L’Allemagne et la France critiquent le blocage de l’immigration par Trump

Par Alex Lantier
1 février 2017

Au milieu des protestations croissantes à travers les États-Unis et internationalement contre l’ordonnance du président américain Donald Trump qui refuse aux voyageurs de sept pays musulmans l’accès aux États-Unis, des responsables allemands et français ont critiqué l’interdiction le week-end dernier. Samedi, le nouveau ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, et son homologue français, Jean-Marc Ayrault, se sont engagés à soulever la question lors de futures négociations avec Rex Tillerson, candidat de Trump au poste de secrétaire d’État américain.

L’interdiction « ne peut que nous inquiéter », a déclaré Ayrault. « Nous avons signé des obligations internationales, donc accueillir les réfugiés fuyant la guerre et l’oppression fait partie de nos devoirs […] Il y a beaucoup d’autres questions qui nous inquiètent. C’est la raison pour laquelle nous avons aussi échangé, Sigmar et moi, sur ce que nous allons faire. Lorsque notre collègue, Tillerson, sera officiellement nommé, nous le contacterons tous les deux ».

Gabriel a affirmé que la politique de Trump a rompu avec les traditions occidentales d’offrir refuge aux persécutés : « L’amour du prochain est une valeur chrétienne et cela implique de venir en aide aux autres. Je crois que c’est ce qui unit les pays occidentaux. Et je pense que cela reste une fondation commune que nous partageons avec les États-Unis, ce que nous voulons promouvoir ». 

L’interdiction d’immigration de Trump est incontestablement réactionnaire et anti-démocratique, soulignant le mouvement rapide aux États-Unis vers des formes d’État policier. Néanmoins, les critiques de Trump par Berlin et Paris sont hypocrites jusqu’à la moelle. Elles visent à protéger l’Union européenne (UE) de la colère populaire contre la persécution des musulmans et des immigrés, et à se préparer à faire valoir les intérêts impérialistes d’une alliance européenne dirigée par Berlin et Paris contre Washington.

Après avoir rejoint Washington pour armer des milices islamistes dans des guerres civiles pour le changement de régime en Libye et en Syrie, les puissances de l’UE sont coupables de la perte de centaines de milliers de vies et de la création de dizaines de millions de réfugiés, dont plus d’un million ont fui en Europe dans des conditions horribles. L’invocation par Gabriel d’une politique de « l’amour du prochain » est hypocrite, le traitement brutal des réfugiés par l’UE était aussi violent et politiquement criminel que celui pratiqué par Trump.

A mesure que la crise des réfugiés s’aggravait, l’UE a annulé les opérations de sauvetage en Méditerranée dans le cadre du programme Mare Nostrum, dans l’espoir de dissuader les migrants de venir en Europe par des rapports sur les noyades massives en Méditerranée. L’agence frontalière de l’UE, Frontex, avait déclaré, dans un document qui a applaudi cette décision, que l’annulation du programme « entraînerait probablement un plus grand nombre de décès » puisqu’elle prévoyait que « beaucoup moins de migrants tenteraient de traverser la Méditerranée ». L’année dernière plus de 5000 réfugiés se sont noyés dans la Méditerranée. 

Les réfugiés arrivés en Europe ont été regroupés dans des camps de rétention à travers l’Europe, empêchés de se rendre dans les pays de leur choix, et on leur a imposé des ordres d’expulsion arbitraires en Allemagne et dans d’autres États membres de l’UE.

Réagissant aux critiques qui visent Trump, le ministre italien des Affaires étrangères Angelino Alfano a déclaré au Corriere della Sera que l’Europe « n’est pas en bonne position pour donner des avis sur les choix des autres. Ou bien est-ce que nous voulons oublier que nous érigeons aussi des murs en Europe ? » 

En même temps, les politiciens d’extrême droite de toute l’Europe ont salué l’interdiction de Trump. « Plus d’immigration de n’importe quel pays islamique, c’est exactement ce dont nous avons besoin […] L’Islam et la liberté sont incompatibles », a déclaré Geert Wilders du Parti pour la Liberté aux Pays-Bas, tandis que Matteo Salvini de la Ligue du Nord de l’Italie a déclaré : « Une invasion est en cours. Il faut la bloquer ».

Le capitalisme européen ne représente pas une alternative plus compatissante et plus raisonnable à Trump. Le bilan européen sur l’immigration souligne que les politiques imprudentes de Trump au cours de sa première semaine de mandat ne sont pas le produit de Trump personnellement, ni même de la décadence profonde du capitalisme américain, mais des contradictions du capitalisme mondial dans son ensemble. Voilà la force motrice de l’effondrement social et politique qui a mené à la poussée guerrière impérialiste et à la victimisation internationale des migrants et des étrangers, dont Trump est l’expression la plus finie et la plus nocive.

