Un officier de l’armée allemande interpellé au motif de préparer un attentat terroriste

Par Peter Schwarz
4 mai 2017

L’arrestation d’un officier de 28 ans de l’armée allemande suspecté de projeter une attaque terroriste d’extrême-droite soulève des questions troublantes. Ce qui tout d’abord semblait être un bizarre cas isolé a rapidement montré que la Bundeswehr, l’armée allemande, formait un terreau fertile pour des éléments d’extrême-droite. 

Franco A. a été arrêté mercredi dernier après avoir tenté de récupérer une arme cachée dans l'aéroport de Vienne. Jusque-là, il n’avait pas éveillé l’attention des services de sécurité allemands. 

Il s’est rapidement avéré que Franco A. menait de fait une double vie. Militaire de carrière depuis huit ans dans la Bundeswehr, il portait le grade de lieutenant et était stationné à Illkirch, en Alsace. 

Fin 2015, il s'était aussi fait enregistrer comme réfugié syrien sous le nom de David Benjamin. Bien qu'originaire d'Offenbach, près de Francfort, ne parlant pas arabe et communiquant en français avec les autorités en français, il fut reconnu comme réfugié et assigné dans un centre d’hébergement pour réfugiés. En plus de sa solde de soldat il perçut la prestation servie aux réfugiés. 

Depuis son arrestation, le soupçon s’est confirmé que Franco A., sous sa fausse identité de réfugié, préparait un attentat terroriste contre des politiciens ou des militants de gauche, ce qui ensuite devait être mis sur le compte des réfugiés. 

Face à l’obstruction des autorités de sécurité et du ministère de la Défense et à la confirmation par bribes de ce que l’on savait déjà, les enquêtes des journalistes ont révélé que Franco A. prônait des positions d’extrême-droite qui étaient connues de ses supérieurs hiérarchiques. Des listes de cibles de personnes de gauche et antifascistes furent trouvées lors de perquisitions à son domicile. 

Vendredi, Spiegel Online rapportait que Franco A. avait attiré l'attention sur ses idées d’extrême-droite dès 2014 alors qu’il était en formation à l’École militaire de Saint-Cyr. Sa thèse de master avait été rejetée parce qu’elle reprenait « des idées racistes et extrémistes de droite très nettes et ne prenait pas de distance avec les penseurs et des philosophes correspondants, » a confirmé la ministre de la Défense, Ursula von der Leyen. 

À l’époque, un professeur de l'université avait conclu que la thèse de master « n'était pas compatible avec les principes de la démocratique libérale », rapporte Spiegel Online. Un scientifique du Centre d'histoire militaire et d’études sociales de la Bundeswehr (Zentrum für Militärgeschichte und Sozialwissenschaften der Bundeswehr) qui a lu la thèse, a conclu que le texte contenait manifestement une « pensée raciste. » 

Toutefois, les soupçons portés contre Franco A. furent abandonnés après qu'il a assuré à son supérieur allemand à l'université que les passages droitiers de son travail étaient dus à des contraintes du temps. Le supérieur avait fini par conclure que Franco A. ne partageait pas des positions d'extrême droite et lui donna une « seconde chance ». Franco A. a ensuite rédigé une nouvelle thèse qui fut acceptée. 

Apparemment, l'incident ne fut enregistré ni dans le dossier personnel de Franco A. ni transmis au service de contre-intelligence militaire allemand (MAD). Selon Spiegel Online, il ne fut divulgué que parce qu’un soldat se souvenant de l’incident le rapporta à ses supérieurs. 

Spiegel Online annonçait alors dimanche qu'une « liste de cibles potentielles d’attaques ou d’agressions contre des organisations et des individus de gauche et antifascistes » avait été trouvée lors de perquisitions à son domicile. Les cercles de sécurité ont confirmé l'existence de cette liste mais ont refusé tout commentaire quant à son probable but. 

