La BCE réduit ses achats d’actifs mais insiste sur la poursuite de l’« assouplissement quantitatif »

Par Nick Beams
10 décembre 2016

La Banque centrale européenne réduira ses achats d’actifs financiers de 80 milliards d’euros par mois à 60 milliards d’euros à partir d’avril prochain et poursuivra le programme jusqu’à la fin de 2017 et au-delà si nécessaire, tout en niant fermement que la réduction soit en quelque sorte un « tapering » (une diminution progressive du stimulus) de son programme d’assouplissement quantitatif.

Lors d’une conférence de presse à l’issue d’une réunion hier du conseil d’administration de la BCE, le président de la banque centrale Mario Draghi a déclaré qu’un tapering n’a même pas été discuté. Répondant à une question sur l’existence ou non d’une « pression » pour discuter d’une sortie possible de l’assouplissement quantitatif (QE), Draghi a déclaré que l’objectif de la décision était de « transmettre un sentiment que la présence de la BCE sur les marchés sera là pour longtemps ».

Bien qu’aucun nom n’a été mentionné, la pression à laquelle l’intervenant a fait référence provient de l’Allemagne, qui s’est opposée au programme de QE. Draghi a affirmé que les mesures qu’il avait annoncées bénéficiaient d’un « très, très large consensus » dans le conseil d’administration. Mais même si les achats mensuels d’actifs ont été réduits, le président de la Bundesbank allemande, Jens Weidmann, a voté « non ».

Des considérations politiques figuraient manifestement dans la manière dont la décision finale a été prise. La BCE avait évalué deux options : annoncer une prolongation de six mois du programme d’achat d’actifs de 80 milliards d’euros par mois ou une extension de neuf mois à 60 milliards d’euros. L’une des raisons pour lesquelles elle s’est décidée pour cette dernière était d’éviter une annonce d’une décision sur la politique future en plein milieu des élections allemandes, qui devraient avoir lieu en septembre.

Draghi n’a pas fait référence à ces considérations et a présenté la décision en termes économiques, en disant que lorsque les achats avaient été rehaussées à 80 milliards d’euros par mois en mars dernier les perspectives d’un retour durable de l’inflation étaient « très sombres » et les risques de déflation « n’étaient pas sans fondement ». Mais maintenant le « risque de déflation a largement disparu ».

« Cependant », a-t-il poursuivi, « l’incertitude règne. L’incertitude règne partout, et nous verrons et évaluerons certainement les progrès de la situation générale à la fin de 2017 ».

Au centre de ces incertitudes se trouve l’effet à long terme de la décision de la Grande-Bretagne de quitter l’Union européenne (Brexit) et celui du gouvernement Trump sur l’économie mondiale.

Draghi a déclaré qu’il était « très, très difficile » d’évaluer immédiatement l’effet de ces grands changements, y compris du gouvernement « radicalement nouveau » aux États-Unis et de sa façon d’appréhender le monde. Il a cité l’effet du Brexit et le résultat du référendum italien le week-end dernier, qui a conduit à la démission du Premier ministre Matteo Renzi après le rejet écrasant des changements constitutionnels qu’il proposait.

Les marchés financiers se sont avérés plus résistants face à ces changements que prévu, a déclaré M. Draghi, mais « tous ces événements, en particulier le Brexit et le nouveau gouvernement aux États-Unis, ont des effets qui, de par leur nature même, vont développer leurs dimensions complètes à moyen et à long terme ».

Plusieurs questions ont été soulevées quant à la situation immédiate à laquelle est confrontée le système bancaire italien et la demande que l’Italie aurait faite à la BCE d’un délai sur son intervention de sauvetage de la banque Monte dei Paschi di Siena pour un montant de 5 milliards d’euros, qui a été mise en cause par la défaite subie au referendum.

Draghi a déclaré qu’il ne pouvait pas commenter la question du délai, car c’était la prérogative du Conseil de surveillance de la BCE.

L’opération de sauvetage de la banque Monte dei Paschi (MPS) est complexe impliquant un échange de dette pour des actions lié à une injection du fonds souverain du Qatar allant jusqu’à 2 milliards d’euros. Cela a été mis en doute. Selon un reportage récent dans le Financial Times, suite à un vote « non » décisif dans le référendum et le départ de Renzi, qui avait promis des réformes au système financier, « le Qatar ou tout autre gros investisseur est susceptible de perdre tout intérêt pour servir de nouvelle ancre à MPS. »

Si le plan de sauvetage échoue, MPS pourrait être liquidée ou restructurée selon les règles de la BCE, occasionnant des pertes pour les petits investisseurs et détenteurs d’obligations.

En ce qui concerne les vulnérabilités du système bancaire italien plus largement, Draghi a dit que celles-ci ont existé depuis longtemps et qu’il était « sûr que le gouvernement sait quoi faire et qu’elles seront prises en charge. »

Mais, comme une autre question l’a noté, la situation en Italie reste incertaine quant à la nature du prochain gouvernement.

Tout au long de sa conférence de presse, Draghi a cherché à rassurer les marchés financiers que le « raisonnement sous-jacent » des décisions de la BCE était de « maintenir ce degré extraordinaire d’accommodement monétaire que nous avons en place ».

La logique officielle de la politique, qui fournit des fonds ultra-bon marché aux banques et au système financier plus largement, est qu’elle vise à porter l’inflation à un niveau « inférieur, mais proche de 2 % ». Interrogé sur la prévision de 1,7 % d’inflation en 2019 et si cela répondait à cette définition, Draghi a répondu « pas vraiment » et que la BCE aurait à y « persister ».

Ceci cadrait avec les exigences des marchés financiers, telles qu’exprimées dans un éditorial du Financial Times hier. Notant que le président de la BCE était sous la pression des opposants à la « politique monétaire desserrée » à la fois au sein du conseil d’administration et à Berlin, le journal a déclaré que l’inflation était encore en deçà de l’objectif. La reprise dans la zone euro reste faible et « les investisseurs sont de plus en plus sensibles au risque de bouleversements politiques au cours de la prochaine année. »

Toujours selon le Financial Times, s’il est vrai, comme l’affirme Draghi, que le risque de déflation pure et simple a régressé depuis mars dernier, quand la BCE avait fixé les achats à 80 milliards d’euros par mois, cela « ne fait pas pour autant que le temps est venu pour la BCE de retrancher son soutien à l’économie de la zone euro. »

Lors de sa conférence de presse, Draghi a cherché à donner l’impression que la BCE était déterminée à maintenir une « main ferme » et à continuer d’accorder des fonds pour atteindre son objectif. Mais la situation à laquelle est confrontée est devenue plus complexe.

Outre l’effet à plus long terme des politiques du gouvernement Trump, il y a l’effet immédiat des politiques de la Réserve fédérale, il est presque certain qu’elle va faire monter les taux d’intérêt américains quand elle se réunira la semaine prochaine. Cela crée le risque de turbulences financières parce que deux banques centrales clés pourraient finir par essayer d’agir dans des directions opposées.

(Article paru en anglais le 9 décembre 2016)