« Il n’y a aucune preuve pour étayer la moindre accusation »

Quatre mois se sont écoulés depuis le coup monté et la condamnation des travailleurs de Maruti Suzuki en Inde

Par Jerry White
18 juillet 2017

Cette semaine marque le quatrième mois depuis qu’un tribunal de l’État d’Haryana dans le nord de l’Inde a condamné les 13 travailleurs de l’automobile de l’usine de montage de Maruti Suzuki à Manesar à la prison à perpétuité sur des accusations de meurtre forgées de toutes pièces.

Suite aux grèves et occupations de l’usine et d’autres actions militantes qui avaient forcé la direction à reconnaître le Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU), l’entreprise a monté une provocation le 18 juillet 2012. Elle a menacé de licencier un travailleur qui s’était opposé à une insulte raciste par un cadre, et elle a plus tard a envoyé des voyous (des « videurs ») pour attaquer les travailleurs venus à sa défense. Au milieu de l’altercation, un incendie s’est déclaré mystérieusement, ce qui a entraîné la mort par asphyxie d’un cadre des ressources humaines.

Les travailleurs ont été condamnés le 10 mars de cette année. Huit jours plus tard, le juge Rajinder Pal Goyal les a condamnés à perpétuité, dans le système pénitentiaire infâme de l’Inde.

Les travailleurs sont victimes d’un coup monté monstrueux, mené par la société japonaise et les autorités de l’État d’Haryana qui sont résolues à écraser toute résistance aux conditions de travail abominables qui prévalent dans les zones économiques franches et les zones industrielles de l’Inde.

Le Comité international de la Quatrième Internationale et le World Socialist Web Site ont lancé une campagne internationale pour défendre ces travailleurs héroïques. Nous encourageons les travailleurs, les étudiants et tous ceux qui défendent les droits démocratiques à signer la pétition exigeant la libération immédiate des travailleurs de Maruti Suzuki.

Au cours du procès, le parquet, qui au début voulait imposer la peine de mort, n’a pas fourni la moindre preuve qui impliquait les travailleurs dans la mort de Avineesh Dev, le seul cadre de l’usine qui était solidaire avec la lutte des travailleurs.

Douze des 13 condamnés sont des dirigeants du MSWU, qui a été créé lors d’une révolte contre un syndicat jaune favorisé par l’État et l’entreprise qui étaient tous de connivence dans l’exploitation brutale des travailleurs. À la suite de la provocation par la société le 18 juillet 2012, des milliers de travailleurs ont été licenciés, des centaines ont été arrêtés et le MSWU, qui avait gagné un large soutien pour s’opposer au système détesté des contrats d’intérim, a été écrasé.

Les hommes emprisonnés sont : le président du MSWU, Ram Meher, 30 ans ; le vice-président, Sohan Kumar, 28 ans ; le secrétaire général, Sarabjeet Singh, 24 ans ; le secrétaire, Pawan Kumar, 26 ans ; le conseiller juridique, Ajmer Singh, 27 ans ; le trésorier, Suresh Kumar, 32 ans ; les dirigeants Sandeep Dhillon (31 ans), Ram Bilas (25 ans), Jiya Lal (31 ans) ; ainsi que Amarjeet Singh, Dhanraj Bambi, Pradeep Gujjar et Yogesh Kumar. Tous proviennent de zones rurales pauvres et la plupart ont des enfants en bas âge, des femmes et des parents âgés qui dépendent entièrement des revenus qu’ils ont perdus. (les informations générales sur les condamnés peuvent être consultées sur Facebook).

Le World Socialist Web Site a publié une analyse détaillée (ici en anglais) du coup monté, qui démontre la collusion entre la police et l’entreprise, le coaching des témoins, et la fabrication de preuves par la police et les procureurs dans l’État d’Haryana qui à l’époque était gouverné par le Parti du Congrès. La police a systématiquement évité d’effectuer des tests scientifiques rudimentaires qui auraient exonéré les hommes condamnés. Pour sa part, le juge a transféré à plusieurs reprises la charge de la preuve des procureurs aux accusés, tout en excluant tous les travailleurs témoins des événements mais qui n’ont pas été inculpés au motif qu’ils seraient de parti pris.

