Trump et Trudeau réaffirment l’«indispensable» alliance canado-américaine

Par Roger Jordan
16 février 2017

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, s’est rendu lundi à Washington pour son premier entretien direct avec le président américain Donald Trump. Trudeau et Trump ont promis de renforcer le partenariat militaire et de sécurité entre les élites dirigeantes du Canada et des États-Unis, en intensifiant leurs préparatifs de guerre conjoints et en intégrant le Canada dans un bloc commercial nord-américain agressif dirigé par les États-Unis.

Selon la déclaration commune que Trudeau et Trump ont publiée au terme de trois heures de réunions et d’un déjeuner de travail, «aucuns pays ne partagent de relations plus profondes ou plus étendues». La déclaration expose ensuite les plans d’une collaboration plus étroite en matière de «sécurité énergétique» et de «sécurité des frontières». Dans son passage le plus important, la déclaration souligne les opérations militaires interarmées du Canada et des États-Unis. Elle déclare les deux pays comme étant des «alliés indispensables pour la défense de l’Amérique du Nord et d’autres parties du monde, par l’intermédiaire de l’OTAN» et – en référence au rôle du Canada dans la guerre américaine au Moyen-Orient et dans son soutien aux préparatifs militaires des États-Unis contre la Chine dans la région de l’Asie-Pacifique – «dans d’autres efforts multilatéraux».

La déclaration promet qu’Ottawa et Washington «travailleront à moderniser et élargir notre partenariat dans le cadre du NORAD (le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord)». Elle loue également les plans du Canada pour l’achat de nouveaux chasseurs et son rôle de premier plan dans la campagne d’agression de l’OTAN contre la Russie menée par les États-Unis. Le Canada dirige l’un des quatre bataillons de l’OTAN «déployés en première ligne» aux frontières de la Russie dans les États baltes et en Pologne.

Lors de leur conférence de presse conjointe, Trump et Trudeau ont souligné que le partenariat Canada-États-Unis s’était forgé dans la guerre, Trudeau faisant référence aux deux guerres mondiales impérialistes du siècle dernier, à la guerre de Corée et à la guerre en Afghanistan.

«Les troupes américaines et canadiennes, a déclaré Trump, ont combattu et mené des guerres ensemble, forgeant ces liens spéciaux qui viennent lorsque deux nations ont versé leur sang ensemble.»

Le ton militariste a atteint son apogée lorsqu’après avoir dénoncé avec véhémence la Corée du Nord pour son lancement de missiles de la fin de semaine passée, Trump a déclaré: «Nous avons des problèmes à peu près partout dans le monde.»

Trudeau – qui a remporté les élections avec le soutien des syndicats il y a un peu plus d’un an en faisant appel à la colère populaire contre le gouvernement conservateur de Stephen Harper – n’a cessé de se démener pour louanger Trump et démontrer l’empressement de son gouvernement à travailler en étroite collaboration avec l’administration la plus à droite de l’histoire des États-Unis. Cette administration, au nom du mot d’ordre des «États-Unis d'abord», a l’intention de lancer une guerre commerciale et d’étendre massivement la violence de l’impérialisme américain.

La proéminence donnée au NORAD dans la déclaration commune est particulièrement sinistre.

Le Globe and Mail rapportait lundi qu’il est fort probable que le Canada acquiescera bientôt à une demande de longue date du Pentagone de participer au bouclier de défense antimissiles balistiques américain. Malgré son nom, le but ultime du bouclier est de permettre à Washington de mener une guerre nucléaire «gagnante» avec la Russie, la Chine ou tout autre rival géopolitique. La participation du Canada au bouclier sera assurée par le NORAD, dont le rôle a déjà été élargi en 2006 pour inclure une fonction de surveillance maritime.

Un haut fonctionnaire gouvernemental resté anonyme a déclaré au Globe : «Le NORAD est la seule relation de commandement interarmées au monde, et il doit être modernisé. Qu’il s’agisse de (défense anti-)missiles ou de cybersécurité, c’est là l’occasion de tenter de les forcer à changer d’idée (quant à réformer NORAD) avant de finaliser l’examen de notre politique de défense.»

Le renforcement du partenariat militaire entre le Canada et les États-Unis sera étayé par une affirmation plus vigoureuse des intérêts économiques des deux puissances impérialistes par l’intermédiaire d’un bloc commercial nord-américain agressif, que ce soit sous l’égide de l’actuel ALÉNA ou d’une nouvelle alliance.

Dans sa déclaration préliminaire à la conférence de presse de lundi, Trump a appelé le Canada et les États-Unis à «unir leurs forces en matière de commerce international» et à «se coordonner étroitement... afin de protéger les emplois dans notre hémisphère, de garder la richesse sur notre continent et tout le monde en sécurité».

Lorsque Trudeau, en réponse à une question au sujet de l’ALÉNA, a parlé de l’importance du commerce entre le Canada et les États-Unis dans les économies des deux pays, Trump a ajouté catégoriquement : «Je suis entièrement d’accord avec vous.»