Les politiciens européens qui critiquent les politiques militaristes et antidémocratiques de Trump défendent également les démarches de l’Allemagne pour militariser sa politique étrangère et l’état d’urgence effectivement permanent en France, qui a été utilisé pour réprimer les protestations sociales contre l’austérité. 

Il y a derrière leurs critiques cyniques et soigneusement calibrées de l’administration Trump, cependant, plus qu’une simple réaction aux protestations anti-Trump pour les désamorcer. Alors que les ravages réactionnaires de Trump discréditent Washington à l’échelle internationale, les principales puissances du continent européen, principalement l’Allemagne et la France, cherchent à mieux se positionner pour en tirer profit.

Le président français, François Hollande, a appelé à une opposition européenne aux politiques de Trump, non seulement sur l’interdiction des réfugiés, mais sur un large éventail de sujets, soulignant le profond mécontentement des puissances européennes face à la politique étrangère des États-Unis.

« Quand le président des États-Unis parle [de l’accord de Paris sur le] climat pour dire qu’il n’est pas encore convaincu de l’utilité de cet accord, nous devons lui répondre », a déclaré Hollande. « Quand il ajoute des mesures protectionnistes qui pourraient déstabiliser des économies entières, pas simplement les économies européennes mais celles du monde, nous devons y répondre et quand il refuse l’arrivée des réfugiés, où l’Europe a fait son devoir, nous devons y répondre ».

Hollande a également attaqué la tentative de Trump de diviser l’UE en qualifiant la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE de modèle pour toute l’Europe. « Lorsqu’il y a des déclarations qui viennent du président des États-Unis sur l’Europe et lorsqu’il parle du modèle du Brexit pour d’autres pays, je crois que nous devons lui répondre », a déclaré Hollande. « Nous devons clairement énoncer nos positions et lancer un dialogue avec fermeté sur ce que nous pensons. » 

Il est remarquable que Hollande n’ait pas critiqué les ordres de Trump au Pentagone de se préparer à la guerre avec les near peer competitors [rivaux presque aussi puissants] des États-Unis, terme qui inclus la Russie et la Chine, dotées d’armes nucléaires, et potentiellement les puissances européennes elles-mêmes. Sur les questions militaires, le président français a indiqué qu’il espérait qu’un accord puisse être conclu avec Washington. Se référant à la Syrie, à l’Irak et à la Russie, il a déclaré que « tout cela devrait faire l’objet d’un dialogue » avec Trump.

Néanmoins, Berlin, Paris et leurs alliés de l’UE sont incontestablement en train de faire de larges incursions dans les positions commerciales et stratégiques de l’impérialisme américain à l’échelle internationale, une stratégie qui ne peut que conduire, plus tôt que tard, à un conflit militaire potentiellement catastrophique avec Washington. 

S’exprimant dans le journal financier allemand Handelsblatt, Gabriel a présenté une stratégie commerciale agressive dirigée par l’Allemagne visant les États-Unis à l’échelle internationale. « Si Trump lance une guerre commerciale avec l’Asie et l’Amérique du Sud, cela nous ouvre aussi des opportinités », a déclaré Gabriel, ajoutant : « L’Europe devrait rapidement travailler sur une nouvelle politique étrangère asiatique […] Si le protectionnisme américain produit une situation dans laquelle de nouvelles opportunités pour L’Europe s’ouvrent dans toute l’Asie, nous devons intervenir ». 

Gabriel a ajouté que le Brexit offrait à Berlin et à Paris l’occasion de refaçonner l’UE afin de renforcer leur pouvoir à l’intérieur. « Nous avons également la possibilité de développer la coopération d’un groupe à l’intérieur de l’UE – avant tout, l’union monétaire [l’euro], et d’intégrer plus tard un second groupe d’États de l’UE », a-t-il déclaré. « Cela réduirait aussi beaucoup les tensions en Europe et renforcerait vraiment l’Europe centrale ».

Une cible majeure d’un noyau dur de l’Europe dominé par Berlin, en alliance avec Paris, serait la classe ouvrière en Europe elle-même. Dans un entretien au Daily Telegraph, Jürgen Stark, ancien vice-président de la Bundesbank allemande, a proposé d’expulser l’Italie, la Grèce et d’autres pays de la zone euro afin de renforcer une zone euro « noyau dur » : l’Allemagne, la Hollande, la Belgique, le Luxembourg et la France. Stark espérait que cela permettrait des politiques monétaires plus strictes et obligerait les politiciens à mettre en œuvre des programmes d’austérité encore plus drastiques. 

« Tant que [la Banque centrale européenne] donnera un signal par ses opérations que « nous sommes le filet de sécurité » et « nous empêcherons le pays A ou le pays B de devenir insolvable », il n’y aura pas de réformes structurelles », a déclaré M. Stark, ajoutant « Les politiciens ne ressentent pas la pression ».

(Article paru en anglais le 31 janvier 2017)