Le nationalisme économique et l’effondrement de l’ordre d’après-guerre

Par Nick Beams
12 janvier 2017

Contrairement à 2016, la nouvelle année a débuté avec une relative stabilité sur les marchés financiers mondiaux. Il y a un an, les marchés ont connu des turbulences considérables dans le contexte de la décision de la Réserve fédérale américaine de relever les taux d’intérêt de 0,25 point, d’une forte baisse du prix du pétrole et d’une chute des actions bancaires.

Jusqu’à présent, en 2017, tout est calme sur le front financier, avec les marchés américains toujours proches des niveaux record qu’ils ont atteints en décembre dans la hausse provoquée par la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines.

Derrière la façade d’un relatif calme, cependant, des changements majeurs ont eu lieu et qui auront des conséquences de grande envergure, non seulement pour les marchés financiers, mais pour l’économie mondiale plus généralement.

L’un des aspects les plus significatifs de 2016 fut la montée du nationalisme économique et des mouvements nationalistes et populistes de droite. Le recours au nationalisme économique s’exprime dans de nombreuses régions du monde, mais a trouvé son expression la plus développé dans les politiques de « l’Amérique d’abord » adoptées par le président-élu Trump et la nomination à son cabinet ministériel de personnalités qui avancent ouvertement ce programme, dont la Chine est l’une des cibles principales.

Le changement d’orientation de la classe dominante américaine a une importance historique profonde. L’une des leçons tirées par les élites dirigeantes américaines à la suite des catastrophes produites par la décennie des années 1930, lorsque la division de l’économie mondiale en blocs monétaires et commerciaux mena à la Seconde Guerre mondiale, a été la nécessité de fonder l’ordre d’après-guerre sur le libre-échange, avec le protectionnisme évité à tout prix.

Ce que l’on appelait le programme « libéral » du commerce était lui-même fondé sur, et garanti par, la domination économique mondiale incontestée du capitalisme américain, qui sortit relativement indemne du carnage de la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la dévastation de l’Europe et d’une grande partie de l’Asie. La guerre amplifia la position déjà dominante de l’industrie et des finances américaines. Le capitalisme américain a parrainé la création d’un ensemble d’institutions et de programmes, le système monétaire de Bretton Woods, adossé au dollar, l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), le Plan Marshall, pour stabiliser et ouvrir le marché mondial à ses exportations et investissements et faciliter la profitabilité des sociétés américaines.

Aujourd’hui, après des décennies de déclin prolongé, l’hégémonie économique américaine appartient au passé et le capitalisme américain se trouve menacé par la montée, en particulier, de la Chine. C’est fondamentalement ce qui sous-tend l’effondrement de l’ordre économique d’après-guerre et le recours de la classe dirigeante américaine au nationalisme économique débridé.

Cela a suscité de vives inquiétudes quant à la direction du système économique mondial, et avec lui, de tout le système de relations politiques sur lequel repose la stabilité du capitalisme mondial.

Les craintes au sujet de la nouvelle orientation des États-Unis ont été exprimées dans un article du correspondant économique du Financial Times Martin Wolf publié le 6 janvier. Il était intitulé, « Le voyage long et pénible vers le désordre du monde ».

« Il n’est pas vrai que l’humanité ne peut pas apprendre de l’histoire », a commencé Wolf. « Elle le peut et, dans le cas des leçons de la période sombre entre 1914 et 1945, l’Occident l’a fait. Mais il semble avoir oublié ces leçons. Nous vivons, encore une fois, dans une ère de nationalisme et de xénophobie stridente. Les espoirs du meilleur des mondes de progrès, d’harmonie et de démocratie, suscités par l’ouverture du marché des années 1980 et l’effondrement du communisme soviétique entre 1989 et 1991, sont devenus des cendres. »

Qu’est-ce-que l’avenir réserve à l’Amérique, a-t-il demandé, sous un président qui répudie des alliances permanentes et adopte le protectionnisme et une Union européenne battue face à la « démocratie autoritaire » à l’Est, le Brexit, et la possibilité que Marine Le Pen puisse être élue à la présidence en France ?

