Le marxisme et la pseudo-gauche: interview avec David North à la Foire du Livre de Leipzig

11 avril 2016

Le 18 mars, David North, le président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site, a présenté à la Foire du Livre de Leipzig, en Allemagne, la nouvelle édition de « The Frankfurt School, Postmodernism and the Politics of the Pseudo-Left: A Marxist Critique » (L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche: une critique marxiste). L’interview a été publiée le 29 mars et mise en ligne par le site Internet Schattenblick. Elle est publiée ci-dessous avec l’autorisation de Schattenblick. Elle a été traduite de l’original allemand. 

Schattenblick: Comment expliqueriez-vous au visiteur moyen de la Foire du Livre de Leipzig, qui n’a pas vraiment idée de la politique de gauche, la différence qui existe entre la vraie gauche et la pseudo-gauche ?

David North: j’ai donné dans mon livre une définition précise de la « pseudo-gauche »: « Le terme pseudo-gauche désigne des partis politiques, des organisations et des tendances idéologiques et théoriques qui utilisent des slogans populistes et des formules démocratiques pour promouvoir les intérêts socio-économiques des couches privilégiées et aisées des classes moyennes. » 

David North présente à la Foire du Livre de Leipzig L’École de Francfort,

le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche.

Ce que j’essaie d’expliquer c’est que la pseudo-gauche représente des couches aisées de la classe moyenne par diverses formes de politique identitaire. Son obsession pour l’ethnie, la nationalité, l’orientation sexuelle et le genre est essentiellement liée aux conflits existant au sein des 10 pour cent les plus riches de la population. Il y a, même à l’intérieur de cette couche privilégiée, une répartition inégale de la richesse. Il règne, même au sein de cette couche aisée de la société, un grand sentiment d’insatisfaction qu’une bonne partie de la richesse aille au 1 pour cent le plus riche.

C’est ce qui a conduit à la promotion de la politique identitaire qui comprend ce que nous appelons aux Etats-Unis « l’action affirmative. » L’exigence de quotas, l’allocation d’un certain pourcentage de postes à des minorités désignées et même dans des cas extrêmes que seuls fassent cours à des étudiants de minorités et à des étudiantes, des professeurs du même sexe et de la même ethnie. Des exigences de ce type visent à obtenir une répartition plus satisfaisante de la richesse au sein de la couche la plus aisée de la société. La formulation de ces exigences de la part de soi-disant organisations de gauche n’a absolument rien à voir avec la lutte menée par la classe ouvrière. Le rôle joué par la pseudo-gauche n’est pas compris et c’est la raison pour laquelle tant de gens ont été choqués après l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce quand celui-ci a commencé presque immédiatement à abandonner toutes ses anciennes promesses et demandes.

Hier, j’ai eu entre les mains une copie de Junge Welt [le journal du parti La Gauche (Die Linke) en Allemagne]. J’ai remarqué que cette édition était en grande partie consacrée à des sujets liés à l’orientation sexuelle personnelle. C’est la priorité de Junge Welt au moment où l’Allemagne avance rapidement vers la remilitarisation. Comme je l’ai dit dans mes commentaires lors du lancement du livre, l’Allemagne est engagée dans une nouvelle campagne pour devenir puissance mondiale. N’est-ce pas là le sujet sur lequel un journal de gauche devrait se concentrer? Pourquoi n’y a-t-il pas d’importantes manifestations anti-guerre en Allemagne? Pourquoi n’existe-t-il pas une opposition organisée à la guerre?

Notre parti en Allemagne est engagé dans un sérieux conflit politique au sujet de la présence d’éléments droitiers à la faculté de l’université Humboldt de Berlin. Mais, en dehors de notre mouvement, il n’y pour ainsi dire pas eu d’opposition publique à des gens comme le professeur Jörg Baberowski. Le parti La Gauche a même pris fait et cause pour lui. [1]

Quand on parle de la pseudo-gauche, on parle d’alliés de l’impérialisme qui justifient et soutiennent des opérations néocoloniales en se servant des droits humains comme prétexte. C’est une « gauche » qui n’a rien à voir avec une politique de gauche comme l’entendaient Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Kautsky, Luxemburg, Liebknecht, Mehring et bien d’autres personnalités importantes de l’histoire révolutionnaire.

