L’enquête suédoise sur Julian Assange était un coup monté dès le début

Par David Walsh
22 mai 2017

Vendredi, les autorités suédoises ont annoncé qu’elles abandonnaient leur enquête sur les accusations d’atteintes sexuelles contre le cofondateur de WikiLeaks, Julian Assange. En fait, leur dossier juridique contre lui est totalement vide, et l’a toujours été. Toute l’affaire était un « coup monté » dès le début, visant à discréditer et à paralyser WikiLeaks et à créer des conditions dans lesquelles Assange pouvait être extradé ou enlevé vers les États-Unis, pour y être exécuté ou condamné à la prison à vie.

Le seul « crime » de WikiLeaks était de faire la lumière sur les activités illégales et meurtrières de l’impérialisme américain et de ses alliés en Irak, en Afghanistan et dans le monde entier.

La campagne frauduleuse d’accusations de « viol » contre Assange a été menée au cours des sept dernières années par les forces combinées de l’appareil de renseignement et des médias d’une part, et de la politique de pseudo-gauche, de l’autre. Les premières ont fourni le muscle, alors que cette dernière a contribué le « cerveau » de l’opération, légitimant l’attaque contre Assange à chaque tournant de l’histoire, au nom de la soi-disant protection des femmes contre les abus.

L’abandon de l’enquête suédoise ne signifie pas que la volonté de supprimer les révélations de la criminalité de Washington s’arrêtera. Loin de là. Le terrain et les conditions ont simplement changé de décor. Les autorités américaines et leurs alliés n’ont pas pour un instant abandonné l’idée de faire de WikiLeaks un exemple.

Les États-Unis ont fait savoir qu’ils ont préparé un acte d’accusation contre Assange, et Washington aimerait qu’il soit extradé vers les États-Unis. Les autorités britanniques, en outre, ont déclaré qu’elles ont toujours l’intention d’arrêter Assange s’il quitte l’ambassade équatorienne, où il a été piégé pendant cinq ans, au motif d’un manquement aux conditions de sa libération sous caution.

Dans sa diatribe fasciste prononcée au Center for Strategic and International Studies le 13 avril, le directeur de la CIA nommé par Donald Trump, Michael Pompeo, a affirmé que « WikiLeaks se promène comme un service de renseignement hostile et parle comme un service de renseignement hostile […] Il est temps de critiquer WikiLeaks pour ce qu’il est réellement – un service de renseignement hostile non étatique souvent encouragé par des acteurs étatiques comme la Russie. » Il a également proclamé : « Nous devons reconnaître que nous ne pouvons plus permettre à Assange et à ses collègues la latitude d’utiliser les valeurs de la liberté d’expression contre nous. »

Les menaces de violence contre Assange et WikiLeaks n’ont rien de nouveau. Alors que l’ancien vice-président américain Joseph Biden a comparé Assange à un « terroriste high-tech », l’ancien président de la Chambre, Newt Gingrich, a déclaré que le fondateur de WikiLeaks « devrait être considéré comme un combattant ennemi ».

Bob Beckel, le directeur de campagne du candidat démocrate à la présidentielle Walter Mondale en 1984 et chroniqueur de Fox News, a suggéré avec délicatesse : « Ce mec est un traître, il est traître et il a violé toutes les lois des États-Unis […] Il n’y a qu’une seule façon de le faire : tuer illégalement le fils de pute. »

Ceux qui défendent la persécution de WikiLeaks aiment ricaner de la notion de « conspiration » contre cette organisation. Il y avait bien un complot, mais ce n’était pas un grand secret.

À l’époque de l’ouverture de l’enquête par les autorités suédoises sur les méfaits allégués d’Assange en 2010, une petite armée d’agents du FBI et du Pentagone, dirigée par des responsables du gouvernement Obama, travaillait d’arrache-pied déjà pour déterminer comment faire taire WikiLeaks et neutraliser ses dirigeants.

Un article du Daily Beast en septembre 2010 expliquait : « Baptisé WikiLeaks War Room [cellule de crise WikiLeaks, ndt] par quelques-uns de ses participants, l’opération est en état d’alerte 24 heures sur 24 ce mois-ci en raison de la menace de WikiLeaks et son chef insaisissable, Julian Assange, de mettre dans le domaine public un deuxième lot de milliers de livres de bord militaires américaines provenant d’Afghanistan. »

Un mandat d’arrêt international a été émis contre Assange deux mois plus tard, en rapport avec un dossier qui avait été abandonné à juste titre 24 heures après son ouverture en août 2010 par la procureure en chef de Stockholm, Eva Finne. Elle avait constaté qu’il n’y avait aucune « raison de soupçonner qu’il [Assange] avait commis un viol. » Ensuite, cependant, des forces politiques plus puissantes sont intervenues.

