Réponse au commentaire d'un lecteur sur un article du WSWS sur Mélenchon

Par Alexandre Lantier
6 avril 2017

Un lecteur a envoyé le commentaire suivant sur l'article du WSWS, « Jean-Luc Mélenchon propose d'instaurer le service militaire obligatoire ». Nous publions ensuite une réponse d'Alexandre Lantier.

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Cet article est rempli de déclarations incorrectes et de fausses informations. D'abord, je m'excuse pour mon anglais.

--- Il (Mélenchon) « veut rétablir le service militaire universel afin de préparer l’armée à mener des guerres majeures à l’étranger »

>>> Absolument faux : les gens pourront choisir entre l'armée, la police, les pompiers, la sécurité civile. L'idée n'est pas de préparer une génération à la guerre. Ça, c'est le rôle de l'armée française.

--- « Il propose d’enrôler les jeunes dans une « garde nationale », une unité proposée aussi par le Front National (FN) néo-fasciste ».

>>> Comment pouvez-vous avoir tort à ce point ? Garde nationale

--- « En fait, Mélenchon prépare une politique militariste, nationaliste et anti-ouvrière ».

>>>JLM (Jean-Luc Mélenchon) veut organiser des sommets diplomatiques en Europe, des discussions des frontières orientales menacées. Il veut quitter l'OTAN et interdire les « déploiements balistiques » de forces américaines en Europe, une menace irresponsable pour 75 pour cent des forces russes, qui provoquent des tensions inutiles en Europe dont nous ne voulons pas.

--- « Mélenchon veut donner une couverture 'radicale' à sa politique pro-guerre »

>>> Mais de quelles politiques pro-guerre parlez-vous ? Je serais curieux de savoir si vous pouvez m'indiquer un seul point là-dessus. C'est tout l'opposé de sa politique. Mélenchon est contre une « armée européenne » précisément parce qu'il est contre la GUERRE. Il veut empêcher des conflits sur les frontières en Europe de l'Est pour empêcher l'éruption d'une guerre majeure. Il ne veut pas tremper l'Europe dans les conflits que pourraient provoquer les folles manœuvres américaines en Europe et en Asie, avec leurs déploiements.

--- « Ceci ne fait qu'attiser un nationalisme français réactionnaire »

>>> Ne cofondez pas nationalisme avec la volonté d'indépendance et de souveraineté. Ne confondez pas patriotisme et nationalisme.

--- « A présent qu'il monte dans les sondages, Mélenchon s’aligne sur ceux comme Macron qui soutiennent les menaces de l'OTAN contre Moscou ».

>>> Il veut quitter l'OTAN, il dit que les menaces contre la Russie sont très dangereuses pour le monde, et il veut empêcher une guerre.

Je pense que vous devriez vraiment ne plus essayer d'écrire des articles, celui-ci est n'importe quoi, rempli de déclarations sans fondation aucune.

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Notre lecteur présente deux critiques fondamentales de l'article du WSWS, qui rappelle que Jean-Luc Mélenchon veut rétablir le service militaire et souligne le danger de guerre ainsi que le rôle de Mélenchon en tant que candidat pro-guerre.

Primo, il affirme que Mélenchon est antiguerre. Secundo, il oppose aux critiques de Mélenchon par le WSWS quelques revendications prétendument « radicales » perdues au fin fond du programme électoral de Mélenchon.

Ces critiques soulèvent des questions importantes pour la classe ouvrière, mais elles sont fondamentalement fausses, et l'appréciation de Mélenchon par le WSWS est correcte.