Le chroniqueur du Financial Times Gideon Rachman a également consacré son premier article de l’année aux mêmes processus. Avant que Trump n’ait promis de « rendre sa grandeur à l’Amérique », écrit-il, la Chine, la Russie et la Turquie s’étaient déjà retournés vers ce qu’il appelle le « nationalisme nostalgique ». Au Japon, le Premier ministre Shinzo Abe menait une campagne énergique pour « le renouveau national », alors qu’en Inde, le Premier ministre Narendra Modi combinait une poussée pour « moderniser l’Inde » avec un appel à la « fierté hindoue ».

Le référendum du Brexit a suscité un vif appel au nationalisme, avec l’accent mis par la campagne Leave (quitter l’UE) sur une « Grande-Bretagne mondiale », une tentative de faire appel à « des souvenirs du temps où le Royaume-Uni était une puissance mondiale dominante et pas seulement un des membres du Club des 28 nations européennes ».

Rachman a noté qu’il était un peu difficile pour n’importe quel parti en Allemagne de faire ouvertement campagne sur le slogan « rendre sa grandeur à l’Allemagne ». Mais bien que ce slogan soit absent, au moins jusqu’ici, des forces similaires y sont à l’œuvre, surtout dans les milieux clés de la politique étrangère, militaires et universitaires, où l’on affirme régulièrement que l’Allemagne ne peut pas simplement fonctionner comme une puissance en Europe, mais doit exercer son influence à l’échelle mondiale.

Le recours au nationalisme économique n’est pas ancré dans la personnalité ou la psychologie de Trump, Le Pen ou de tout autre dirigeant politique. Il ne s’agit pas simplement d’un dispositif de divers politiciens pour exploiter le mécontentement populaire bouillant contre l’ordre économique et politique existant et l’utiliser à leurs propres fins politiques.

De tels calculs sont bien sûr présents. Mais derrière les manœuvres politiques et la propagande, des forces objectives profondes sont à l’œuvre. Ces forces peuvent être identifiées en analysant le cours de l’économie mondiale depuis l’éclatement de la crise financière mondiale aux États-Unis en 2008. Ceci, comme le World Socialist Web Site l’a souligné à l’époque, ne fut pas une baisse conjoncturelle, mais un effondrement du fonctionnement de l’économie capitaliste mondiale.

Lors de leur première réunion en 2009, les dirigeants du G-20, représentant 85 % de l’économie mondiale, face à la plus grave crise financière depuis 1929, ont reconnu les dangers inhérents d’un retour aux conditions des années 1930. Dès le début, et à toutes les réunions ultérieures, ils se sont engagés à éviter les mesures de guerre protectionnistes et commerciales. Mais les contradictions de l’économie capitaliste se sont révélées plus puissantes que les promesses des politiciens capitalistes.

Les politiques adoptées en réponse à l’effondrement financier et à la Grande Récession qui s’en est suivie ont été basées sur ce qu’on appelle l’assouplissement quantitatif, en vertu duquel les principales banques centrales du monde, la Fed américaine, la Banque d’Angleterre, la Banque centrale européenne et la Banque du Japon, ont injecté des milliers de milliards de dollars dans le système financier. Ces mesures ont été accompagnées en Chine par un plan de relance massif, basé sur les dépenses du gouvernement et l’expansion rapide du crédit.

Les politiques des grandes banques centrales ont évité un effondrement financier total, tandis que les mesures de relance chinoises ont stimulé considérablement les pays exportateurs de matières premières, de l’Amérique latine et de l’Afrique à l’Australie. Pendant une brève période, cela a créé l’illusion que les pays dits BRICS – le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – pourraient fournir une nouvelle base de stabilité au capitalisme mondial. Cette perspective s’est avérée de courte durée.

