Hollande pousse à l’adoption de la loi travail, les syndicats tentent de désamorcer les protestations

Par Stéphane Hugues et Alex Lantier
2 juillet 2016

Alors que la loi travail El Khomri est revenue du Sénat à l'Assemblée nationale jeudi et que doivent être conciliées les versions adoptées par les deux chambres, le Parti socialiste (PS) veut désespérément imposer la loi face à une opposition populaire massive. Ayant déjà menacé d'interdire les manifestations contre la loi en vertu de l'état d'urgence, le gouvernement PS de François Hollande œuvre avec les syndicats pour étouffer l'opposition.

Les modifications apportées au projet de loi par le Sénat dominé par le parti de droite Les Républicains (LR), la rendent encore plus néfaste pour les travailleurs. Le Sénat a retiré des programmes, tout symboliques, en faveur des jeunes chômeurs que le PS avait inclus dans la loi et il a rétabli des limites aux compensations que les juges peuvent imposer aux employeurs qui effectuent des licenciements violant le Droit du travail en vigueur. Cette mesure, initialement retirée par le PS pour amadouer les syndicats, permettra à nouveau aux employeurs de se soustraire aux lois sur les licenciements. Les entreprises vont calculer les compensations qu'elles devront payer et les incluront dans les coûts de fermeture des opérations. 

Le Sénat a surtout validé l'article 2 de la loi qui permet aux entreprises et aux syndicats de négocier des contrats au niveau de l'entreprise qui violent les accords de branche et les protections prévues par le Code du travail au niveau national. 

Dans une interview au quotidien économique Les Echos mercredi, Hollande a promis d'imposer la loi si nécessaire sans vote, en vertu des pouvoirs d'urgence de l'article 49.3 de la Constitution. «La loi sera votée et promulguée dans les délais prévus », a-t-il dit « Je souhaite qu’une majorité [à l'Assemblée nationale] puisse être trouvée. A défaut, il sera de nouveau recouru à l’article 49-3 » Il a ajouté que l'article 2 de la loi El Khomri serait maintenu « dans sa rédaction actuelle ». 

Les syndicats signalent quand même qu'ils sont prêts à mettre un terme aux manifestations et à limiter l'opposition à la loi El Khomri et à divers accords en cours de négociation en vertu de cette loi, comme dans les chemins de fer et l’industrie automobile. 

Jeudi, le dirigeant du syndicat Force ouvrière (FO) Jean-Claude Mailly a indiqué que son syndicat, qui participait jusque-là aux manifestations contre la loi El Khomri, se préparait à ne plus y participer. Il a fait remarquer que la loi permettait toujours au patronat de dicter des conditions draconiennes aux travailleurs: « ce qui est négatif, c’est que les heures supplémentaires, le travail de nuit et le temps partiel continuent de relever de l’entreprise ». 

Il a cité des discussions avec le premier ministre Manuel Valls qui montraient nettement qu’avec la loi El Khomri, le PS se préparait à dégrader les conditions de vie des travailleurs: « L’article 2 est devenu un totem. Le premier ministre est complètement figé là-dessus au point que je lui ai demandé s’il était favorable à la baisse du pouvoir d’achat des salariés. Il n’a pas répondu ». 

Lorsqu'on l'a interrogé sur la participation de FO à la prochaine série de protestations contre la loi, fixée le 5 juillet, Mailly a néanmoins déclaré: « Nous, on n’est pas dans la logique, pour le moment, de poursuivre des manifestations ».

La CGT stalinienne (Confédération générale du travail) qui appelle pour l'instant à la poursuite des manifestations, a quant à elle joué un rôle essentiel pour permettre le passage du « décret de base » dans l'industrie ferroviaire, qui est lié à la loi El Khomri. Le décret a été lancé en même temps que la loi travail; son but est de faciliter le démantèlement de la Sociéte nationale des chemins de fer français (SNCF) et la privatisation des chemins de fer, qui doit commencer l'an prochain et doit être achevée d'ici 2023. Le décret permet de négocier des accords d'entreprises à l'intérieur de la SNCF. 

