Le retour de la « stagnation séculaire »

Par Nick Beams
18 juin 2016

Depuis la fin officielle en 2009 de la récession aux Etats-Unis qui avait suivi la crise financière mondiale, le sens commun de la Réserve fédérale (Fed - la banque centrale américaine) lui faisait dire que divers « vents contraires » étaient responsables de l'échec de l'économie américaine à retrouver des taux de croissance ne serait-ce que semblables à ceux d’avant la crise.

L'hypothèse sous-jacente était que la crise financière de 2008-2009 n’avait rien à voir avec un quelconque effondrement fondamental de l'économie capitaliste mais était simplement un ralentissement, quoique très sévère, du cycle économique qui reviendrait, à une date ultérieure, au type « normal » d’expansion économique.

Mais la conférence de presse de la présidente de la Fed, Janet Yellen, mercredi, suite à la décision du Comité fédéral d’open market de ne pas relever les taux d'intérêt, représentait un changement significatif. Si ses remarques préparées suivirent la ligne officielle que les « vents contraires » allaient s’atténuer au fil du temps, c’est une évaluation plutôt différente qui est apparue lors de la séance de questions-réponses de Yellen avec les journalistes.

Vu que la perspective de la Fed relative aux taux d'intérêt avaient été fortement revue à la baisse, même si ses prévisions de croissance du produit intérieur brut ne l’avaient pas été, on a demandé à Yellen s'il y avait eu « un changement radical d'opinion du Comité fédéral quant au rapport du PIB aux taux [d’intérêts]. »

Sa réponse a indiqué que c’était le cas, ou du moins que derrière la façade des déclarations officielles, l’opinion émerge qu'un changement fondamental était en train de s’effectuer.

Elle a noté que le soi-disant « taux neutre » -- celui qui est nécessaire pour maintenir la croissance économique au quasi plein-emploi – était « très bas par rapport aux normes historiques » et que « de nombreuses estimations le mettait en termes réels ou corrigé de l' inflation à près de zéro. »

Yellen a fait allusion, selon le discours habituel, aux « vents contraires » et à ce qu'elle a appelé les « effets persistants de la crise financière », qui devaient « s’atténuer » avec le temps. « Mais il y a aussi des facteurs plus durables ou persistants qui peuvent être à l’origine du maintien en baisse des taux neutres à plus long terme », a-t-elle ajouté.

L’un des principaux facteurs était une « croissance lente de la productivité, ce qui n’est pas seulement un phénomène américain mais un phénomène mondial. » Il y avait une incertitude considérable, mais « la croissance de la productivité pourrait rester basse pendant une période prolongée » et il y avait « des sociétés vieillissantes dans de nombreuses régions du monde qui pourrait faire baisser ce taux neutre. ... Le sentiment que peut-être davantage de ce qui cause ce taux neutre à être aussi bas sont des facteurs qui ne vont pas disparaître rapidement, mais feront partie de la nouvelle normalité. »

Les commentaires de Yellen suivaient l’avertissement par le Conference Board, un important groupe de réflexion économique américain, que la croissance de la productivité pourrait afficher un taux négatif cette année pour la première fois en plus de trente ans.

Bien qu’elle n'ait pas employé le terme elle-même, les remarques de Yellen indiquent l'apparition de ce que l'ancien secrétaire au Trésor Lawrence Summers, et d'autres, ont appelé « la stagnation séculaire ». Ce terme fut d'abord utilisé par l'économiste Alvin Hansen en 1938 pour décrire une condition structurelle de l'économie capitaliste où, peu importe jusqu’où les taux d'intérêt baissent, il n'y a pas de croissance parce que le niveau de la demande, en particulier l'investissement, n’est pas lié à un ralentissement cyclique, mais est en permanence insuffisant pour assurer l'expansion économique.

La référence de Yellen aux « sociétés vieillissantes » pour expliquer ce qu'elle reconnaît clairement comme un changement dans l'économie mondiale, rappelle l'explication de l'économiste classique bourgeois du début du XIXe siècle, David Ricardo, qui, lorsqu'il fut confronté à la baisse tendancielle du taux de profit, l’attribua à la baisse de fertilité du sol et à la chute de la productivité agricole. Comme Marx le remarqua avec concision, Ricardo, horrifié par cette perspective qui remettait en question la viabilité historique de l'économie capitaliste, s’est réfugié dans la sphère de la chimie organique. De même Yellen, confrontée à des tendances économiques persistantes, se réfugie dans la sphère de la démographie.