L’injection dans des proportions inédites d’argent dans le système financier n’a rien fait ou presque pour favoriser la croissance économique réelle dans les grandes économies, desquelles les pays BRICS sont finalement dépendants, mais a simplement enrichi une oligarchie financière mondiale, tandis que la grande masse de la classe ouvrière était forcée de payer les largesses financières en subissant les coupes de salaires réels, des programmes sociaux et des niveaux de vie, au milieu d’une hausse des inégalités sociales à des niveaux record.

Dans les années qui ont suivi la crise financière, les banquiers centraux et les politiciens capitalistes ont insisté sur le fait que les mesures financières qu’ils avaient promulguées finiraient par entraîner une reprise économique. Mais cette fiction a été bel et bien réduite à néant. L’investissement, le moteur essentiel de l’économie, reste toujours en dessous des tendances antérieures à la crise. La productivité est en baisse. La déflation s’est généralisée. Et, ce qui est le plus significatif, la croissance du commerce mondial a nettement ralenti. En septembre dernier, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a noté qu’en 2016, la croissance du commerce mondial allait tomber en dessous du rythme de la croissance du produit intérieur brut mondial, la deuxième fois seulement depuis 1982.

La situation globale est illustrée graphiquement par le fait que l’économie mondiale dans son ensemble est un sixième plus petite que ce qu’elle aurait été si les tendances de croissance d’avant la crise avaient été maintenues.

En réponse à cette situation, l’année écoulée a vu, comme l’a noté l’OMC, l’utilisation accrue de mesures protectionnistes, en particulier par les grandes économies, malgré toutes les promesses du contraire. C’est dans ce contexte économique général que Trump et son programme « l’Amérique d’abord », et le recours aux politiques économiques nationalistes par d’autres grandes puissances, doivent être appréciés.

Au bout du compte, ils sont la réaction des élites dirigeantes à leur incapacité à concevoir des mesures pour promouvoir une croissance économique durable. En conséquence, le marché mondial devient de plus en plus un champ de bataille – un développement qui deviendra de plus en plus évident dans l’année à venir.

Il y a ici des parallèles historiques frappants. À la suite de l’effondrement économique qui mena à la Première Guerre mondiale, il y avait de nombreux efforts dans la décennie des années 1920 pour mettre au point des mesures pour relancer la belle époque qui avait précédé la guerre. Tous ont échoué, et les grandes puissances ont réagi à la contraction du marché mondial par une guerre de chacun contre tous, conduisant finalement à la Seconde Guerre mondiale.

Il existe de nombreuses différences entre la situation actuelle et celle d’il y a 90 ans. Mais les tendances fondamentales restent les mêmes. En fait, la contradiction fondamentale entre le développement d’une économie mondiale interdépendante et sa division en États-nations rivaux et conflictuels s’est intensifiée.

Cela se reflète dans les lamentations de commentateurs économiques bourgeois comme Martin Wolf sur l’effondrement de la mondialisation. Il y a un peu plus d’un siècle, les élites capitalistes internationales ont mis en œuvre leur réaction à l’effondrement du système d’États-nations, déchaînant sur l’humanité les horreurs de la guerre mondiale. Trois ans plus tard, la classe ouvrière internationale, grâce à la direction consciente fournie par le Parti bolchevique, dirigé par Lénine et Trotsky, donna sa réponse à la crise – la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, qui était le coup d’envoi de la révolution socialiste mondiale.

Il y a, en effet, des leçons de l’histoire qui doivent être tirées. Si l’humanité veut éviter une autre catastrophe, l’hostilité sociale grandissante à l’ordre économique et politique actuel doit se transformer en une lutte consciente de la classe ouvrière pour le programme du socialisme international, non comme un espoir lointain, mais comme le seul programme viable et pouvant être mis en pratique de nos jours.

(Article paru en anglais le 11 janvier 2017)