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Les autorités belges avaient des «renseignements précis» sur les attentats de Bruxelles

Par Stéphane Hugues et Alex Lantier
25 mars 2016

Au lendemain des attentats à Bruxelles, qui ont tué 34 personnes et en ont blessé 230 encore, il s'est avéré que les autorités belges avaient reçu des avertissements spécifiques de l'attaque et avaient déjà l'année dernière identifié les hommes qui ont mené l'assaut comme étant des terroristes islamistes.

Le journal israélien Ha'aretz a écrit mercredi que les autorités savaient que l'aéroport Zavantem et la station de métro Maelbeek seraient ciblés : « Ha'aretz a appris que les services de sécurité belges, ainsi que d'autres agences de renseignement occidentales, avaient en avance des avertissements précis concernant les attaques terroristes en Belgique de mardi,. Les services de sécurité savaient, avec un degré élevé de certitude, que les attaques était planifiées dans un très proche avenir pour l'aéroport et, apparemment, pour le métro aussi ».

Les terroristes présumés étaient bien connus des autorités policières. Deux des kamikazes, Khalid El Bakraoui, qui a attaqué la station de métro, et son frère Ibrahim El Bakraoui, qui a fait exploser une bombe à l'aéroport, avaient été reconnus coupables de vol à main armée et étaient connus pour avoir des liens avec les attentats du 13 novembre à Paris menés par l'Etat islamique (EI). Les deux ont été identifiés post mortem par leurs empreintes digitales.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré qu'Ibrahim El Bakraoui, détenu en Turquie, avait été identifié en tant que combattant islamiste, puis expulsé vers les Pays-Bas l'année dernière.

« L'un des auteurs de l'attaque de Bruxelles est une personne que nous avons détenue en juin 2015 dans [la province sud-est de] Gaziantep et déportée ... Nous avons informé l'ambassade de Bruxelles de la procédure d'expulsion de l'attaquant avec une note le 14 juillet 2015. Cependant, les Belges ont libéré l'attaquant malgré son expulsion », a déclaré Erdogan.

Erdogan a ajouté que les autorités belges ont été incapables d'établir des liens entre El Bakraoui et les activités terroristes, malgré les avertissements turcs, qui ont été « ignorés ».

Reste à identifier un autre kamikaze qui s'est fait exploser à l'aéroport ; le troisième attaquant aéroport, identifié comme Najim Laachraoui, court toujours. Les autorités belges chercerhaient un homme d'origine turque de 22 ans, qui conduisait une vieille Audi A4 de couleur sombre.

Ceci soulève des questions des plus graves sur comment et pourquoi les renseignement belges et alliés ont permis que les attentats de Bruxelles aient lieu. Après quinze ans de la «guerre contre le terrorisme» déclarée par Washington après le 11 septembre, 2001, les agences de renseignement sont capables de suivre la quasi-totalité des téléphones portables et de l'activité sur Internet. Les affirmations selon lesquelles les attentats ont eu lieu parce que les agences de renseignement belges et alliées ne disposaient pas des moyens de les arrêter ne sont pas crédibles.

La Belgique est en état d'alerte avancée depuis des mois. Bruxelles a été verrouillée après les attentats du 13 novembre à Paris, et de nouveau après la capture la semaine dernière de l'attaquant du 13 novembre Salah Abdeslam. Le forces belges avaient été averties des cibles d'une attaque et de l'identité des assaillants. Néanmoins, on a permis à l'équipe EI d'amasser un grand stock de matériel pour fabriquer des bombes et de planifier, de préparer et d'exécuter des attentats coordonnés dévastateurs.

Lors du premier verrouillage de Bruxelles, suite aux attentats de Paris, 16 personnes ont été arrêtées et 22 perquisitions ont été menées, sans résultat. Pendant tout ce temps, Abdeslam vivait à quelques kilomètres de la maison de ses parents.

La capture d'Abdeslam dans un raid la semaine dernière a apparemment poussé les terroristes ISIS à agir. Sur l'ordinateur portable d'Ibrahim El Bakraoui, trouvé dans une poubelle dans la rue, la police a trouvé un enregistrement de Bakraoui qui disait, selon le procureur fédéral belge, Frédéric Van Leeuw, qu'il agissait «dans la précipitation ». Il disait « ne plus savoir quoi faire », comme il était «recherché de partout et n'était plus en sécurité », et que « s'ils s'éternisent, ils risquent de terminer à côté de lui dans une cellule ».

La police a trouvé l'appartement de El Bakraoui en parlant au chauffeur de taxi qui a déposé les assaillants à l'aéroport Zavantem. Il a déclaré qu'il les avait cherchés au 4 rue Max Roos dans le quartier Schaerbeek. En perquisitionnant l'appartement, la police a trouvé 15 kilos d'explosifs, 150 litres d'acétone, 30 litres de peroxyde d'hydrogène, des détonateurs, une caisse pleine de clous et de vis, et d'autres matériaux pour fabriquer des bombes.