Plus tard, en réponse à une question d’un journaliste canadien, Trump a dit que les changements que les États-Unis chercheront à obtenir du Canada dans la renégociation de l’ALÉNA ne sont que des «ajustements», prenant bien soin de souligner que ce ne sera pas le cas du Mexique. Brossant un contraste tranchant entre les relations commerciales des États-Unis avec le Canada par rapport au Mexique, Trump a déclaré: «Sur notre frontière sud, depuis de nombreuses années, l’accord n’est pas juste pour les États-Unis. C’est un accord extrêmement injuste, avant d’ajouter: nos relations avec le Canada sont exceptionnelles.»

La perspective de rouvrir l’ALÉNA suscite depuis des mois une grande inquiétude au sein de l’élite du monde des affaires et de l’establishment politique canadien. Il y a quelques semaines, le gouvernement Trudeau a précisé qu’il était plus que prêt à jeter le Mexique en pâture si c’était le prix à payer pour maintenir l’accès privilégié du Canada au marché américain.

À l’approche de la visite de Trudeau à la Maison-Blanche, les médias et les milieux politiques canadiens ont massivement appuyé sa politique à-plat-ventriste pour chercher un accommodement avec Trump.

Soulignant le large soutien qui prévaut au sein de l’élite dirigeante pour une étroite coopération avec Trump, la dirigeante du Parti conservateur Rona Ambrose a envoyé une lettre à Trudeau dans laquelle elle proposait un effort «bipartite» pour trouver un terrain d’entente avec le nouveau président. L’ancien premier ministre progressiste-conservateur Brian Mulroney a travaillé de façon informelle pendant des semaines au nom du gouvernement Trudeau, faisant jouer son amitié avec Trump et plusieurs de ses ministres milliardaires, pour faire valoir que l’alliance Canada-États-Unis est un atout majeur pour Washington et Wall Street sur la scène mondiale.

Trudeau a également démontré son engagement à aligner le Canada sur l’administration la plus à droite de l’histoire des États-Unis dans ses commentaires aux dirigeants européens, dont beaucoup préconisent une politique étrangère européenne plus affirmée afin d’agir de façon plus indépendante, sinon même confronter directement Washington. Dans ses entretiens avec la première ministre britannique Theresa May et le président français François Hollande la semaine dernière, la presse canadienne a rapporté que Trudeau a souligné qu’Ottawa est «conscient d’être au début d’une relation de quatre ans avec le nouveau président» et que, compte tenu de l’interdépendance des économies canadienne et américaine, le Canada doit «s’engager de façon constructive avec Trump».

Malgré cela, les médias ont cherché à dépeindre Trudeau comme ayant des différences idéologiques très marquées par rapport au président américain, exagérant à l’extrême le caractère superficiellement «pro-réfugiés» d’un tweet hypocrite publié par le premier ministre du Canada le jour où Trump a introduit son interdiction de voyage illégale et discriminatoire contre les ressortissants de sept pays à majorité musulmane. Le Washington Post a alors salué Trudeau comme «l’un des chefs de la résistance mondiale libérale au président Trump».

Lundi, les médias se sont emballés pour le lancement d’une nouvelle initiative bilatérale, proposée par le Canada, et qui résume judicieusement le caractère «progressiste» de son gouvernement libéral: la création d’un «Conseil Canada-États-Unis pour l’avancement des femmes entrepreneurs et chefs d’entreprise». Le conseil a été lancé lors d’une réunion à laquelle participaient Trump, Trudeau, Ivanka Trump et d’autres femmes d’affaires, dont Mary Barra, PDG de General Motors, et Linda Hasenfratz, PDG et actionnaire principale de la multinationale canadienne de pièces d’automobiles Linamar.

Lors de la conférence de presse de lundi, Trudeau, visiblement mal à l’aise, a soigneusement évité de critiquer les mesures anti-immigrantes réactionnaires de Trump, même après que le président américain ait longuement vitupéré à cet effet. Même lorsqu’interrogé expressément, le premier ministre du Canada n’a fait aucune référence directe à l’interdiction de voyager visant les immigrants, les réfugiés et les voyageurs de sept pays majoritairement musulmans. Au lieu de cela, il a souligné l’engagement du Canada à «sécuriser les frontières», que la déclaration commune décrit comme une «priorité absolue».

Cela dit, les relations entre le Canada et les États-Unis sont très tendues et les conflits potentiels. Le gouvernement Trudeau, par exemple, a identifié les liens commerciaux croissants avec la Chine comme essentiels dans sa stratégie de «croissance». Mais l’administration Trump a clairement indiqué qu’elle considère la Chine comme un «manipulateur de devises» et comme la principale menace à la domination mondiale des États-Unis.

La détermination de Trudeau et de la classe dirigeante canadienne à s’associer à Trump va susciter une opposition populaire de masse. La tradition veut que la première visite à l’étranger du président américain soit à Ottawa, mais Trudeau a bien pris soin de se rendre à Washington, de peur que les manifestations de masse qui auraient accueilli Trump à son arrivée au Canada ne compromettent leur première rencontre.

La nervosité visible de Trudeau en conférence de presse, alors que Trump défendait avec véhémence ses brutales mesures anti-immigrantes, reflète le fait que le premier ministre libéral est conscient que cette association ouverte avec un démagogue de droite autoritaire aura un impact sur sa popularité et alimentera l’opposition populaire contre le programme de droite de son gouvernement d’austérité au pays et d’interventions militaires accrues en partenariat avec les États-Unis partout le monde.

(Article paru d'abord en anglais le 14 février 2017)