La contexte d’une machination anti-ouvrière :

Les travailleurs de Maruti Suzuki : pour quoi ils se battaient

Par Jerry White
15 avril 2017
Des travailleurs de l'usine d'assemblage de camions de Warren

La condamnation à perpétuité par un juge indien qui a frappé les 13 travailleurs de l’automobile le mois dernier a été un acte de vengeance de classe pour le rôle de premier plan que les travailleurs de l’usine d’assemblage de voitures de Maruti Suzuki (dans la ville de Manesar dans l’État du Haryana en Inde) ont joué dans la résistance aux conditions d’exploitation extrêmes qui prévalent dans les usines indiennes et les zones économiques spéciales.

uin 2011 grève sur le tas (origine : GurgaonWorkersNews)

De juin 2011 à juillet 2012, les travailleurs se sont engagés dans une série de grèves, des occupations de leurs ateliers, ont défié un lock-out, des victimisations et des violences des policiers et des voyous payés par l’entreprise. Cela a envoyé une secousse à travers la classe dirigeante indienne, qui cherchait à commercialiser le pays comme source de travail peu coûteux et docile pour les sociétés transnationales.

Depuis que la « libéralisation économique » du pays a commencé en 1991, Suzuki Motors, Hyundai, Ford, Caterpillar et d’autres sociétés transnationales ont profité de l’exploitation de travailleurs désespérément pauvres qui proviennent en grande partie de villages ruraux appauvris. Les tours d’appartements de grande hauteur, les complexes commerciaux modernes, les supermarchés et les banques qui se trouvent maintenant dans les quartiers les plus riches des villes de l’Inde sont hors de portée pour ces travailleurs. Ils vivent à l’étroit dans des bidonvilles et envoient beaucoup de leurs revenus à leurs familles dans les régions rurales de l’Inde.

Maruti Suzuki dispose de deux usines d’assemblage dans la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, juste à l’extérieur de la capitale nationale de l’Inde, New Delhi, où plus de 200 000 travailleurs sont employés dans des usines d’automobiles et autres.

Lorsque elle a ouvert ses portes en 2006, l’usine de Manesar de Maruti Suzuki a produit 250-300 voitures par quart de travail. Trois ans plus tard, cela a été porté à 550-600 par quart de travail, avec une cible d’une voiture qui roulait de la chaîne de montage toutes les 42 secondes. Les travailleurs travaillaient huit heures et demie par jour, avec seulement un déjeuner d’une demi-heure et deux pauses de thé de sept minutes, ce qui laissait à peine le temps de boire de l’eau ou de se soulager. Une minute de retard au retour d’une pause, sans parler de la prise d’un roulement, signifiait une réduction de salaire immédiate et dévastatrice.

Selon les dossiers du personnel de l’entreprise, l’usine Maruti Suzuki Manesar employait 4295 travailleurs en 2012. Parmi ceux-ci, 1054, soit moins d’un quart, étaient des employés à temps plein « réguliers » ou permanents. Ces travailleurs ont gagné 19 250 roupies indiennes (Rs. – soit 280 euros) par mois, mais près de la moitié de leur salaire (8910 Rs.) était lié à une « récompense de performance de production ». Si les travailleurs prenaient leur congé, ils se voyaient déduire 1500 Rs. (21,85 euros) pour une journée 2 200 (32,05 euros) pour deux jours, et 7 000 (102 euros), soit bien plus d’un tiers de leur salaire mensuel, pour quatre jours.

Des immeubles de bureaux de grande hauteur dans l’arrière-plan des voitures produisent toutes les 44 secondes par les travailleurs

Deux mille six cents travailleurs ont été fournis par des agences d’intérim et employés dans des contrats à court terme. Ils ont fait le même travail que les travailleurs réguliers, mais portaient des uniformes différents, gagnaient moins de la moitié du salaire (9,000 Rs. Ou 131,46 euros) et ces contrats pouvaient être résiliés à volonté. Un autre groupe de 641 travailleurs ont été désignés comme des « apprentis » et « stagiaires », piégés dans des postes à bas salaire pour devenir un travailleur intérimaire ou même régulier seulement si un superviseur jugeait qu’ils n’étaient pas des « fauteurs de troubles ».

Pire, les travailleurs ont estimé qu’entre les heures supplémentaires nécessaires pendant les changements de quart de travail – il était obligatoire pour un travailleur de rester sur la ligne jusqu’à ce qu’il soit remplacé – et le temps de réparer les défauts, ils ont effectué en moyenne deux heures supplémentaires non rémunérées par jour.

