Après la tuerie à une mosquée: Québec solidaire encourage le chauvinisme anti-musulmans

Par Richard Dufour
14 février 2017

Au lendemain de la tuerie qui a fait six morts et une vingtaine de blessés à une mosquée de Québec le 29 janvier, tout le gratin politique (les premiers ministres du Québec et du Canada, les maires de Montréal et de Québec, les chefs de partis d’opposition) affluait vers la capitale québécoise pour proclamer son «amour» pour la communauté musulmane et promettre un «apaisement» du débat sur l’intégration des minorités religieuses.

L’écho de ces paroles hypocrites flottait encore dans les couloirs de l’Assemblée nationale mardi dernier, jour de rentrée parlementaire à Québec, avant d’être brusquement dissipé par la reprise des débats autour du projet de loi 62 du gouvernement libéral de Philippe Couillard.

Invoquant pour ses propres raisons le sentiment d’horreur ressenti par les gens ordinaires après l’attentat de Québec, le gouvernement a appelé les autres partis à éviter la surenchère identitaire et à endosser son projet de loi réactionnaire, qui attaque les droits des femmes musulmanes en interdisant à toute personne portant un voile sur le visage de recevoir des services publics.

Tous les partis d’opposition ont rejeté cet appel en disant que le projet de loi 62 n’allait pas assez loin et qu’il fallait absolument y ajouter une clause bannissant tout signe religieux au moins pour les «agents de coercition» de l’État – les policiers, les gardiens de prison et les juges.

L’un des premiers à prendre cette position était Amir Khadir, député du parti «de gauche» Québec solidaire (QS). Accusant les libéraux d’«avoir été dans l’inaction la plus totale» depuis 10 ans, Khadir a déclaré que l’interdiction des signes religieux chez les agents de coercition était un «plancher minimum consensuel».

De son côté, la Coalition Avenir Québec (CAQ) s’est dite prêt à retirer, «jusqu’aux prochaines élections», sa proposition d’étendre l’interdiction des signes religieux à tous les enseignants du primaire et du secondaire pour obtenir son application immédiate aux agents de coercition.

Quant au Parti québécois (PQ) indépendantiste, il a renouvelé les accusations démagogiques que le projet de loi libéral comportait des exceptions comme le port du niqab et de la burqa lors des examens pour le permis de conduire. Durant la course à la direction du PQ l’an dernier, celui qui allait devenir le chef du parti, Jean-François Lisée, avait laissé entendre que le port de la burqa devait être banni en affirmant outrageusement qu’elle pouvait dissimuler un fusil d’assaut.

La CAQ et le PQ sont deux partis nationalistes de droite qui rivalisent depuis des années à qui mettra de l’avant les propositions les plus restrictives à l’endroit des immigrants, au nom de la défense de «l’identité québécoise». Ils ont nié tout lien entre leurs appels identitaires et l’acte odieux qu’a commis à Québec un ultra-droitier qui était clairement influencé par leurs positions, ainsi que les mesures anti-immigration du président américain Donald Trump et les appels ultra-nationalistes du Front national néo-nazi français de Marine Le Pen.

Une semaine à peine après l’attentat de Québec, à la faveur d’un débat réactionnaire autour d’une loi discriminatoire, la scène politique se trouvait de nouveau dominée par un discours identitaire aux forts accents xénophobes.

Ce discours est utilisé par la classe dirigeante, au Canada comme ailleurs dans le monde, pour diviser les travailleurs et faire des immigrants les boucs-émissaires de la crise historique du capitalisme mondial. Il sert aussi à légitimer, au nom de la lutte au terrorisme et à l’islamisme radical, les guerres de pillage menées au Moyen-Orient par l’impérialisme.

Si l’opposition ouvrière à l’austérité et à la guerre a pu jusqu’ici être étouffée, laissant la voie ouverte à des forces réactionnaires, c’est largement grâce aux forces supposément «de gauche» telles que Québec solidaire.

QS facilite l’imposition de l’austérité capitaliste en semant des illusions dans les syndicats pro-capitalistes et le parti de la grande entreprise qu’est le PQ; il divise les travailleurs canadiens selon des lignes linguistiques par sa promotion du programme discrédité de l’indépendance du Québec, qui articule les intérêts d’une faction de la classe dirigeante québécoise; et il cherche à faire passer le tournant de l’élite dirigeante vers l’islamophobie pour une défense légitime de la laïcité et des droits des femmes.