Néanmoins, le contenu du dossier du parquet s’est avéré si maigre que le juge Goyal a dû acquitter 117 des 148 travailleurs traînés dans son tribunal de toutes les accusations portées contre eux.

En plus des 13 travailleurs condamnés à perpétuité, 18 travailleurs ont été reconnus coupables de délits et ont écopé de peines de deux à cinq ans de prison. Mardi, le tribunal pour le Punjab et Haryana a accordé une liberté sous caution à quatre anciens travailleurs de Maruti Suzuki : Jogender, Iqbal, Ramshabd Morya et Pradeep Kumar, qui avaient été condamnés à cinq ans de prison. Le tribunal a précédemment libéré 14 autres personnes condamnées à deux ans.

Aucun des 117 travailleurs que le tribunal a dû exonérer n’a reçu une indemnité pour avoir été illégalement licencié par la société et détenu en prison sans caution depuis des années après avoir été pris dans le filet de la police suite à la confrontation de juillet 2012.

De plus, la vendetta contre les hommes acquittés et libérés n’est pas terminée. Le mois dernier, le gouvernement d’Haryana, maintenant dirigé par le parti chauvin hindou Bharatiya Janata Party (BJP), a annoncé qu’il allait faire appel à la libération des 117 travailleurs et cherchait à durcir les peines prononcées contre les 18 travailleurs condamnés pour des délits moins graves.

Les reporters du World Socialist Web Site ont parlé récemment avec quelques-uns des travailleurs acquittés lors d’une visite à la zone industrielle de Gurgaon-Manesar juste à l’extérieur de la capitale indienne, New Delhi. Ils ont expliqué les difficultés rencontrées par leur famille pendant leur séjour en prison et ont déclaré qu’ils n’avaient pas de fonds pour déposer leurs dossiers aux prud’hommes afin d’exiger leur réintégration dans leurs emplois.

Subash du district de Panipat à Haryana a déclaré qu’il avait été arrêté en août 2012. « La police a fouillé ma maison et a prétendu avoir trouvé une tige d’acier. D’abord, ils m’ont demandé de venir au poste de police pour une enquête. Je me suis rendu là-bas, et puis ils m’ont arrêté. »

« Au total, 18 chefs d’accusation, dont le meurtre, l’incendie criminel et l’émeute, ont été soulevés contre moi. La police a essayé de me forcer à avouer pour ces accusations, mais j’ai refusé. Je suis père d’un garçon de 14 ans et d’une fille de huit ans. Ma famille et mes parents ont beaucoup souffert pendant que j’étais en prison depuis plus de quatre ans. Ma femme n’a pas d’emploi. »

Commentant le verdict de meurtre rendu contre les 13 travailleurs de Maruti Suzuki condamnés à la prison à perpétuité, il a déclaré : « Il n’y a aucune preuve pour étayer la moindre accusation. »

Kamal Singh, 31 ans, a été arrêté le 17 août 2012 à son domicile à Delhi. Il a dit : « Je venais d’être marié voilà trois mois et ma femme était enceinte. J’étais en prison pendant trois ans et demi. Je n’ai vu mon enfant qu’après avoir été libéré de la prison, lorsqu’il avait trois ans. »

« Mon père, un travailleur, et ma mère sont tombés gravement malades à la suite de mon arrestation. Après avoir été arrêté, mon père était le seul à avoir un revenu dans ma famille. Il fallait s’occuper de ma femme et de mon enfant aussi. J’étais un travailleur permanent à l’usine de Manesar. Maintenant, je suis au chômage. »

Au sujet de son incarcération, Kamal a déclaré : « Vous ne pouvez voir ni le lever ni le coucher du soleil en prison. »

Les travailleurs de Maruti Suzuki ont subi une attaque brutale et implacable parce qu’ils ont contesté la stratégie de classe de la bourgeoisie indienne, qui vise à créer les conditions pour que l’Inde puisse supplanter la Chine en tant que principale plate-forme mondiale pour la main-d’œuvre pas chère. Mais leur lutte a également menacé la stratégie des transnationales mondiales comme Suzuki, qui parcourent le globe pour la main-d’œuvre la moins chère afin de maximiser les bénéfices et les dividendes des actionnaires.