SB: En Allemagne il y a des activistes de mouvements qui manifestent par exemple contre les centrales nucléaires et l’utilisation du charbon. Ils organisent des actions comme de s’enchaîner à des arbres ou à des rails pour exprimer leur opposition aux conditions existantes. En même temps, un grand nombre d’entre eux rejettent le communisme. Comment atteindre les gens qui sont sensibilisés aux contradictions dans la société et veulent faire quelque chose pour les surmonter?

DN: Je ne mets pas en doute la sincérité d’un grand nombre de personnes engagées dans des protestations au sujet des questions que vous venez de mentionner. Je n’attaque personne personnellement. Mais nous devons soigneusement examiner les tendances politiques et vérifier leur contenu social objectif. Les protestations liées à des questions d’environnement, bien que légitimes, n’ont pas obligatoirement un caractère de classe bien défini. Il existe notamment en Allemagne une longue tradition de différentes formes de ce que Georg Lukács a qualifié de façon juste d’« anticapitalisme romantique. » [2]

L’anticapitalisme individualiste qui est motivé par la façon dont l’environnement capitaliste empiète sur les préoccupations et le mode de vie personnels est socialement sans fondement. Un représentant bien connu de cette orientation était Gustav Landauer qui fut un anticapitaliste antimarxiste. [3] Il s’est expressément opposé à l’association de la politique socialiste avec la mobilisation de la classe ouvrière comme la force révolutionnaire principale et décisive.

Ce que vous décrivez dans votre question me semble être un mouvement anarchiste petit bourgeois. Nous avons connu quelque chose de semblable aux Etats-Unis avec le mouvement Occupy Wall Street. Et qu’a-t-il réussi à faire? Rien! Parmi les problèmes qu’il faut surmonter – et qui sont profondément ancrés dans la perspective d’un grand nombre de tendances radicales – il y a l’éloignement et la méfiance vis-à-vis de la classe ouvrière.

L’une des conséquences idéologiques de l’influence de Herbert Marcuse fut que nombre de radicaux ont été infectés d’une hostilité profonde à l’égard de la classe ouvrière. [4] Marcuse a à maintes reprises souligné que la classe ouvrière, particulièrement aux Etats-Unis, était une force réactionnaire et que les travailleurs étaient essentiellement fascisants. Il n’a strictement rien compris à la classe ouvrière. Mais ces préjugés anti-classe ouvrière restent puissants à ce jour.

On m’a demandé pourquoi, lors des élections primaires américaines, Donald Trump trouvait du soutien dans certaines sections de travailleurs blancs. C’est le cas, mais il n’est pas du tout inhabituel d’entendre dire ces mêmes travailleurs qu’en novembre ils ne voteront ni pour Donald Trump ni pour Bernie Sanders. Cela veut dire qu’ils sont en quête d’une alternative au système existant. La pseudo-gauche petite bourgeoise dont j’ai parlé n’a absolument rien à dire à la classe ouvrière.

SB: Y a-t-il des travailleurs qui ont une conscience de classe ?

DN: Pour commencer, il existe une classe ouvrière et c’est une classe opprimée. Revenons aux grands classiques du marxisme. Les grands représentants de l’intelligentsia marxiste, à commencer par Marx et Engels, ont cherché à développer la conscience socialiste au sein de la classe ouvrière. Ils avaient compris que la classe ouvrière constituait la principale force objective de la révolution socialiste. Cependant, comme je l’ai dit, la classe ouvrière est opprimée et ne peut développer spontanément une théorie socialiste. Celle-ci sera développée au cours d’âpres luttes.

Les difficultés de notre époque se retrouvent dans votre question: Y a-t-il une classe ouvrière? Il convient de souligner qu’aux Etats-Unis le concept de « classe ouvrière » est proscrit. Aucun politicien n’emploie ce concept et ceci vaut aussi pour Bernie Sanders. Il ne parle que de la « classe moyenne. » En d’autres termes, dans aucun autre pays l’existence même de la classe ouvrière est si vigoureusement niée que dans le pays qui a une des plus vastes populations ouvrières du monde!

Ceci nous ramène au problème de l’impact qu’ont eues les défaites passées de la classe ouvrière en Europe dans la démoralisation des intellectuels. Les vues de l’Ecole de Francfort, dont Marcuse faisait partie, exprimaient un profond pessimisme politique qui les a conduits à rejeter la classe ouvrière. Mais les défaites passées n’ont nullement prouvé le caractère non-révolutionnaire de la classe ouvrière. Il fallait étudier les causes de ces défaites. Marcuse, pourtant n’a jamais examiné le rôle joué par les partis communistes. Il n’a jamais développé de critique politique du stalinisme.