Deux personnes au moins, la députée du parti Die Linke, qui fait campagne contre les tendances d’extrême-droite, et le responsable du « Centre pour la beauté politique » (Zentrum für politische Schnheit) qui organise des activités artistiques contre l’extrême-droite et les exportations d’armes, ont été informées par la police qu’elles figuraient sur cette liste. 

Le cas de Franco A. confirme que des éléments d'extrême droite sont attirés par la Bundeswehr où leurs opinions néo-fascistes sont soit tolérées, soit encouragées. Au cours de ces derniers mois, il y eut une série de scandales impliquant des cas de maltraitance grave et d’abus sexuel sur de jeunes recrues durant la formation, dont des incidents dans les casernes à Pfullendorf et à Sonderhausen. 

Cette tendance a pris une nouvelle dimension avec la récente annonce qu’un attentat terroriste d'extrême-droite serait apparemment en vue d’être planifié au sein des rangs de la Bundeswehr. Il est difficile d'imaginer que Franco A. n'ait eu ni confidents ni complices. 

Même les défenseurs de la Bundeswehr, comme le porte-parole du SPD au Parlement pour les questions de Défense, Rainer Arnold, ont dû admettre : « La détection de radicaux d'extrême-droite n'a pas toujours bien fonctionné dans la Bundeswehr. Évidemment, il n'y a pas eu assez d’efforts déployés. »

Selon Hans-Peter Bartels (Parti social-démocrate, SPD), commissaire du Parlement aux forces armées allemandes, la Bundeswehr est « structurellement plus vulnérable » que les autres secteurs de la société. « Les hiérarchies, les armes, les uniformes – tout cela attire certains candidats dont la Bundeswehr ne veut pas », a-t-il dit au Welt am Sonntag.

Von der Leyen a dû concéder que la direction militaire de la Bundeswehr connaissait un « problème d'attitude » et un « esprit de corps mal compris », qui mène sans cesse à une situation où l'inconduite n'est pas correctement traitée. « Au lieu de cela, on ferme les yeux jusqu'à ce qu'un scandale éclate. Et ce n'est pas bien », a-t-elle déclaré sur la chaîne de télévision ZDF. « La Bundeswehr connaît un problème d'attitude et a évidemment des faiblesses en matière de commandement à différents niveaux. »

En fait, ce qui est en cause ici ce n'est ni un « problème de comportement » ni une « faiblesse ». L'attrait de la Bundeswehr pour des forces de droite et d'extrême droite est le résultat inévitable du retour du militarisme allemand. Sa transformation en une armée professionnelle, qui fait la guerre et tue partout dans le monde, attire inévitablement des éléments qui embrassent des conceptions d’extrême-droite et militaristes quant à d'autres questions politiques et sociales.

Les prétentions de von der Leyen et d'autres membres du gouvernement, comme quoi une fois de plus l'Allemagne « assume des responsabilités » et joue un rôle politique et militaire correspondant à son poids économique, servent aussi à attirer de tels éléments.

Dans la République de Weimar, l'état-major général de la Reichswehr, des Freikorps (les corps francs) et des groupes paramilitaires, qui ont émergé de l'armée après la défaite de l'Allemagne dans la Première Guerre mondiale, avaient formé un État dans l’État. Ils ont fourni un milieu propice pour les organisations d'extrême-droite et les actes de violence. De nombreux socialistes, dont Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, ont été assassinés par eux, et ils ont servi de base aux tristement célèbres troupes d’assaut de Hitler (Sturmabteilung, SA). 

Pendant longtemps, tout cela semblait faire partie de l'histoire. Mais maintenant, il est clair que tous les discours sur « les citoyens en uniforme » et le « leadership intérieur » n'ont en rien modifié le caractère du militarisme. Le cas de Franco A. est un signal d’alarme. La croissance du danger de l'extrême droite va de pair avec la croissance du militarisme. 

(Article original paru le 2 mai 2017)