Pendant que les travailleurs de Maruti Suzuki apprenaient leur condamnation en mars, le Premier ministre Narendra Modi rencontrait les dirigeants de Suzuki et Toyota et, en mai, le ministre des finances et de la défense, Arun Jaitley, a rencontré le PDG de Suzuki, Osamu Suzuki, lors d’une visite au Japon pour renforcer les liens économiques et stratégiques militaires. Après la réunion, Suzuki a annoncé que la société investira encore 100 milliards de yens (771 millions d’euros) au début des années 2020 pour développer ses installations de production nouvellement construites au Gujarat dans l’ouest de l’Inde.

Pour sa part, le constructeur automobile coréen Hyundai prévoit d’investir 2 milliards de dollars en Inde et a fixé un objectif de production annuelle en Inde de 1 million de véhicules d’ici 2020-2021. Les constructeurs automobiles américains Ford et General Motors possèdent déjà des usines d’assemblages et d’autres usines dans le pays, notamment à Chennai, connue comme la « Detroit de l’Inde ».

Dans le cadre de sa campagne « Fabriquer en Inde », Modi a intensifié la volonté de l’élite dirigeante indienne d’attirer les investisseurs, en adoptant de nouvelles réformes socialement régressives et pro-marché. Celles-ci comprennent : des réductions radicales dans les dépenses sociales, l’éviscération des règlements protégeant l’environnement, une campagne de privatisation accélérée et le droit pour les employeurs des petites et moyennes entreprises à une « autorégulation » de leur conformité aux normes de santé et de sécurité au travail.

Le mois dernier, plus de 400 travailleurs ont été arrêtés après une violente charge de la police armée de lathi (bâtons de bambou revêtus de fer) contre eux et leurs familles, pour avoir manifesté devant l’usine de pièces détachées d’Aisin Automotive à Haryana. Les ouvriers, confrontés à des salaires faibles et aux conditions brutales comme leurs homologues de l’usine de Maruti Suzuki, s’opposaient au licenciement de dizaines de travailleurs occasionnels après que le ministère du travail d’Haryana a rejeté leur demande de créer un syndicat indépendant.

Les syndicats sont de nouveau restés silencieux sur l’affaire Maruti Suzuki, après avoir appelé à une « journée de protestation nationale en Inde » pour laquelle ils n’ont rien fait pour mobiliser les travailleurs. Au cours du dernier quart de siècle, les staliniens du Parti communiste d’Inde (marxiste) (CPI(M)) et du Parti communiste d’Inde (CPI), qui contrôlent les principales confédérations syndicales, ont soutenu une succession de gouvernements qui ont poursuivi l’agenda néolibéral de l’élite dirigeante pour faire de l’Inde la capitale mondiale de l’exploitation de la main-d’œuvre pour le capital mondial. Dans les États où les staliniens ont dirigé le gouvernement, notamment le Bengale occidental et le Kerala, ils ont poursuivi ce qu’ils qualifient eux-mêmes de politiques « pro-investisseurs », y compris l’interdiction des grèves dans le secteur de l’informatique et l’expropriation des paysans pauvres pour les projets de développement des grandes entreprises.

En défiant leur exploitation, les travailleurs de Maruti Suzuki ont défendu non seulement les intérêts des travailleurs en Inde, mais aussi des travailleurs du monde entier. Venir à leur défense est une étape essentielle pour forger l’unité internationale de la classe ouvrière qui est nécessaire pour lutter contre le capital mondial.

La campagne du Comité international de la Quatrième Internationale pour la libération des travailleurs de Maruti Suzuki a déjà gagné le soutien de milliers de travailleurs et de jeunes à travers le monde. Mais il faut faire plus. Nous exhortons les travailleurs et les jeunes à faire circuler la pétition pour exiger leur libération immédiate, partager la page Facebook et se battre pour mobiliser le soutien le plus large dans la classe ouvrière pour faire libérer ces prisonniers de guerre de classe.

(Article paru en anglais le 13 juillet 2017)