Dans le débat de la semaine dernière autour du projet de loi réactionnaire des libéraux, Québec solidaire n’a pas hésité à se joindre à la campagne démagogique menée par le PQ et la CAQ pour exiger l’inclusion de mesures visant à priver les minorités religieuses de leur droit démocratique de pratiquer librement leur religion.

QS n’avait nullement l’intention de changer sa politique de longue date qui consiste à s’adapter au chauvinisme de l’élite dirigeante et à lui donner une légitimité. Rien ne pouvait le faire dévier de cette voie – certainement pas le fait indéniable que ce type de politique encourage les éléments les plus réactionnaires, comme en témoigne tragiquement l’attentat de Québec.

Le terrain politique pour un bloc entre la pseudo-gauche et les populistes de droite autour d’une opposition chauvine au projet de loi 62 avait été préparé quelques jours plus tôt dans un texte que Manon Massé, porte-parole parlementaire par intérim de Québec solidaire, faisait paraître dans Le Devoir, un quotidien proche des milieux souverainistes québécois.

«Nous sommes quatre partis à l’Assemblée nationale», écrivait Massé au début de son texte, «et nous devons tous les quatre assumer nos responsabilités dans l’attentat terroriste qui a visé la communauté musulmane de chez nous». Pour tout observateur objectif de la scène politique, ces «responsabilités» comprennent les éléments suivants:

* le refrain de «la guerre à la terreur» au nom duquel Washington et ses alliés canadien et européens ont lancé des opérations militaires qui ont causé plus d’un million de morts et détruit des sociétés entières comme l’Irak, la Libye et la Syrie;

* l’intégration croissante du Canada, autant sous le conservateur Stephen Harper que sous le libéral Justin Trudeau, aux offensives stratégiques de l’impérialisme américain contre la Russie, la Chine et au Moyen-Orient;

* le débat toxique alimenté depuis dix ans au Québec par tous les partis politiques, y compris QS, sur les accommodements supposément excessifs accordés aux minorités culturelles et religieuses;

* la proposition du PQ en 2007 d’une loi sur la citoyenneté québécoise privant de leurs droits politiques les citoyens canadiens nouvellement installés au Québec qui ne maîtrisent pas suffisamment le français;

* la «charte des valeurs québécoises» préconisée en 2013-14 par le gouvernement péquiste de Pauline Marois, dont faisait partie l’actuel chef du PQ Jean-François Lisée, pour interdire le port de signes religieux «ostentatoires» comme le foulard islamique (mais pas la croix chrétienne jugée discrète) à tous les employés du secteur public sous peine de congédiement;

* l’appel de la CAQ en 2015 à ce que le «certificat de sélection» d’un nouvel arrivant au Québec soit révoqué s’il ne démontre pas après trois ans une maîtrise suffisante de la langue française «et des valeurs de la société québécoise», ce qui mènerait rapidement à son expulsion;

* la décision du Bloc québécois (BQ), parti frère du PQ sur la scène fédérale, de faire écho durant l’élection fédérale de l’automne 2015 à une campagne démagogique des conservateurs contre le port du niqab et d’exiger une plus grande implication des forces armées canadiennes au Moyen-Orient, le tout au nom de la défense des femmes face à l’oppression islamique.

Pas un seul de ces points n’a été soulevé par Massé. Elle a soigneusement évité toute référence à un seul fait politique concret, et certainement pas à un des innombrables exemples du tournant vers le chauvinisme de toute l’élite dirigeante, et particulièrement des alliés souverainistes de QS au sein et autour du PQ et du BQ. La porte-parole de QS s’est plutôt contentée de vagues appels à saveur morale qui n’engagent à rien («Le racisme, il faut le combattre partout»).

À la fin de son texte, Massé a multiplié les appels à «se rassembler, se rallier, se réunir et chercher ensemble des solutions» – autrement dit, à intégrer pleinement Québec solidaire, un parti des classes moyennes privilégiées, à l’establishment dirigeant sur la base du nationalisme québécois et d’une politique identitaire qui divise les travailleurs et facilite la destruction des emplois, des programmes sociaux et des droits démocratiques.