Von der Leyen, ministre allemande de la défense, demande pardon pour sa critique de l’armée

Par Ulrich Rippert
9 mai 2017

Jeudi, la ministre de la Défense allemande, Ursula Von der Leyen, a présenté ses excuses auprès des généraux de l’armée après avoir légèrement critiqué les hauts gradés pour avoir fermé les yeux sur les activités des extrémistes de droite dans ses rangs. L’incident démontre le pouvoir croissant de l’état-major général du pays sur fond de la résurgence du militarisme allemand.

De plus amples informations ont été révélées ces derniers jours au sujet de l’extrémiste de droite arrêté, le lieutenant Franco A., qui, bénéficiant de la protection de sections du commandement militaire allemand, prévoyait des attaques contre des représentants gouvernementaux, des militants de gauche et des organisations juives et musulmanes.

Le week-end dernier, la ministre de la Défense, Ursula Von der Leyen, a tenté de minimiser l’affaire tout en critiquant légèrement les actions de la Bundeswehr (armée allemande). Elle a parlé d’un « problème d’attitude » dans la direction de l’armée. Parmi les troupes, il y avait un « esprit de corps mal compris », qui, entre autres, a entraîné des erreurs qui n’ont pas été traitées correctement. « Ils détournent le regard. C’est ainsi que cela se passe jusqu’à ce qu’un incident surgisse. Et ce n’est pas acceptable », a-t-elle déclaré dans l’émission Berlin Direkt de la ZDF.

Ces remarques ont déclenché une vague de protestations de la part de l’armée. Le président de l’Association de l’armée allemande (DBWV), le lieutenant André Wüstner, a déclaré que le comportement de la ministre était « incroyable ». Personne dans l’armée, selon lui, ne pouvait « confirmer » ses affirmations et l’image du personnel de direction de l’armée qu’elle présentait. Il était inacceptable qu’une ministre, « pour ainsi dire, quitte la tribune et exprime des jugements sur l’armée. »

Le sergent-major à la retraite Gerhard Stärk, également membre de premier plan du DBWV, a dénoncé Von der Leyen pour avoir envoyé « précisément le mauvais signal en accusant l’armée d’avoir des problèmes de direction à différents niveaux ». Une telle dénonciation générale des troupes ne pouvait pas être acceptée, a-t-il dit. Le cas de Franco A. était un incident isolé. Tout ne doit pas être remis en question à cause d’un seul homme. Les critiques faites par la ministre de la Défense étaient « très aliénantes et frustrantes ». Elles étaient des « déclarations horribles ».

Les dénonciations de Von der Leyen ne se limitaient pas à l’armée. Les sociaux-démocrates (SPD), les Verts et le Parti de gauche ont tous attaqué la ministre. Le président du SPD, Martin Schulz, l’a accusée de ne pas avoir conscience de ses responsabilités. L’expert du SPD sur les questions de défense, Rainer Arnold, lui a demandé de présenter ses excuses aux soldats. L’ancien chef adjoint de l’organisation de jeunesse du SPD Lars Klingbeil a accusé Von der Leyen de « trahir des centaines de milliers de soldats ». L’expert des Verts sur les questions de défense, Tobias Lindner, a déclaré : « Ce n’est pas de la responsabilité de l’armée si elle exerce une attraction plus forte pour les extrémistes de droite. »

Jeudi, Von der Leyen a invité une centaine de généraux et d’autres hauts gradés de l’armée à un discours au ministère de la Défense. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle ait passé un savon aux dirigeants de l’armée et demandé comment une conspiration terroriste de droite a pu se développer dans l’armée et qui en était responsable. Mais au lieu de cela la direction de l’armée a fait une démonstration de son pouvoir.

La ministre a commencé ses remarques en se prosternant devant les généraux et a présenté des excuses en bonne et due forme pour ses critiques. Elle a déclaré : « Indépendamment de l’endroit où ces hommes et ces femmes servent ou travaillent, c’est un service essentiel pour notre pays. Ils méritent des remerciements et de la reconnaissance pour cela. J’aurais aimé avoir fait ces déclarations au cours de l’entretien de cinq minutes sur l’extrémisme de droite. Je suis désolée de ne pas l’avoir fait. J’en suis déçue. »

La presse de droite a jubilé, et le Frankfurter Allgemeine Zeitung a intitulé son reportage sur l’incident « Von der Leyen demande pardon aux généraux ».