Marx expliqua, en opposition à Ricardo, que le véritable obstacle au développement de la production capitaliste n’était pas le produit de la nature, mais du capital lui-même – la propriété privée des moyens de production et le système de profit.

Les tendances économiques du dernier quart de siècle montrent le bien-fondé de la remarque de Marx. Après la fin du boom d'après-guerre et la baisse des taux de profit, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le capitalisme mondial a connu une suite de crises marquée surtout par la persistance de ce qu’on a appelé la « stagflation » – la croissance faible et la récession combinées à un taux d'inflation élevé.

Cette crise a été surmontée temporairement par une attaque de la position sociale de la classe ouvrière – le licenciement de masse des contrôleurs aériens par Reagan aux États-Unis (1981) et la suppression violente par l’Etat de la grève des mineurs par le gouvernement Thatcher en Grande-Bretagne (1984-1985) en furent les tournants essentiels – et par l'exploitation de nouveaux espaces de main-d'œuvre à bon marché à travers la mondialisation de la production.

Mais la reprise limitée du taux de profit ainsi produite n'a pas entraîné un retour aux conditions de stabilité économique relative ayant marqué le boom d'après-guerre. Au contraire, depuis l'effondrement du marché boursier américain en octobre 1987, le capitalisme mondial a été marqué par des turbulences financières croissantes.

Il est devenu de plus en plus dépendant des injections d'argent bon marché de la Fed et d'autres banques centrales pour apaiser des tempêtes financières toujours plus sévères – de la crise financière mexicaine du début des années 1990 à la crise financière de 2008 déclenchée par l'éclatement de la bulle des subprimes en passant par la crise financière asiatique de 1997-1998 et l'effondrement du Long Term Capital Management, l'effondrement de la bulle dot.com en 2000-2001.

La Fed et d'autres banques centrales ont répondu à la dernière crise comme elles l'ont fait dans le passé, par des injections massives d'argent pas cher. Mais malgré la dépense de milliards de milliards de dollars pour l'achat d'actifs financiers et une baisse des taux d'intérêt à zéro et même au-dessous, il n'y a pas eu de relance de l'économie réelle. Le seul effet de ces mesures a été de stimuler la spéculation financière jusqu’à des sommets sans précédent, tout en produisant des inégalités sociales toujours plus fortes et une détérioration des salaires et des conditions sociales de la classe ouvrière à travers le monde.

L'histoire économique ne se répète pas. Mais le développement de l'économie capitaliste suit des lois qui produisent des tendances discernables et celles-ci se manifestent non seulement dans l'économie, mais aussi dans la politique.

L'année 1914 est à jamais gravée dans l'histoire comme celle où éclata la Première Guerre mondiale. Mais elle fut aussi significative sur le plan économique. Elle marqua un ralentissement du taux de profit et du taux de croissance qui, malgré tous les efforts pour y remédier, se poursuivit tout au long des années 1920 et 1930 et mena à la Grande Dépression.

Ces processus sous-jacents ont produit une contraction de l'économie mondiale qui conduisit inexorablement à la Seconde Guerre mondiale : les grandes puissances capitalistes s’étaient lancées dans une lutte pour des parts de marchés et des profits qui diminuaient, d'abord par l'utilisation de méthodes économiques nationalistes – augmentation des tarifs et formation de blocs monétaires – puis par des moyens militaires.

Le monde d'aujourd'hui est marqué par un retour de ces conditions: stagnation de l'économie mondiale, marchés saturés pour un ensemble de marchandises et de produits industriels, persistance de faibles niveaux d'investissement (la force motrice de la croissance économique), conflits monétaires et intensification de la crise financière pour n’en citer que quelques-unes.

Et elles prennent inévitablement la même direction qu’auparavant: celle d’une guerre mondiale pour une division et une redivision de l'économie mondiale dont les conséquences potentielles sont la guerre nucléaire et la destruction de la civilisation.

Le fait que les contradictions objectives du capitalisme aient réussi, partiellement du moins, à pénétrer dans la tête de ceux qui, comme Yellen, supervisent le capitalisme mondial, est une indication de l'état avancé de la crise économique.

Cela doit être un signal pour la classe ouvrière internationale que la question urgente qui se pose à elle est la lutte pour un programme socialiste international, pour le renversement du système réactionnaire et dépassé de l'État-nation et du profit capitaliste et pour la construction du parti mondial de la révolution socialiste, le Comité international de la Quatrième Internationale afin de la diriger.

(Article paru en anglais le 17 juin 2016)