Les conditions de vie pour les travailleurs, victimes de Maruti Suzuki (Origine : The Factory un film par Rahul Roy)

Ce sont ces conditions qui ont donné lieu à la résistance déterminée des travailleurs de Maruti Suzuki. Le 4 juin 2011, les travailleurs ont lancé une grève et une occupation de 13 jours dans l’usine de Manesar, exigeant la reconnaissance d’un nouveau syndicat indépendant, le Syndicat des employés de Maruti Suzuki (MSEU) et l’abolition du système de travail contractuel détesté. Bien que la MSEU ait demandé à ne représenter que les travailleurs permanents, tous les travailleurs, y compris les travailleurs contractuels, les apprentis et les stagiaires, se sont joints à la lutte.

Les travailleurs se sont révoltés contre le syndicat officiel, l’Union Maruti Udyog Kamgar (MUKU), contrôlée par l’entreprise et sanctionnée par l’État, qui imposait les prescriptions de la direction. Ce syndicat « marionnette » ou « laquais », comme les travailleurs l’appelaient, était associé au Hind Mazdoor Sabha (HMS) ou à l’Assemblée des travailleurs de l’Inde, membre fondateur, avec la Fédération américaine du travail (AFL) et le Congrès des syndicats (TUC) britannique, de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) anticommunistes en 1949.

La veille du débrayage, les travailleurs ont demandé au commissaire du travail de l’État du Haryana d’enregistrer le MSEU. Le commissaire a apparemment mis au courant la direction et, le lendemain, la société a essayé de forcer les travailleurs à signer une déclaration sous serment en disant qu’ils étaient satisfaits du MUKU. Une fois que les travailleurs ont commencé la grève, la direction a licencié les 11 travailleurs dont le nom figurait sur le formulaire soumis au commissaire du travail. Ils ont exigé que ces travailleurs quittent les lieux, menaçant d’amener la police à « casser » la grève s’ils ne le font pas.

Alors que quelque 100 000 travailleurs de la banlieue industrielle de Manesar-Gurgaon ont menacé d’appeler à une grève de sympathie de deux heures, le Congrès des syndicats de l’Inde (AITUC), affiliés au Parti communiste de l’Inde (PCI), a prévalu sur le MSEU pour arrêter la lutte le 16 juin. Vingt-quatre ouvriers militants ont ensuite été congédiés ou suspendus.

Les bidonvilles à extérieur de l’usine de Manesar (Origine : The Factory un film par Rahul Roy)

Cela est vite devenu une habitude. Le PCI et l’autre grand parti stalinien, le Parti communiste de l’Inde (marxiste) ou PCM, et leurs syndicats affiliés – l’AITUC et le Centre des syndicats indiens (CITU) – ne sont pas socialistes. Ils ont longtemps collaboré avec le Parti du Congrès, le parti traditionnel de la classe dirigeante indienne, et ont été complices dans sa politique d’attirer des investissements étrangers avec de la main-d’œuvre bon marché. Cela a inclus la poursuite de ce que le PCI et le PCM appellent eux-mêmes des politiques « pro-investisseurs » dans les États indiens, comme le Bengale occidental, où ils ont formé le gouvernement.

En exploitant l’arrêt de la grève, l’entreprise et le gouvernement de l’État du Haryana, dirigé par le Congrès, ont entamé une offensive. Tout d’abord, le commissaire au travail a rejeté l’offre de reconnaissance de la MSEU, bien que les travailleurs avaient déserté le MUKU en masse. Puis, deux semaines plus tard, le 29 août 2011, la société a entamé un lock-out des travailleurs et le gouvernement de l’État a envoyé 500 policiers pour les expulser de l’usine.

Le bulletin d’information en 2011 de la grève de Maruti

Comme condition pour leur retour, Maruti Suzuki a exigé que les travailleurs signent une « pièce justificative de bonne conduite », en promettant qu’ils n’effectueraient aucun arrêt de travail, occupation ou manifestation de toute sorte qui pourraient avoir un impact négatif sur la production. Les travailleurs ont rejeté le chantage.

Sur les piquets de grève, les travailleurs ont parlé avec passion de leur lutte aux journalistes du World Socialist Web Site. « La société affirme que les travailleurs ont droit à 42 jours de congé chaque année. Mais dans la pratique, nous sommes pénalisés même pour prendre une seule journée. Si j’informe la direction à l’avance que je veux un jour de congé, mille cinq cents roupies seront éliminées de mon salaire. Si, pour une raison impérieuse, je prends congé sans informer la direction, le double de ce montant est coupé comme une mesure punitive.