SB: N’est-il pas vrai que Marcuse a travaillé avec les agences américaines de renseignement? [5]

DN: Oui. Ce fut une manifestation de son pessimisme.

SB: Ici à la Foire du Livre de Leipzig, ce qui compte c’est la littérature. Quel est le rôle que la culture a joué dans la perspective du trotskysme ?

DN: Je suis le président du comité de rédaction du World Socialiste Web Site. Celui-ci donne une immense importance aux questions relatives à la culture. Comme on le voit, la crise politique se reflète dans le domaine de la culture – comme, par exemple, dans le niveau extrêmement bas du cinéma contemporain.

Le World Socialist Web Site vient de publier aujourd’hui une critique du livre de Jonathan Franzen, Purity. C’est un très mauvais roman. Les problèmes politiques et culturels sont interconnectés. Nous souhaitons le retour d’un authentique réalisme révolutionnaire et ce n’est pas, comme il faut toujours l’expliquer, un « réalisme socialiste » ou un réalisme stalinien. Notre conception du réalisme est bien plutôt une conception qui traite des problèmes de notre époque tels qu’ils sont reflétés dans la société et la politique. C’est une question vitale pour le cinéma et tout autre genre d’art.

SB: Vous avez mentionné Bernie Sanders, le candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle. La co-fondatrice et ancienne présidente de Médecins pour la responsabilité sociale (Physicians for Social Responsibility, PSR), Helen Caldicott, qui a fait campagne pendant des années pour le désarmement nucléaire, a dit que Sanders, même s’il perdait, a libéré un potentiel révolutionnaire parmi la jeunesse américaine. Après les élections, les Etats-Unis ne seraient jamais plus comme auparavant. Partagez-vous ce jugement?

DN: Sanders n’a pas créé cette situation et il n’avait pas l’intention de le faire. Il n’est qu’un ancien radical qui entretient de nombreux liens avec des démocrates « de gauche ». Ils étaient parfaitement conscients qu’il existait un fort mécontentement à l’égard de Hillary Clinton que j’ai qualifiée de « Lady Macbeth de la politique américaine. » Sanders a reconnu être préoccupé par l’émergence d’un mouvement politique indépendant à gauche du Parti démocrate. C’est la raison pour laquelle il a accepté de faire office de paratonnerre. Son but était de contenir le mécontentement dans des voies acceptables et il a été tout à fait stupéfait de la réaction populaire. Il ne s’attendait nullement à recueillir un soutien parmi les travailleurs. Personne n’avait prévu cette possibilité. Mais en tant que socialiste, je rencontre souvent des travailleurs qui disent, « Oui, je vais voter pour votre gars. Je le soutiens. » Ils pensent en fait qu’il est membre de notre parti.

Bien évidemment, il n’en est rien. Mais je pense que les gens seront de plus en plus intéressés à savoir ce qu’est le véritable socialisme. Les travailleurs américains ne sont pas effrayés par l’idée de la révolution. La classe moyenne elle, en a peur. Mais les travailleurs voudront ce qu’on appelle aux Etats-Unis « The real thing » (la vraie chose). Il y a bien sûr le danger que si cela ne se développe pas, un imposteur comme Trump puisse arriver au pouvoir. Mais ni lui ni tout autre candidat, y compris Sanders, n’ont réellement parlé à la classe ouvrière.

Je suis convaincu que les gens commencent à réfléchir sérieusement sur la politique. Et vous pouvez me croire que le fascisme n’arrivera pas si facilement au pouvoir aux Etats-Unis. Ce ne sera pas simple pour un Hitler américain de prendre le pouvoir.

Il y a huit ans, beaucoup affirmaient que tous les travailleurs américains étaient racistes. Mais des millions de travailleurs blancs étaient prêts à voter pour un afro-américain s’il défendait leurs intérêts et ils ont voté pour Barack Obama. Ils ont pourtant été totalement déçus par lui. Obama n’a rien fait pour eux. Il a de plus en plus viré à droite. Il a intensifié la guerre des drones. Il s’en est pris à leurs soins médicaux. Mais la pseudo-gauche soutient Obama.