Le fait que Von der Leyen s’incline ainsi devant les généraux contredit le principe démocratique de la subordination de l’armée au pouvoir civil qui fut inscrit dans la Loi fondamentale de l’Allemagne afin de surmonter l’opposition profonde au réarmement et à la création de l’armée allemande. Selon l’article 65, le ministre de la Défense, et dans le cas de la défense du pays, le chancelier, a le pouvoir d’émettre des ordres et de commander les forces armées. En outre, l’armée est une armée parlementaire, au sens où seul le Bundestag (le parlement allemand), et non le gouvernement, peut décider d’une intervention militaire.

Il est maintenant clair que la subordination de l’armée aux décisions politiques n’était en vigueur que pendant la période relativement pacifique de l’après-guerre. Dès que l’armée a commencé à participer à des interventions militaires et à se préparer aux conflits entre les grandes puissances, les dirigeants militaires ont insisté sur son inviolabilité et son indépendance, ce que le gouvernement et les partis politiques ont accepté.

À la mi-avril, l’historien militaire Sönke Neitzel a demandé à l’état-major général allemand de faire entendre sa voix et d’intervenir dans la politique étrangère et intérieure. En temps de guerre, « l’état-major général, c’est-à-dire les près de 200 employés de haut rang dans les groupes de rémunération B 6 à B 10 », sont tout simplement considérés comme meilleurs que les politiciens.

Moins de quatre semaines plus tard, cet appel est devenu une réalité. Confrontés à une conspiration néo-nazie, qui pourrait avoir des ramifications dans les échelons les plus élevés de l’armée, les généraux rejettent tout contrôle civil, attaquent leurs supérieurs politiques, et les responsables civils consentent à leurs demandes.

De telles relations existaient en Allemagne pendant la République de Weimar, lorsque l’état-major formait un état dans l’état et que l’armée servait de pépinière pour les groupes terroristes de droite qui ont assassiné des socialistes, des pacifistes et même un ministre du gouvernement, Walther Rathenau, avec impunité, contribuant de manière significative à la montée des nazis.

Les deux principaux généraux allemands de la Première Guerre mondiale ont agi directement contre la République de Weimar : le général Ludendorff a soutenu le Putsch de Kapp en 1920 et trois ans plus tard a lancé une révolte avec Hitler à Munich. Le général Paul von Hindenburg est devenu président en 1925 et a nommé Hitler chancelier en janvier 1933.

Cette tradition malsaine est à nouveau relancée avec le retour du militarisme allemand.

Von der Leyen a fait de son mieux pour dissimuler cette histoire. En se référant aux souvenirs de la Wehrmacht trouvés dans les locaux de la caserne où Franco A. a servi, elle a déclaré aux généraux que la Wehrmacht de Hitler n’était « pas le fournisseur de la tradition » pour l’armée. « Ce n’est rien de nouveau. Cela est évident pour l’armée. Dans la directive Tradition de 1982, il est très clairement indiqué : “Un régime extrajudiciaire comme le Troisième Reich ne peut pas être la base de la tradition”. »

C’est un mensonge transparent. Nous avons noté dans un article précédent que, lors de sa fondation le 12 novembre 1955, l’armée était encore appelée la « nouvelle Wehrmacht ». Tous les 44 généraux et amiraux nommés avant 1957 venaient de la Wehrmacht d’Hitler, dans la grande majorité de l’état-major général de l’armée. En 1959, il y avait 12 360 officiers de la Wehrmacht sur un total de 14 900 soldats professionnels dans le corps des officiers. Trois cents provenaient des principaux corps des SS.

Selon une étude publiée par l’historien militaire Wolfram Wette en 2011, « cette continuité du personnel [a posé] un grave défi pour la vie interne de l’armée ». Dans le corps d’officiers de l’armée, la tendance persistait depuis longtemps « de s’orienter vers les traditions antérieures à 1945. »

Selon un reportage publié dans le Süddeutsche Zeitung de vendredi, sept casernes de l’armée portent toujours le nom de grandes figures de la Wehrmacht, dont deux, à Augustdorf, au nord de la Rhénanie-Westphalie et à Dornstadt, dans le Bade-Wurtemberg, nommées « Feld maréchal Erwin Rommel » et une à Münster dans la Basse-Saxe, nommée Hindenburg.

À l’initiative du ministère de la propagande de Goebbels, Rommel est devenu un héros de guerre dans le Troisième Reich et a été présenté comme le général le plus célèbre d’Hitler. Comme il était en désaccord avec Hitler sur des questions militaires à la fin de la guerre et a été poussé à se suicider, son héritage a continué sans taches dans la période d’après-guerre et le culte de Rommel a persisté.

Le cas de Franco A. et ses conséquences démontrent que le retour de l’Allemagne au militarisme et à la politique impérialiste n’implique pas seulement le danger de nouvelles guerres à l’étranger, mais aussi un retour au régime militaire et à la dictature à l’intérieur.

(Article paru en anglais le 8 mai 2017)