Les manifestations contre la corruption continuent en Roumanie

Par Peter Schwarz
6 février 2017

Tous les jours, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue en Roumanie pour protester contre un assouplissement de la législation anti-corruption.

Mardi soir, le gouvernement a adopté un décret d’urgence mettant en vigueur des modifications juridiques protégeant des politiciens corrompus contre des poursuites judiciaires. Il a également soumis une loi au Parlement qui accorderait l’amnistie aux criminels purgeant des peines de moins de cinq ans de prison. En conséquence, plusieurs politiciens se trouvant en prison pour corruption en bénéficieront.

Il y eut un violent mouvement de protestation mercredi dans la capitale Bucarest et dans 55 autres villes. Selon la police, quelque 250 000 personnes ont participé aux manifestations, mais d’autres situaient ce chiffre à 300 000. Les manifestations se sont poursuivies jeudi et vendredi. Selon les participants, les manifestations se poursuivront pendant 10 jours. La nouvelle réglementation entrera alors en vigueur à la condition que le gouvernement ne fasse pas marche arrière.

La corruption est endémique dans la politique roumaine. De nombreux dirigeants politiques font l’objet d’une enquête et ont des casiers judiciaires ou sont placés en détention. Selon la Direction nationale anti-corruption (Direcția Național&; Anticorupție, DNA), 2150 personnes font actuellement l’objet de poursuites judiciaires pour abus de pouvoir. Sont concernés non seulement le Parti social-démocrate au pouvoir (PSD), mais aussi tous les autres partis bourgeois.

Les protestations ne concernent que superficiellement la corruption, ce que tout particulièrement les jeunes représentants de la classe moyenne considèrent être une entrave à leur propre promotion sociale. Se cache derrière cela, une lutte de pouvoir au sein de l’élite dirigeante et qui fait rage depuis des années à propos de l’orientation de la politique étrangère et de l’allocation des avantages.

La Roumanie qui est un membre de plein droit de l’OTAN, joue un rôle clé dans les efforts d’encerclement militaire de la Russie par les États-Unis du fait de sa proximité avec la Russie et de sa frontière avec l’Ukraine et de sa côte sur la mer Noire. La Roumanie abrite le bouclier antimissile des États-Unis et elle s’efforce, aux côtés de la Bulgarie et de la Turquie, d’établir une flotte permanente de l’OTAN en mer Noire, la plus importante base navale de la marine russe.

Les tensions existant entre les États-Unis et l’Europe trouvent toujours un écho direct dans la politique intérieure roumaine. Du fait de l’intensification des tensions comme conséquence du nouveau gouvernement de Donald Trump, la guerre des tranchées en Roumanie est en train de prendre des formes plus agressives. C’est la principale cause de l’éruption des manifestations.

Il est révélateur que l’Union européenne défende ouvertement les manifestations. Dans une déclaration conjointe, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et son vice-président, Frans Timmermans, ont exprimé leur « profonde préoccupation face aux récents développements survenus en Roumanie ». Ils ont demandé que : « La lutte contre la corruption doit être encouragée et pas annulée. »

Le porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères, Martin Schaefer, a également expliqué que le décret du gouvernement roumain n’était « ni un bon signe ni un signe approprié. »

Le président roumain Klaus Iohannis a ouvertement pris parti contre les projets du gouvernement. Le soir même où le gouvernement avait accepté la modification législative, il écrivait sur sa page Facebook qu’il s’agissait d’une « journée de deuil pour l’État de droit », qui avait reçu un « formidable coup de la part des adversaires de la justice, de l’équité et de la lutte contre la corruption ». Iohannis avait écrit que sa mission était de rétablir l’État de droit.

Le 22 janvier, alors que les premiers projets concernant la modification de loi étaient ébruités, le président avait participé à des manifestations de rue les condamnant. En conséquence, le président du PSD, Liviu Dragnea, l’avait accusé de vouloir participer à un coup d’État.