Jusque-là, il n'y a aucun appel pour de larges mises à pied dans les milieux du renseignement après cette défaillance étonnante. En fait, de larges courches de l'élite dirigeante, loin d'être révoltées par ces attaques, les considèrent comme une aubaine politique, qui leur permet de faire pression pour des politiques telles que l’intensification de l’intervention militaire au Moyen Orient, les mesures de surveillance de masse en Europe, et l'incitation au racisme anti-musulman.

Les chroniqueurs du New York Times Thomas Friedman et Roger Cohen ont publié des plaidoyers presque identiques mercredi pour une escalade militaire en Syrie, prétendument contre l’EI. Selon Cohen, « l’approche de l’Occident de rester dans l’expectative quant aux fanatiques meurtriers du califat ressemble à la capitulation», alors que Friedman se demandait si « Obama n'est pas devenu si obsédé par sa politique non-interventionniste en Syrie qu'il sous-estime à la fois les dangers de sa passivité et la possibilité qu'a la puissance américaine de faire basculer la région en notre faveur ».

Les responsables européens ont organisé hier une conférence pour coordonner l'expansion des opérations de police en Europe, tandis que Marine Le Pen, la dirigeante du FN, appelle à des descentes massives dans les quartiers musulmans : « Il faut dès aujourd’hui lancer une vaste opération de police pour investir l’ensemble de ces quartiers en marge de la République ... »

Il est de plus en plus clair que l’EI sert les intérêts de l'impérialisme américain et européen non seulement contre le régime syrien, mais également pour faire pression pour les politiques anti-démocratiques et impopulaires à l’intérieur.

Les attaques de l’EI à Paris en janvier dernier puis en novembre, et à Bruxelles cette semaine, sont toutes l'œuvre du même réseau terroriste. Ce réseau est bien connu du renseignement français et de ses homologues américains et européens. Toutes ces forces sont liées au réseau d’origine d’Al-Qaïda qui émergea de la collaboration entre la CIA, l'Arabie Saoudite et le Pakistan pour mobiliser des combattants islamistes contre l'URSS et le régime afghan prosoviétique aux années 1980.

Khalid El Bakraoui a loué, sous une fausse identité, un appartement à Charleroi pour les auteurs des attentats du 13 novembre comme escale sur le chemin de Paris. Il a également loué l'appartement dans le quartier de Forest de Bruxelles, où le 15 mars la police a d'abord croisé Salah Abdeslam, et où Mohamed Belkaïd est mort dans une fusillade qui a permis Abdeslam de s’échapper.

Mediapart a rapporté que Abdelhamid Abaaoud, l'organisateur des attaques du 13 novembre, et Chérif Kouachi, l' un des assaillants contre Charlie Hebdo, connaissaient tous deux Farid Melouk, un figure de premier plan dans les milieux islamistes français. Melouk était un membre dirigeant du groupe algérien islamique armé (GIA), une organisation terroriste liée à Al-Qaïda qui a combattu la junte militaire pendant la guerre civile algérienne des années 1990.

Les enquêteurs de la Sous-division française de lutte contre le terrorisme (SDAT) ont photographié la réncontre entre Chérif Kouachi et Melouk le 11 avril 2010 à l'aide d'un téléobjectif.

Arrêté avec d'autres membres d'Al-Qaïda en Belgique en 1998 pour tentative d’assassinat, possession d'armes et d'explosifs et la falsification de documents officiels, Melouk est resté en prison jusqu'en 2004, quand il a été extradé vers la France pour purger une deuxième peine jusqu'en 2009. Une fois libéré, il est resté en France, en établissant discrètement des liens plus étroits avec l’EI. Il a pu s’enfuir vers la Syrie le jour après les attentats de Charlie Hebdo.

Prenant la parole à la Commission d'enquête de l’Assemblée nationale française sur les réseaux djihadistes l'année dernière, le juge d’instruction anti-terroriste Marc Trévidic a déclaré : « Des anciens ont repris du service. Ainsi Farid Melouk, dont j’ai appris la présence en Syrie… J’en avais eu à connaître en 2000 en réglant le dossier de la première filière afghane, il était à la tête d’un très important réseau d’acheminement de djihadistes… Ces anciens ont un carnet d’adresses phénoménal, en France et en Belgique… »

Ceci démontre qu'au cours des décennies, les réseaux djihadistes ont été étudiés et cartographiés dans le plus grand détail par les agences de renseignement, par les services policiers et par la justice européenne.

(Article paru en anglais le 24 mars 2016)