La CGT et SUD (Syndicat Solidaires), le syndicat proche du petit-bourgeois Nouveau Parti anticapitaliste, avaient obtenu ensemble 51 pour cent des votes des cheminots de la SNCF aux dernières élections professionnelles et pouvaient donc bloquer l’adoption de l’accord sur le décret socle sur le temps de travail. Mais ils ne l’ont pas fait. La CGT a refusé de signer l’accord mais n'a pas employé son véto, laissant passer ainsi le décret socle dans son ensemble. SUD a donc pu se permettre de s’y opposer, sans risquer de confrontation avec le gouvernement PS ou avec les syndicats ouvertement pro-PS comme la CFDT. En permettant le passage de l’accord, la CGT se positionne aussi cyniquement pour faire face à la situation explosive qui s’annonce après une adoption des réformes du PS.

Parce que la CGT n'a pas signé l'accord, elle sera désormais exclue de futures négociations concernant les concessions demandées par l’accord d’entreprise SNCF. Ces pourparlers vont maintenant être dominés par les syndicats pro-PS comme la CFDT, qui soutiennent tous explicitement la loi El Khomri. Cela permet à la bureaucratie de la CGT de jouer à Ponce Pilate et de se laver les mains de chaque nouvelle concession ou même de les critiquer un peu symboliquement bien qu’en fait elle ait joué un rôle crucial dans la création de cette situation.

Ces développements soulèvent, pour les travailleurs et les jeunes qui cherchent à s’opposer à l'austérité et à la régression sociale imposées par le PS comme par les gouvernements de toute l’Union européenne (UE), des questions critiques de perspective et de stratégie politique. L'UE s’effondre sous l'impact du vote pour le Brexit et les manifestations de masse en Belgique et en Grèce ont montré une opposition de masse de la classe ouvrière au programme d’austérité et au renforcement des pouvoirs militaro-policiers de l’UE.

Mais cette opposition de la classe ouvrière ne peut être mobilisée sans construire une nouvelle direction politique révolutionnaire dans la classe ouvrière. Les partis petit-bourgeois qui depuis des décennies passent pour être « à gauche » du PS, comme le Front de gauche et le NPA, ont démontré de façon concluante leur faillite dans la lutte contre la loi El Khomri. Après avoir appelé à voter Hollande en 2012, portant le PS au pouvoir, ils ont effectivement remis aux syndicats le contrôle de l'opposition à la loi El Khomri.

La CGT, SUD et FO, qui n’ont mobilisé aucune opposition aux mesures d'austérité du PS avant cette année, ont organisé des manifestations importantes dans les conditions explosives de la colère populaire contre la loi, initialement concentrée chez les jeunes. Cependant, ils n’ont jamais eu l’intention d'organiser une lutte politique contre le gouvernement PS, qu'ils avaient soutenu aux élections de 2012, ni contre la crise plus large du capitalisme européen. Mailly et le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez ont tout simplement cherché à obtenir du PS les concessions qu'ils pouvaient.

Le PS était cependant violemment hostile aux manifestations, il a envoyé des hordes de CRS les attaquer et a finalement menacé de les interdire purement et simplement, une décision sans précédent depuis la guerre d'Algérie, il y a plus de 60 ans. L'état d'urgence imposé suite aux attaques du 13 novembre à Paris s’est avéré carrément dirigé contre les droits sociaux de la classe ouvrière.

Maintenant qu’il est tout à fait évident que le PS n’a aucune intention de négocier des concessions, et qu’une opposition continue mène à une confrontation directe avec l'Etat, Martinez et Mailly s’apprêtent à mettre fin progressivement au mouvement qu’ils ont lancé.

Il y a encore parmi les travailleurs une opposition explosive. Les reportages des médias qui font comme si la démoralisation des Mailly et des Martinez représentait l’état de l' opposition sociale au PS, sont un mélange de propagande pro-PS et de vœux pieux de journalistes et de politiciens soucieux d'adopter la loi travail. Mais les actions de la CGT et de FO constituent un avertissement: l'opposition ne peut que prendre la forme d'une lutte politique indépendante contre le gouvernement PS et ses alliés petit-bourgeois, en dehors des canaux officiels du « dialogue social » entre les syndicats et l'État.

(Article paru en anglais le 1 juillet 2016)