Les manifestations s'étendent au Maroc suite à la grève générale du Rif

Par Anthony Torres
14 juin 2017

Des dizaines de milliers de personnes ont défilé dimanche à Rabat, la capitale du Maroc, en solidarité avec les grèves et les mobilisations dans le Rif et de nombreuses villes marocaines. Les grévistes et les manifestants appellent exigent la libération de membres du « hirak », le mouvement de protestation contre la mort l'année dernière de Mouhcine Fikri aux mains des forces de l'ordre, dont les dirigeants ont été ciblés par des rafles de la police.

Les manifestants à Rabat étaient si nombreuse que le cortège compact s'étendait sur plus d'un kilomètre, selon les témoins. Les manifestants, parmi lesquels étaient présents des responsables syndicaux ainsi que de divers partis politiques, dénonçaient non seulement la répression mais aussi les inégalités criantes du régime chérifien. Ils scandaient des slogans dont « Libérez les prisonniers » et « Liberté, dignité, justice sociale ».

C'est le produit de plusieurs mois de manifestations, concentrées dans les villes autour d'Al Hoceïma dans le Rif, qui se sont répandues à divers moments à travers le pays pour s'opposer à la brutalité de la monarchie marocaine, mais aussi exiger plus d'hôpitaux ou d'emploi.

Fikri est mort en novembre 2016 au cours d’une confrontation avec la police et des responsables de l’administration qui voulaient lui confisquer un lot d’espadons qu'il avait acheté. Il a essayé de négocier avec les autorités pendant plusieurs heures afin d’éviter la destruction du poisson. Finalement, ils ont ordonné que ses poissons soient confisqués et détruits dans la benne d’un camion à ordures. Fikri et plusieurs amis sont montés dans la benne à ordures pour récupérer sa marchandise, mais la police a donné l'ordre d'activer la benne, et Fikri est mort écrasé.

Des dizaines de milliers de personnes avaient défilé à Al Hoceïma, mais aussi dans les principales villes du Maroc, dont Casablanca, la capitale Rabat, Fès, Marrakech et Agadir, pour les funérailles de Fikri en octobre. Beaucoup ont comparé sa mort au suicide de Mohamed Bouazizi, le jeune marchand dont l’immolation en guise de protestation contre la confiscation de ses fruits et légumes a déclenché les soulèvements qui en 2011 renversèrent le président tunisien Zine El Abedine Ben Ali et Hosni Moubarek en Egypte.

Le Rif est une des régions les plus pauvres du pays, et historiquement un centre de l'opposition à la colonisation française et espagnole du pays. Il est fortement militarisé depuis l'insurrection en 1958 contre la fermeture de la frontière avec l’Algérie voisine, pendant la guerre de l’Algérie pour son indépendance contre la France. Ce soulèvement fut écrasé par 30.000 hommes dirigée par le prince héritier Moulay Hassan, le futur Mohammed V, menant à la marginalisation durable du Rif. Al-Hoceïma avait aussi été un haut lieu des «émeutes du pain» en 1984.

Selon Pierre Vermeren, chercheur spécialiste du Maroc à l’université Paris-I, « Au moindre incident (un manifestant tué, une bavure policière), la situation peut dégénérer. Depuis toujours, le Palais surveille le Rif comme le lait sur le feu. La province est hypermilitarisée. Pour l’instant, la mobilisation reste cantonnée à Al-Hoceima, qui est somme toute une petite ville de province, mais si elle devait s’étendre aux grandes villes du Nord, en particulier Nador, peut-être trois fois plus grande et mal contrôlée par la police, les autorités commenceraient à paniquer. »

L'arrestation pour « atteinte à la sécurité intérieure » de la figure centrale de la contestation, Nasser Zefzafi, du mouvement « hirak », ainsi que d'une quarantaine d'autres membres, ont provoqué un large mécontentement populaire. Najib Ahmajik, numéro deux du "hirak", a lancé un appel à une grève générale sur les réseaux sociaux. Ils étaient près de 2.000 à exiger de nouveau la "libération des prisonniers", brandissant en tête de cortège une banderole avec le portrait de Zefzafi.

En milieu d'après-midi, la quasi-totalité des magasins du centre-ville ont observé une grève générale pour exiger la remise en liberté des chefs du "hirak". Depuis presque une semaine, les manifestants se rassemblent dans le quartier Sidi Abed, proche du centre-ville d'Al Hoceïma.

Des sit-in et rassemblements de "solidarité" ont été organisés ailleurs dans le royaume, dont plusieurs ont été dispersés violemment par la police, à Rabat, Casablanca et Meknès. A Nador, la presse a fait état de l'arrestation d'un journaliste algérien du journal El Watan. Après des heurts nocturnes avec les policiers pendant le week-end des arrestations, les manifestations se sont déroulées depuis lors sans violences.

La lutte des masses opprimées du Rif ont un impact aussi en Europe comme en France, en Belgique et aux Pays Bas où la communauté marocaine originaire du Rif se sont aussi rassemblés devant les consulats marocains en soutien aux rifains.

La nature explosive du conflit de classe en Afrique du Nord et ses implications révolutionnaires reviennent une fois de plus à la surface de la vie politique. Les luttes révolutionnaires de la classe ouvrière tunisienne et égyptienne en 2011 sont toujours à l’esprit de millions de gens, et la monarchie marocaine cherche désespérément à garder le contrôle de la situation et à limiter l’expression du mécontentement populaire.

L'arrivée au pouvoir de l'ancien régime en Tunisie sous la présidence de Caïd Essebsi et après le coup de Sissi en Égypte n'a pas résolu les questions essentielles qui avaient provoqué l'entrée en lutte révolutionnaire du prolétariat il y a six ans.

La stabilisation temporaire de la monarchie marocaine et de la Tunisie, sous la présidence d'Essebsi qui est un ancien responsable politique du parti de Ben Ali – grâce au rôle contre-révolutionnaire du Front populaire en Tunisie et du syndicat UGTT, ancien pilier du régime Ben Ali – croule sous l'impact d'une mobilisation des travailleurs et des masses opprimées. Ceux-ci se dressent à nouveau contre la répression de l'armée et de la garde nationale.

Ces manifestations au Maroc ont lieu en parallèle d'un mouvement social en Tunisie qui a commencé aux mois de mars dans la région de Tataouine, dans le sud du pays dont est parti la révolution il y a six ans.

La situation s'est extrêmement tendue depuis mi-mai : de violents affrontements se sont déroulés entre la garde nationale venue en renfort de l'armée et les masses tunisiennes, qui exigent « une part de pétrole » pour boucler leur budgets. Des manifestations de soutiens se sont déroulées dans d'autres villes, dont Tunis.