suède, le gouvernement social-démocrate arrivé au pouvoir après la crise bancaire des pays nordiques du début des années 1990, y est resté de 1994 à 2006 et a supervisé des privatisations à grande échelle en matière d'éducation et de soins de santé, et des réductions des dépenses de protection sociale. Son bilan droitier a ouvert la voie au gouvernement conservateur d'Alliance dirigé par le premier ministre Frederick Reinfeldt, du Parti modéré, qui a lancé la plus grande campagne de privatisations de l'histoire suédoise quand il est entré en fonction. 

Au Danemark, la Social-démocratie a fortement viré à droite. Le gouvernement de Poul Nyrup Rasmussen imposa dans les années 1990 la réduction des dépenses de protection sociale et oeuvra pour l'adoption par le Danemark de l'euro qui a servi de mécanisme pour baisser les salaires et le niveau de vie des travailleurs sur tout le continent. Quand ce gouvernement a dû partir en 2001 après avoir perdu un référendum sur l'euro, les sociaux-démocrates ont adopté les politiques droitières du gouvernement Anders Fogh Rasmussen Venster qui dépendait du soutien du Parti nationaliste populaire danois (DF) d’extrême droite. Ce gouvernement a mis en oeuvre le système d'immigration le plus strict d’Europe et soutenu la guerre impérialiste sous leadership américain en Irak.

Au cours des deux dernières décennies, la Suède a abandonné toute trace de son ancienne neutralité. Elle a envoyé des avions de chasse en Libye en 2011 dans le cadre de la coalition menée par les Etats-Unis qui a renversé le régime de Kadhafi; elle a exploité la crise en Ukraine, déclenchée par un coup d'état mené par des fascistes à Kiev, et parrainé par Washington et Berlin, pour augmenter massivement ses dépenses militaires et s'intégrer avec ses voisins nordiques dans la campagne des Etats-Unis pour une guerre contre la Russie. Plus tôt cette année, un haut général de l'armée suédoise a averti que le pays pourrait être en guerre en quelques années.

La Suède a également joué un rôle crucial dans la chasse aux sorcières américaine contre le fondateur de WikiLeaks Julian Assange qui a exposé quelques-uns des pires crimes de l'impérialisme américain dans ses invasions de l' Afghanistan et de l' Irak.

Le virage spectaculaire à droite en Scandinavie a été applaudi par les principaux représentants de l'élite financière mondiale. Dans leur livre de 2014, « La quatrième révolution: la course mondiale pour réinventer l'État » John Micklethwait et Adrian Wooldridge, d’anciens rédacteurs du magazine pro marché libre l’Economist, ont applaudi la Suède comme modèle pour l'avenir. Les auteurs, dont l'orientation politique explicitement de droite est clairement affichée par leur affirmation que l'attaque menée contre la classe ouvrière par Thatcher et Reagan n’était pas allée assez loin, ont écrit: «Les rues de Stockholm sont inondées du sang des vaches sacrées. Les groupes de réflexion locaux regorgent de nouvelles idées sur les entrepreneurs sociaux et la gestion allégée. En effet, la Suède a fait la plupart des choses que les politiciens savent qu'ils devraient faire, mais ont rarement eu le courage de tenter. »

Les politiques jumelles d'attaques contre la classe ouvrière à l’intérieur et de guerre à l'extérieur ont conduit en Suède et au Danemark à des sociétés de plus en plus polarisées. La Suède a connu une des augmentations les plus rapides de l'inégalité sociale des pays de l' OCDE ces dernières années. Une étude de 2014 a révélé que le un pour cent le plus riche au Danemark possédait presque un tiers de la richesse totale.

Le chômage et la pauvreté sont encore plus prononcés dans les populations immigrées. En Suède, où certaines banlieues de Malmö et Stockholm ont des taux de chômage jusqu'à deux fois la moyenne nationale, la colère sociale a explosé à l'été 2013 dans des émeutes, après qu'un policier a abattu un immigré portugais. Les syndicats ont réagi en attisant le nationalisme par des appels au gouvernement de restreindre l'arrivée de travailleurs immigrés.