Johannis, qui passe pour être un partisan de la chancelière allemande Angela Merkel, avait été élu président de la Roumanie à la fin de 2014. Le candidat d’opposition le plus important était alors le premier ministre Victor Ponta du PSD. Un an plus tard, Ponta démissionnait suite à une vague de manifestations qui avait présenté une forte similarité avec les manifestations actuelles.

À l’époque, le WSWS avait caractérisé ces manifestations comme suit [article en anglais] : « Les manifestations, décrites dans les médias comme étant une “révolution populaire”, représentent les efforts entrepris par les puissances impérialistes et les élites locales pour cultiver une couche de la classe moyenne supérieure comme appui pour leur politique de guerre et d’austérité. »

Johannis s’était servi de la démission de Ponta pour mettre en place un gouvernement technocrate mené par l’ancien commissaire européen Dacian Ciolos qui fut responsable de la mise en œuvre implacable des diktats d’austérité de Bruxelles.

Pour la classe ouvrière, les conséquences furent dévastatrices. Plus de 25 ans après la chute du régime stalinien de Ceausescu et 10 ans après l’entrée de la Roumanie dans l’UE, elle demeure le pays le plus pauvre d’Europe. Selon l’étude Social Justice Index 2016 sur la situation sociale dans l’Union européenne par la Fondation Bertelsmann, la Roumanie occupe la 27 place. Seule la Grèce fait pire. Le salaire moyen est de 400 € par mois ; 40 pour cent de la population et 48 pour cent des jeunes de moins de 18 ans sont menacés de pauvreté ; 28 pour cent de la population souffrent de graves privations matérielles.

Finalement, la politique pratiquée par le gouvernement Ciolos est détestée au point que le PSD a remporté plus de 45 pour cent des suffrages aux élections anticipées en décembre dernier. La participation a cependant été inférieure à 40 pour cent. Au début de cette année, le PSD a formé un nouveau gouvernement sous la direction de Sorin Grindeanu et qui est actuellement au cœur des manifestations.

Depuis la chute de Ceausescu, le PSD et ses organisations antérieures ont été des piliers fiables du régime capitaliste en Roumanie. Étroitement associé aux syndicats, il a soutenu des attaques féroces perpétrées contre la classe ouvrière, la privatisation des entreprises d’État et l’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne. L’organisation qui a succédé à l’ancien parti d’État stalinien a toujours rencontré une certaine méfiance de la part de Washington, de Bruxelles et de Berlin. Les accusations de corruption ont aussi toujours été synonyme de la suspicion de subir l’influence de Moscou.

Maintenant que les conflits entre Bruxelles et Washington sont en train de s’intensifier, le PSD essaie de se faire bien voir du gouvernement Trump. Le président du parti, Liviu Dragnea, et le premier ministre Grindeanu, se sont publiquement vantés d’avoir participé à un dîner privé à l’occasion de l’investiture de Donald Trump, lors duquel le nouveau président était présent.

Dragnea a publié des photos sur Facebook en affirmant avoir dit à Trump vouloir hisser le partenariat stratégique entre la Roumanie et les États-Unis à un nouveau niveau. Trump a répondu : « Nous y parviendrons ! La Roumanie est importante pour nous ! »

Il aurait aussi rencontré Michael Flynn, le conseiller à la sécurité nationale, et évoqué « les excellentes perspectives du partenariat stratégique entre la Roumanie et les États-Unis ». Il avait assuré à Flynn que le nouveau gouvernement respecterait l’engagement de la Roumanie à consacrer 2 pour cent du PIB à la défense.

Le président Iohannis a réagi immédiatement. Ses services publièrent un communiqué disant que l’ambassadeur roumain aux États-Unis avait été le seul représentant officiel du pays présent à la cérémonie d’investiture. « Les délégations constituées de représentants de certaines institutions ou de certains partis politiques et qui ont participé à des manifestations organisées en marge des cérémonies officielles d’investiture, ne représentent pas l’État roumain ».

(Article original paru le 4 février 2017)