Amazon et la CIA : Un pacte noué en enfer

Première partie : Amazon s’enrichit grâce aux crimes de guerre et à la surveillance de masse

Par Evan Blake
17 août 2017

Ceci est la première partie d’une série de deux articles, lisez la deuxième partie ici

Ces dernières années, la société multinationale Amazon s’est développée jusqu’à devenir le géant dominant de la vente au détail en ligne et la quatrième société la plus valorisée au monde. L’un des contrats d’affaires les plus importants d’Amazon, qui est resté en grande partie caché au regard du public depuis qu’il a été finalisé en octobre 2013, a été un accord de 511 millions d'euros pour les Services Web Amazon (AWS) pour construire un nuage informatique privé pour les 17 agences de renseignement américains connues collectivement comme la « communauté du renseignement » (IC).

L’accord a initié l’intégration de plus en plus profonde d’Amazon avec l’État américain et implique l’entreprise dans les crimes de guerre internationaux, l’espionnage de masse et les opérations de répression menées par les agences d’espionnage de l’impérialisme américain. Comme la société Krupp, qui a fourni des armes à l’armée allemande pendant les deux guerres mondiales, Amazon fournit aujourd’hui l’infrastructure technologique pour les guerres menées par l’impérialisme américain./p>

Depuis qu’il a passé son accord avec la CIA, la valeur boursière d’Amazon a plus que triplé, passant de 272 euros à 847 euros l’action aujourd’hui. Dans le même temps, le PDG d’Amazon, Jeff Bezos a amassé environ 55,9 milliards d'euros, devenant ainsi la deuxième personne la plus riche du monde, avec des avoirs d’une valeur nette actuelle de 72,7 milliards d'euros.

Ashton Carter et Jeff Bezos

Dans le cadre de ce contrat, connu sous le nom Commercial Cloud Service ou C2S cloud, la société a forgé des liens avec l’ensemble des 17 agences de l’IC. Le nuage (cloud) stocke en toute sécurité une grande partie des données Internet et de télécommunications accumulées par l’Agence centrale du renseignement (CIA) ; huit organismes du ministère de la Défense, y compris l’Agence nationale de sécurité (NSA), l’Agence du renseignement de la défense (DIA), la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA), le National Reconnaissance Office (NRO) et les ailes du renseignement de l’armée, de la marine, de l’armée de l’air et des Marines ; le Bureau du renseignement et de l’analyse et le Renseignement de la garde côtière du Département de la Sécurité intérieure (DHS) et la Direction générale du renseignement du Bureau fédéral d’enquête (FBI), pour ne nommer que les organismes les plus importants de l’IC.

Amazon fait lui-même fonctionner le nuage C2S, derrière le pare-feu de l’IC, permettant aux agences de l’IC de partager en toute sécurité les données les unes avec les autres, séparées de l’Internet général. Le nuage C2S est une composante majeure du programme Intelligence de l’informatique et de la technologie de l’information (Intelligence Community Information Technology Enterprise – IC ITE) initié en 2011 par James Clapper, alors directeur du renseignement national. Selon Clapper, l’objectif du programme est d'« améliorer la capacité à découvrir, accéder à, et partager, de l’information avec sécurité et efficacité » au sein de l’IC. Parallèlement au nuage mis en place par Amazon, la NSA a construit son propre nuage privé pour stocker les masses de données qu’il collecte continuellement. Les deux nuages fonctionnent de manière complémentaire et remplacent progressivement les centres de données isolés utilisés par chacune des 17 agences de l’IC.

Bien que le contenu spécifique des données partagées entre les agences de l’IC soit confidentiel et donc caché au public, il est sans aucun doute utilisé pour toutes sortes d’activités criminelles. Dans un discours de juin 2015, Clapper a déclaré, « nous avons des centaines de millions d’enregistrements dans le nuage des six grandes agences [la CIA, NGA, FBI, NSA, NRO et la DIA] et d’autres. »

James Clapper, ancien directeur du renseignement national

En avril 2016, Beth Flanagan, un des principaux responsables de la NGA, a révélé que les données de l’IC ITE avaient été utilisées pour accuser le gouvernement syrien d’avoir mené l’attaque aux armes chimiques d’août 2013 à la Ghouta. Grâce au travail d’enquête du journaliste Seymour Hersh, ces allégations se sont révélées être un mensonge frauduleux. Les arguments de Hersh ont été étayés par une enquête menée indépendamment par les Nations Unies. Néanmoins, l’administration Obama a presque déclenchée une guerre à grande échelle contre la Syrie, en utilisant ces fausses allégations comme un prétexte.

Le partage de données, facilité par Amazon, permet de réaliser des scénarios où la CIA, la NSA, la NGA et l’armée de l’air collaborent pour identifier, localiser précisément et mener l’assassinat par drone de toute personne considérée comme un « terroriste », y compris des citoyens américains. Grâce à Amazon, les agences d’espionnage peuvent maintenant conspirer plus aisément pour mener des campagnes militaires sanglantes, telles que l’agression militaire contre Mossoul, ou organiser secrètement la guerre dirigée par l’Arabie saoudite contre le Yémen. Elles utilisent sans aucun doute une telle technologie pour simuler et se préparer aux guerres planifiées de longue date contre la Corée du Nord, l’Iran, la Chine et la Russie, qui menacent de fusionner en une nouvelle guerre mondiale catastrophique entre les puissances nucléaires.