Les faits sont encore plus accablants lorsque la chronologie est examinée de près. Le 28 novembre 2010, WikiLeaks a commencé à diffuser 250 000 télégrammes secrets envoyés au Département d’État américain par des consulats et des ambassades ainsi que d’autres missions diplomatiques entre décembre 1966 et février 2010. Le gouvernement américain a réagi avec indignation et menaces. WikiLeaks a été la cible d’attaques financières et d’autres types d’attaques systématiques.

Deux jours plus tard, le 30 novembre, Interpol, à la demande de la procureure suédoise Marianne Ny, a publié une notice rouge destinée à 188 pays pour l’arrestation d’Assange par rapport à l’enquête préliminaire suédoise (pour laquelle aucun acte d’accusation, ni aucune plainte n’existait). Interpol a rendu la demande publique. Assange a été détenu par la police à Londres le 7 décembre.

Toute personne avec un soupçon d’honnêteté ou de perspicacité politique peut faire le rapprochement. Les différents organismes gouvernementaux américains ont organisé ou profité d’un scandale sexuel, l’une des méthodes les plus favorisées pour régler les comptes dans l’establishment politique américain. Les informations dans la presse ont constaté qu’en décembre 2010 « un secrétaire de la Défense des États-Unis, Robert Gates, a déclaré aux journalistes que l’arrestation [d’Assange à Londres] « est une bonne nouvelle pour moi ».

Naturellement, les idiots cyniques et suffisants comme Marina Hyde du Guardian, le journal porte-parole des bas-fonds du libéralisme anglais, continuent d’insister que le dossier avait certains mérites. « Je pense que nous avons tous appris une leçon vraiment importante là, c’est que si vous attendez très longtemps et refusez absolument de faire face aux ennuis, ces mauvaises choses disparaissent », a-t-elle écrit vendredi.

Hyde parle pour les éléments féministes et anciennement de gauche qui ont abandonné leur opposition, qui n’a jamais été terriblement profonde, à la guerre et à l’impérialisme. L’affaire Assange est encore un autre mécanisme par lequel une couche d’anciens radicaux aisés s’est éloignée et a rejoint « l’autre camp », un processus qui se réalise depuis le début des années 1990.

L’un des principaux instigateurs de l’attaque contre Assange en Suède était l’avocat et politicien Claes Borgström, membre du gouvernement social-démocrate de 2000 à 2007, le gouvernement qui a soutenu l’invasion américaine de l’Afghanistan. Borgström, qui est devenu l’avocat des accusateurs d’Assange, a servi de porte-parole des sociaux-démocrates sur la question de l’égalité des sexes. Il a soutenu que tous les hommes étaient collectivement responsables de la violence à l’égard des femmes et a comparé tout le genre masculin aux Talibans. Borgström est maintenant membre du Parti de gauche en Suède.

Katha Pollitt du magazine Nation a rejoint la campagne contre Assange en 2010, en faisant valoir que « lorsqu’il s’agit de viol, la gauche ne comprend toujours pas. »

Socialist Worker, dans « Défendre WikiLeaks, ne pas banaliser des accusations de viol » (août 2012), a affirmé que « Assange et certains de ses partisans ont refusé de prendre les allégations de viol au sérieux. Ses propres avocats ont approuvé les théories du complot en traitant les femmes [les prétendues victimes, ndt] d’un "guet-apens » […] Les accusations de viol ne devraient jamais être banalisées ni écartées. »

International Viewpoint, en septembre 2013, a fait valoir que « L’appel à Assange pour qu’il se présente à l’interrogatoire sur des allégations d’agression sexuelle en Suède est légitime en soi. »

Au cours des dernières années, la pseudo-gauche internationale a à peine mentionné le nom d’Assange. Pour apaiser leur milieu réactionnaire de la politique du genre, ils le donneraient sans hésiter en pâture à la meute.

Ces forces « de gauche » et libérales jouent un rôle social objectif. Les réalités des invasions, de l’occupation et de la guerre néocoloniale sont loin d’être jolies. Si les voyous du Pentagone et de la CIA devaient se débrouiller eux-mêmes, obligés de faire face au public américain et de justifier leurs actions sans intermédiaires ou interprètes, ils perdraient toute crédibilité presque immédiatement.

Les services des médias libéraux, comme le New York Times et le Washington Post, et une multitude de nantis « gauchistes » d’aujourd’hui avec leur badge d’opposants d’autrefois au système, sont nécessaires pour sanctifier le processus brutal de l’oppression impérialiste – ou la persécution politique dans le cas de WikiLeaks – en l’entourant de la « démocratie », des « droits de l’homme » ou des « droits des femmes ».

La dévalorisation de tous ces éléments est une tâche d’éducation politique essentielle de notre époque.

(Article paru en anglais le 20 mai 2017)