« Comment pouvons-nous visiter nos parents s’ils sont malades ? » Demanda le travailleur. « Lorsque nous aurons besoin de plus d’argent pour les frais médicaux pendant ces périodes, notre salaire est réduit ! » Il a ajouté : « Pendant la pause du thé de sept minutes, nous devons nous précipiter pour prendre une tasse de thé, puis nous précipiter aux toilettes avec une tasse de thé à la main. Le nombre limité de toilettes disponibles aggrave le problème.

« Nous ne pouvons pas parler franchement contre ces actes inhumains de la direction car nous allons immédiatement faire face à des mesures disciplinaires. Nous voulions établir notre propre syndicat pour lutter pour nos droits. À moins que notre syndicat ne soit reconnu, nous ne pouvons pas nous confronter à la direction légalement. Tout le monde sait que nous sommes opprimés. Pourquoi le gouvernement ne fait-il pas quelque chose pour nous ? »

Encore une fois, les syndicats staliniens ont isolé les travailleurs attaqués. En conséquence, Maruti Suzuki a pu l’emporter. Après 33 jours, le lock-out a pris fin après que le MUKU a signé un accord, négocié par des fonctionnaires de l’État, qui a accepté la ligne de bonne conduite, et avec la suspension de 44 travailleurs militants.

Toutefois, la transaction a été rompue lorsque la direction a refusé d’embaucher 1000 travailleurs en intérim. Le 7 octobre 2011, les travailleurs permanents et intérimaires ont commencé une occupation en exigeant le recrutement des intérimaires ainsi que la réembauche des 44 travailleurs victimisés et l’abandon des plans de la direction de déduire deux jours de salaire pour chaque jour du lock-out.

Travailleurs de Suzuki Powertrain en grève pour soutenir les travailleurs de Maruti Suzuki à Manesar en octobre 2011

Cela a entraîné une vague de grèves de sympathie impliquant jusqu’à 12 000 travailleurs à travers la ceinture industrielle de Manesar-Gurgaon. Le gouvernement de l’État a répondu en déployant 1500 policiers pour mettre fin à l’occupation de huit jours, mais la grève a continué.

Avec les travailleurs encore isolés par les principaux syndicats, les dirigeants de MSEU ont soudainement mis fin à la grève le 21 octobre 2011, sans organiser de réunion ou de vote. Les dirigeants ont accepté les promesses sans valeur de la direction d’engager les travailleurs contractuels à leur discrétion et de mener une « enquête » sur les suspensions de 30 travailleurs, dont Sonu Gujjar et Shiv Kumar, respectivement le président et le secrétaire du MSEU.

Peu de temps après, il a été révélé que Gujjar et Kumar avaient été payés pour démissionner de leur travail. Bien que le montant, estimé à environ 1,6 million de roupies soit environ 30 585 euros, une somme dérisoire pour la direction. C’était inouï pour de jeunes travailleurs industriels de recevoir des indemnités de licenciement d’une telle « importance ». L’accord, soutenu par le gouvernement du Haryana, a permis à la direction de se débarrasser de nombreux ouvriers qui ont mené la lutte au cours des six derniers mois, tout en discréditant le MSEU et, ils l’espéraient, l’idée même de la solidarité et de la lutte ouvrière.

Cependant, les travailleurs se sont rapidement regroupés et ont rapidement formé une nouvelle organisation, l’Union des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU) pour poursuivre leur lutte. Il faudrait encore plus de six mois pour que le MSWU soit reconnu par l’État et l’entreprise, qui a finalement cédé le 1ᵉʳ mars 2012.

Travailleurs arrêtés dans le bus de la police

C’était clairement une retraite temporaire et tactique face au militantisme croissant de la classe ouvrière indienne, qui, le lendemain, le 2 mars 2012, s’est engagée dans une grève générale d’une journée, impliquant environ 100 millions de travailleurs, à s’opposer aux politiques économiques du gouvernement national de l’Alliance progressiste unifiée dirigée par le parti du Congrès national.

En avril 2012, le MSWU a publié sa Charte des revendications, y compris l’abolition du système contractuel et la régularisation de tous les travailleurs. Au cours des prochains mois, la direction a ignoré le MSWU et a préparé une contre-offensive pour briser le nouveau syndicat et réimposer sa dictature unilatérale sur l’usine.

Voilà le contexte de la provocation par l’entreprise le 18 juillet 2012, qui a été utilisé comme prétexte pour piéger, arrêter et torturer des centaines de travailleurs, de virer sommairement 546 travailleurs permanents et 1800 travailleurs contractuels de l’usine du Manesar, et faire un coup monté contre l’ensemble de la direction du MSWU sur des accusations de meurtre fabriquées de toutes pièces.

(Article paru d’abord en anglais le 12 avril 2017)