C'est au Danemark qu’a été établi le système d'immigration le plus brutal d’Europe. En janvier, le parlement danois a adopté une loi autorisant les gardes-frontières à confisquer les biens personnels des réfugiés d’une valeur supérieure à 10.000 couronnes (€ 1.340), une mesure qui rappelle la période la plus sombre de l'histoire européenne. Depuis, il a été allégué que les douaniers confisquent les téléphones portables des réfugiés et refusent de les rendre pendant des semaines pour des raisons de sécurité.

Les actions des sociaux-démocrates et des syndicats ont directement fait le lit de l'extrême droite, qui gagne en popularité dans les deux pays. Le Parti du peuple danois est sorti deuxième plus grand parti des élections danoises l’an dernier sur la base d’appels au chauvinisme anti-immigrés et du nationalisme danois. Les Démocrates suédois, un parti aux origines explicitement fascistes, est à environ 20 pour cent dans les sondages suite au climat de peur attisé au sujet des réfugiés par tous les partis traditionnels, à leur tête le gouvernement social-démocrate et vert actuel de Stefan Löfven.

La référence à la Suède et au Danemark par Sanders comme exemples de « socialisme démocratique » a peut-être révélé plus qu’il n’en avait l’intention. Il a clairement montré au long de sa campagne qu'il soutenait pleinement la politique étrangère impérialiste des Etats-Unis, y compris les guerres au Moyen-Orient, tout en favorisant une politique économique intérieure nationaliste. Dans les conditions d'une crise capitaliste mondiale croissante, la nature droitière et ouvrière d'un tel programme est démontrée par ce qui se passe dans les pays scandinaves. Il faudrait juste ajouter que les forces réactionnaires du militarisme, du chauvinisme anti-immigré et de la répression policière seraient énormément plus fortes aux États-Unis sous une présidence Sanders qu'elles ne le sont en Suède ou au Danemark, des acteurs mineurs comparés à la puissance impérialiste la plus forte du monde.

La capacité de la campagne Sanders de citer la Suède et le Danemark comme des phares du progrès a été aidée par sa claque de la pseudo-gauche, qui est intervenue pour donner une couverture « socialiste » à ses affirmations.

Un exemple typique fut un article de l'Organisation Internationale Socialiste (ISO) sur le site web socialistworker.org intitulé, « Le socialisme: vous voulez dire, comme en Suède ». Il faisait l'éloge de Sanders pour avoir fait appel aux « vertus de la démocratie sociale scandinave » comme une « bouffée d'air frais. » « La social-démocratie scandinave a de nombreux avantages pour la classe ouvrière », ajoutent les auteurs « et cela représenterait un progrès énorme pour les travailleurs aux États-Unis pour qu'ils gagnent ne serait-ce qu’une fraction des réformes qui composent son socle ».

La réalité est que les concessions temporaires gagnées par les travailleurs en Scandinavie au cours du 20ème siècle, furent rendues possibles par des conditions économiques et politiques exceptionnelles. La peur de la révolution socialiste dans la bourgeoisie après la révolution d'Octobre et les luttes militantes de la classe ouvrière, combinées à une reconstruction du capitalisme mondial financée par les Etats-Unis après la Seconde guerre mondiale grâce aux trahisons staliniennes des mouvements de la classe ouvrière, ont rendu possibles certaines mesures réformistes nationales.

Toute illusion que des réformes similaires puissent être obtenues aujourd'hui s’avérera fatale. Dans les conditions de la crise capitaliste la plus profonde depuis la Grande Dépression des années 1930, toute tentative de donner au système capitaliste une coloration progressiste ne sert qu’à faciliter la marche vers l'austérité et la guerre. 

(Article paru en anglais le 26 février 2016)