D'abord, Mélenchon a soutenu beaucoup de guerres; ses critiques tactiques de certaines guerres se fondent sur sa défense des intérêts impérialistes français. Il a applaudi la guerre de l'OTAN en Libye en 2011, se faisant l'écho des mensonges officiels selon lesquels c'était une intervention humanitaire en défense d'une révolution démocratique. Il s'est déclaré « en faveur de l'opération militaire en Libye, » car « J'approuve l'idée qu'on brise le tyran pour l'empêcher de briser la révolution. »

Il a critiqué la guerre syrienne après le putsch de l'OTAN en Ukraine en 2014, alors que l'offensive de Washington et de Berlin contre la Russie permettait à Berlin de se remilitariser et d'avancer son hégémonie en Europe, y compris contre Paris. Il a publié un livre nationaliste, Le Hareng de Bismarck, en 2015. Il y attaquait l'hégémonie allemande en Europe de l'Est et citait des statistiques pour affirmer que les Allemands, en tant qu'ethnie, sont plus gros et moins travailleurs que les Français. A présent, il semble à nouveau s'éloigner de la Russie pour se rapprocher de l'Allemagne.

Ses positions pro-guerre ne sont pas des erreurs accidentelles ; elles ressortent de sa participation et de son soutien de longue date au PS. Sous le président François Mitterrand, il a brièvement critiqué la guerre du Golfe contre l'Irak en 1991. Cette critique se développait toutefois strictement en fonction des limites imposées par la manipulation des sentiments anti-guerre par Mitterrand, et n'avait pas vocation à nuire aux relations de la France avec ses alliés américains et européens. Quand Mitterrand lui a dit qu'il était temps de taire ses critiques de la guerre, Mélenchon a obtempéré.

Aujourd'hui, si Mélenchon veut instaurer le service militaire universel – pour préparer une « époque » de guerre que prévoit le candidat favori Emmanuel Macron, ou pour faire face au danger d'une « guerre totale » avec la Russie qu'a évoqué Hollande – que compte-t-il faire ? « C'est la stratégie qui commande, pas le budget », déclare-t-il sans ambiguïté. Bref, si la stratégie de l'armée le nécessite, on dépensera d'innombrables milliards d'euros pour envoyer les appelés à la guerre.

Bien sûr, comme l'indique le lecteur, Mélenchon laisse entendre que la conscription permettra aux jeunes de choisir l'armée, la police, la sécurité civile, etc. Son programme avance toute une liste de revendications : quitter l'OTAN, augmenter les salaires, diminuer l'âge de la retraite, etc. De telles promesses renvoient à une tradition longue et réactionnaire de démagogie petite-bourgeoise.

Si Mélenchon offre tant de choses au peuple, pourquoi 44 pour cent des ouvriers comptent-ils voter pour Marine Le Pen et les néo-fascistes ? Pourquoi le PS est-il au bord de l'éclatement ? C'est que les travailleurs ont entendu la même chanson chaque fois que le PS et ses alliés faisaient campagne, depuis 1972. Au pouvoir, ils ont toujours trahi leurs promesses. Le PS a fait une politique pro-guerre et pro-austérité. Et après l'austérité et l'état d'urgence imposé par le PS sous Hollande, les travailleurs en ont ras le bol.

La version originale de cette politique était le Programme Commun signé en 1972 par le PS (fondé l'année d'avant) et le PCF stalinien. Le but de cette alliance était de donner au PS – qui représentait des couches sociales pro-impérialistes tirées de l'appareil d'Etat et du corps enseignant, y compris certaines dont les origines remontaient au régime de Vichy – un vernis socialiste entièrement factice. Si le PS était l'allié du PCF, le principal allié français du gouvernement soviétique, comment le PS pouvait-il ne pas être une organisation socialiste ?

C'était un mensonge historique. Le PCF, qui avait trahi de nombreuses luttes révolutionnaires, dont la grève générale de 1968, représentait non pas la continuité de la révolution russe de 1917, mais le stalinisme et le nationalisme. Cette méprise était fondée sur les mensonges infâmes des Procès de Moscou. On avait dit aux masses que Léon Trotsky et les Vieux Bolchéviks, les dirigeants internationalistes de la révolution du 1917 que Staline a ensuite fait assassiner, étaient des contrerévolutionnaires ou des agents fascistes, mais que Staline et ses alliés dans la direction du PCF après la Deuxième Guerre mondiale étaient des révolutionnaires.