« L’un des marchés technologiques les plus importants de l’histoire récente »

À la mi-2012, la CIA a commencé à mener des négociations avec AWS (Amazon Web Services), IBM et une troisième société non citée pour décider de quelle société gagnerait le contrat très lucratif sur 10 ans pour créer le nuage privé de l’IC, qui devait être capable d’analyser 100 téraoctets de données brutes en simultané, une valeur colossale.

En février 2013, la CIA a secrètement choisi l’offre d’Amazon. IBM a lancé une procédure de contestation, affirmant qu’ils avaient proposé un prix inférieur à celui d’Amazon, mais en octobre 2013, la cour fédérale des États-Unis a donné raison à Amazon, qui a ensuite commencé à construire l’infrastructure du nuage C2S. Le nuage est devenu opérationnel à l’été 2014, le directeur de l’information de la CIA de l’époque, Doug Wolfe en faisant l’éloge comme « l’un des marchés technologiques les plus importants de l’histoire récente ».

Le mois dernier, le président en exercice de la CIA, John Edwards, a déclaré dans un discours au sommet du secteur public de l’AWS, « C’est la meilleure décision que nous ayons jamais prise… C’est la chose la plus innovante que nous ayons jamais faite… Cela a un effet significatif tant pour la CIA que pour l’IC. »

Un certain nombre de facteurs ont conduit la CIA à établir ce partenariat avec Amazon, dont l’un est la capacité du projet à permettre des économies à long terme. Bien que 511 millions d'euros soit une somme énorme, à ce moment-là l’IC dépensait plus de 8 milliards de dollars par an pour stocker et analyser les milliards d’éléments de métadonnées, de téléphonie et d’enregistrements Internet, et d’autres informations qu’il recueillaient en masse sur leurs propres serveurs, comme cela a été révélé par les documents divulgués par Edward Snowden.

Quartier général de la NSA à Fort Meade, Maryland

Le modèle de serveur en nuage d’Amazon offrait un moyen de réduire considérablement ces coûts, car il avait la capacité unique à s’ajuster en plus ou en moins pour répondre aux besoins en volume de stockage, de calcul et d’analyses nécessaires à l’IC à un moment donné. Amazon pouvait aussi intégrer des innovations ou améliorations, imaginées par leurs ingénieurs, ce qui se produit sur une base presque quotidienne, directement dans le nuage C2S.

Un autre avantage que AWS avait sur IBM et le troisième concurrent était son marché du nuage commercial, qui est un endroit où les fournisseurs viennent vendre l’infrastructure logicielle et d’autres produits en ligne aux clients. Le marché du nuage commercial d’Amazon a été créé à la mi-2012 et s’est développé rapidement au cours de l’année suivante lors de sa réponse à l’appel d’offres de la CIA.

Le marché permet aux clients de tester les produits logiciels et les outils de développement avant de s’engager dans un achat. C’était une perspective attractive pour l’IC, qui en avait assez de dépenser de grosses sommes d’argent pour des produits de qualité inférieure. Après la signature du contrat de nuage C2S, l’IC a donné à Amazon le feu vert pour construire un marché du nuage confidentiel, réservé à l’IC, qui a démarré en avril 2016.

Une troisième très importante raison pour l’IC de basculer vers l’informatique en nuage et d’avoir sélectionné Amazon comme contractant découle de la nécessité accrue de sécurité intérieure après les fuites récurrentes faites par les lanceurs d’alerte, en particulier les télégrammes obtenus par Chelsea Manning et publiés par WikiLeaks.

Tout au long de 2010, WikiLeaks a publié les Afghan War Logs et les Iraq War Logs, divulguant les crimes de guerre commis contre les populations de ces pays, ainsi qu’un dossier du Département d’État américain des télégrammes diplomatiques fourni par Manning qui a révélé les intrigues étrangères du gouvernement américain remontant jusqu’aux années 1960, connu sous le nom de Cablegate. Le lancement par Clapper de l’initiative de l’IC ITE est intervenu l’année suivante, en réponse directe à la faiblesse évidente des systèmes de sécurité de l’IC.

Expliquant comment elle est repartie avec d’immenses quantités de données gouvernementales, Manning a écrit qu’elle a rencontré « des serveurs faibles, des connexions mal sécurisées, une faible sécurité physique, des contre-mesures insuffisantes, une analyse du signal inattentive […] une tempête parfaite. »

La centralisation du stockage des données sur les nuages privés de l’IC ITE et l’utilisation des méthodes de cryptage avancées développées par AWS et la NSA permet à l’IC d’éviter les fuites massives provenant de l’intérieur. L’une des mesures de sécurité fournies par les nuages est la capacité de « méta-taguer » toutes les données avec des indicateurs de suivi, y compris d’où elles viennent et qui est autorisé à les consulter. Maintenant, les analystes ne peuvent plus accéder qu’aux données pour lesquelles ils disposent d’une autorisation. De plus, si un analyste tente de télécharger de grandes quantités de données, comme l’on fait Manning et Snowden, le nuage signale automatiquement cette activité, la bloque, et alerte le personnel de sécurité. Les autorités ont affirmé que si les mesures actuellement appliquées par l’IC ITE avaient été mises en place en 2010 et 2013, Manning et Snowden n’auraient pas pu s’emparer d’autant de données de valeur.

(Article paru d’abord en anglais le 13 juillet 2017)

À suivre