SB: Pouvez-vous concevoir une alliance entre le mouvement de protestation noir qui est apparu à la suite des meurtres policiers et des forces de gauche ? Peut-être quelque chose ressemblant au mouvement des Black Panthers ?

DN: Bien sûr il y a du racisme, mais c’est essentiellement une question de classe. Il y a beaucoup de jeunes blancs qui sont tués par la police. Lorsque l’on déclare que « les vies noires comptent » (Black Lives Matter), et que l’on réplique que « toutes les vies comptent », alors on est traité de raciste. Mais ce n’est pas vrai. La brutalité policière est une question de classe. Nous ne nions pas que le racisme existe, mais quels sont les fondement objectifs du racisme? Il sert à diviser la classe ouvrière. Cela a toujours été l’objectif du racisme. Quel fut le but de l’antisémitisme en Allemagne? Ce fut une arme contre le socialisme. Dans une des premières biographies de Hitler, l’écrivain allemand Konrad Heiden avait expliqué que Hitler haïssait les juifs non pas à cause du banquier Rothschild mais à cause de Karl Marx, le socialiste. L’antisémitisme est une question de classe.

SB: Un grand nombre de réfugiés tentent d’entrer en Europe. Que devrait faire l’Union européenne ?

DN: C’est un problème que la classe ouvrière doit résoudre. L’UE ne fera rien pour les réfugiés. Elle est en train de créer la Forteresse Europe. La première chose à faire est de mettre fin aux guerres pour lesquelles l’UE et les Etats-Unis sont responsables. Ils ont détruit l’Irak, puis la Libye et maintenant c’est le tour de la Syrie. C’est eux qui ont commencé toutes ces guerres. Pourquoi y a-t-il des centaines de milliers de réfugiés venant de Syrie? Parce qu’il y a une guerre qui a été lancée pour obtenir un changement de régime. Ce n’était pas une révolution.

Lorsque je tiens des conférences sur la Seconde Guerre mondiale, je demande souvent aux étudiants: quel fut le premier chef d’accusation contre les criminels nazis au procès de Nuremberg? La plupart des gens répondent qu’on leur a fait un procès parce que les nazis ont assassiné les juifs. Ce n’est pas tout à fait correct. Le premier chef d’accusation contre les nazis a été qu’ils ont commis des « crimes contre la paix. » C’est-à-dire qu’ils ont utilisé la guerre comme moyen d’atteindre des objectifs politiques. Bush a agi ainsi. Clinton l’a fait, de même Obama. Ce sont tous des criminels de guerre et ils sont responsables de la crise des réfugiés.

Comme je l’ai déjà dit, la première chose à faire est de mettre fin aux guerres. De plus, chacun doit avoir le droit de vivre où bon lui semble. Il faudrait prendre en charge tous les réfugiés pour leur garantir des conditions de vie décentes. Une surtaxe de 80 pour cent instaurée pour les fortunes dépassant 10 millions de dollars devrait contribuer au financement de ce problème et des autres problèmes sociaux.

SB: M. North, je vous remercie pour cet entretien.

Notes de bas de page:

[1] Jörg Baberowski, le président du Département d’histoire d’Europe orientale à l’université Humboldt de Berlin, est le plus ardent défenseur d’Ernst Nolte, l’apologiste universitaire le plus connu d’Adolf Hitler et du régime nazi. Dans une interview accordée au magazine d’informations à grand tirage Der Spiegel, Baberowski avait déclaré, « Hitler n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table. »

[2] Goerg Lukács (1885-1971) est un socialiste et philosophe hongrois.

[3] Gustav Landauer (1871-1919) a rompu dans les années 1890 avec le Parti social-démocrate allemand et est devenu une figure importante du mouvement anarchiste.

[4] Herbert Marcuse (1898-1979) fut un représentant influent de l’Ecole de Francfort. Après avoir fui les nazis, Marcuse émigra aux Etats-Unis où il devint professeur d’université et écrivit plusieurs livres, dont L’Homme unidimensionnel qui influença le mouvement étudiant dans les années 1960.

[5] Marcuse, comme on le sait, a travaillé pour l’OSS (Office Strategic Services), ancêtre de la CIA, durant la Seconde Guerre mondiale.

(Article original paru le 1er avril 2016)

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