Les promesses du Programme Commun – les nationalisations, l'emploi, les droits démocratiques, la construction du socialisme mais sans révolution prolétarienne, se sont avérées être des mensonges, aussi. Non seulement le PCF a approuvé la dissolution stalinienne de l'URSS et la restauration du capitalisme, mais le PS a carrément abandonné ses promesses, une fois au pouvoir. A partir du « tournant de la rigueur » de Mitterrand en 1982, une année après son élection, le PS a confirmé sans ambages ses intentions de mener une politique de guerre et d’austérité jusqu’à nos jours.

Mélenchon lui-même a rejoint le PS en 1976 après un passage par l'Organisation Communiste Internationaliste (OCI) lambertiste. L'OCI avait rompu avec le trotskysme et le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) sur une fausse perspective nationaliste, que l'alliance PS-PCF allait créer un gouvernement ouvrier en France. Mélenchon a ensuite évolué très loin à droite, devenant sénateur puis ministre PS. Il a toutefois retenu une certaine aptitude pour la démagogie petite-bourgeoise des années 1970.

C'est pourquoi, après avoir quitté le PS en 2009, il continue à publier des programmes dans le style du Programme Commun que personne dans l'establishment politique ne prend au sérieux. Après avoir encouragé des illusions dans le PS avec quelques promesses vides et superficielles, il s'aligne infailliblement sur les besoins de l'impérialisme français.

Un exemple est la référence confuse du lecteur au soutien de Mélenchon pour une Garde nationale. Il cite un lien Wikipédia qui laisse entendre que cette Garde nationale est celle formée après la Révolution française de 1789. Mais cette Garde nationale-là a été dissoute après 1871 et la Commune de Paris, dont la Garde nationale fut écrasée par l'armée française, et la Garde nationale est toute autre. Comme l'a indiqué l'article du WSWS, c'est une unité paramilitaire fondée l'année dernière par Hollande, dont la création avait été exigée auparavant par le FN.

Surtout après que Mélenchon a soutenu son allié grec, le gouvernement Syriza, quand ce dernier a imposé l'austérité voulue par l'UE aux travailleurs en foulant aux pieds leur vote écrasant contre l'austérité dans le référendum de juillet 2015, son rôle de classe est sans équivoque. C'est un homme politique capitaliste, qui joue sur les mensonges historiques et le nationalisme pour leurrer et étrangler l'opposition des travailleurs.

Ainsi, le lecteur défend le nationalisme de Mélenchon et avertit le WSWS : « Ne confondez pas le patriotisme et le nationalisme ». Il propose ensuite au WSWS de cesser de critiquer Mélenchon.

Le WSWS n'a aucune intention d'abandonner sa critique de Mélenchon. Il lutte pour construire une alternative pour les travailleurs, le Parti de l'égalité socialiste en France et d'autres sections du CIQI à travers le monde, en dévoilant le gouffre qui sépare des forces comme Mélenchon du trotskysme. Il encourage le lecteur à remettre en cause son soutien revendiqué pour le nationalisme, qu'il l'appelle ou non « patriotisme » afin de le faire paraître moins réactionnaire.

Le lecteur traite avec indifférence le rejet par Mélenchon du socialisme et d'un rôle politiquement indépendant pour la classe ouvrière, ou ses amitiés affichées avec des dirigeants de droite, dont le journaliste Eric Zemmour ou le conseiller politique Patrick Buisson, qui défendent tous les deux ouvertement l'héritage de la droite nationaliste française d'avant-guerre. Mais ce sont des indications claires que Mélenchon ne lutte pas pour une politique de gauche face à l'effondrement du PS. Il tente de démoraliser et de diviser les travailleurs en répandant le poison du nationalisme.