Les racines politiques et sociales de la violence fasciste aux États-Unis

Par Joseph Kishore
16 août 2017

L’éruption de violence nazie à Charlottesville, en Virginie, pendant le week-end, a été un choc pour des millions de personnes aux États-Unis et dans le monde. Les images des suprématistes blancs pro-nazis assaillant les contre-manifestants et le meurtre brutal de Heather Heyer, âgée de 32 ans, ont exposé l’état de putréfaction sociale et politique de la société américaine. Des voyous nazis ont semé le chaos dans une ville universitaire et ont terrorisé les étudiants et les autres résidents alors que les policiers souriant d’un air suffisant se tenaient à l’écart et ont fait des clins d’œil aux attaquants. En réalité, le pays qui se prend à prêcher la moralité au monde et à se poser en tant que phare du droit et de la stabilité démocratique craque de toutes parts.

Il y a une grande différence entre la colère profonde de millions de personnes ordinaires au cours des événements à Charlottesville d’une part et les lamentations pour la forme et les condamnations hypocrites de la violence par des politiciens des partis démocrate et républicain et des médias de l’establishment d’autre part. Leurs déclarations puent le manque de sincérité. Leurs dénonciations pour la forme de la violence à Charlottesville sont dépourvues d’un examen sérieux des conditions sociales et politiques sous-jacentes dont elle est issue.

L’éditorial de lundi (« La haine dont il n’ose pas parler ») dans le New York Times était typique de cela. Dans ce journal qui exprime le point de vue du Parti démocrate, les éditeurs ont critiqué Trump pour ne pas avoir condamné les groupes suprématistes blancs responsables de la violence. Ils ont déclaré que Trump « est seul dans l’histoire présidentielle moderne dans sa volonté de convoquer des démons de la bigoterie et de l’intolérance à son service ». Le président s’accroche aux suprématistes blancs, ont ajouté les rédacteurs, « pour sauver à tout prix sa présidence défaillante ».

Sans Trump implique le Times, les rues de l’Amérique résonneraient d’hymnes d’amour fraternel. Mais l’interprétation de l’histoire qui fait tout reposer sur « le méchant Trump » n’explique rien. Le voyou de la Maison-Blanche est, comme la violence à Charlottesville, un symptôme d’une crise profonde et insoluble.

En tant que phénomène politique et social, le fascisme est un produit du capitalisme en crise extrême. En analysant la montée du mouvement nazi en Allemagne en 1932, Trotsky a expliqué que la classe dirigeante se tourne vers le fascisme « lorsque les moyens “normaux”, militaires et policiers, de la dictature bourgeoise, avec leur couverture parlementaire, ne suffisent pas pour maintenir la société en équilibre. À travers les agents du fascisme, le capital met en mouvement les masses de la petite bourgeoisie enragée, les bandes des lumpen-prolétaires déclassés et démoralisés tous ces innombrables êtres humains que le capital financier a lui-même plongés dans la rage et le désespoir ». (Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme, Écrits sur l’Allemagne 1931-1933, Les Éditions de la passion, 1993, p.67)

Le fascisme n’est pas encore un mouvement de masse aux États-Unis. La mobilisation nationale des organisations d’extrême droite pour s’opposer à l’enlèvement d’une statue du général confédéré Robert E. Lee n’a attiré que quelques centaines de personnes.

Nonobstant leur soutien limité parmi la vaste masse de la population, cependant, ces éléments réactionnaires jouissent du soutien de puissantes sections de l’État, y compris la Maison-Blanche elle-même. Ils ont le soutien financier de milliardaires (Stephen Bannon, le stratège en chef fasciste de Trump, a développé des liens étroits avec Robert Mercer, gestionnaire de fonds spéculatifs). Et ils ont la sympathie active de sections importantes de l’appareil militaire et de la police.

Tout au long de sa campagne et de ses sept premiers mois en exercice, Trump et ses conseillers fascistes ont poursuivi une stratégie politique bien définie, en croyant pouvoir exploiter une colère sociale généralisée et une désorientation politique pour développer un mouvement extra-parlementaire visant à supprimer violemment toute opposition populaire à une politique d’extrême militarisme et de réaction sociale.

Cependant, Trump est moins le créateur que le résultat de processus économiques, sociaux et politiques prolongés. Son administration, composée d’oligarques et de généraux, découle d’un quart de siècle de guerre sans fin, de quatre décennies de contre-révolution sociale et du caractère de plus en plus autoritaire de la politique américaine. La torture, les assassinats par drone, les guerres d’agression, les meurtres de la police – supervisés par les démocrates et les républicains – constituent la toile de fond des événements de Charlottesville.

Le plus grand atout de Trump a été le caractère et l’orientation de ses opposants politiques au sein de la classe dirigeante. Il a vaincu Hillary Clinton lors des élections de 2016 parce que les démocrates ont mené leur campagne comme le parti du statu quo, l’incarnation de la complaisance et de l’autosatisfaction. Depuis l’élection, leur opposition à Trump a été entièrement orientée vers les agences de renseignement et les militaires, où les éléments fascistes s’épanouissent, sur la base de la demande d’une politique plus agressive contre la Russie. Ils sont incapables d’avancer un programme qui puisse inspirer un soutien populaire significatif, et ils ne le veulent pas, puisqu’ils représentent une alliance entre Wall Street et des couches privilégiées de la classe moyenne.

Trump a pu gagner une certaine base dans les régions du pays qui ont été dévastées par la désindustrialisation, profitant du rôle réactionnaire des syndicats, qui ont longtemps abandonné toute opposition aux exigences des sociétés, favorisant plutôt l’idéologie toxique de nationalisme économique. Le programme « l’Amérique d’abord » de l’Administration Trump a trouvé un terrain fertile parmi les dirigeants syndicaux privilégiés et complètement corrompus.

Un facteur idéologique supplémentaire a servi à alimenter la montée des organisations nationalistes blanches : la légitimation de la politique explicitement raciste par le Parti démocrate. Alors que les démocrates et leurs affiliés des médias ont dénoncé les actions ouvertement racistes des néonazis à Charlottesville, il n’en reste pas moins que les nationalistes blancs ont été aidés et encouragés par la promotion implacable du Parti démocrate et de ses alliés de race en tant que catégorie principale de l’analyse sociale et politique.

Des chroniques et des articles sans fin sont apparus dans les pages du New York Times et d’autres publications favorisant le concept de la « blancheur » et du « privilège blanc ». C’est un chroniqueur du Times, Charles Blow, qui, dans un éditorial de juin 2016 dénonçant le film Free State of Jones, a attaqué « l’insistance libérale blanche que la race n’est qu’une construction subordonnée à la classe ». Comme l’a commenté le World Socialist Web Site à l’époque, Blow « n’est pas un fasciste, mais il pense bigrement comme tel ».

La fixation obsessionnelle sur la politique raciale, de la part du Parti démocrate et de la confrérie des organisations de pseudo-gauche qui opèrent dans son orbite a atteint son apogée lors de la campagne électorale de Hillary Clinton qui a été organisée sur le principe que tous les problèmes sociaux peuvent être réduits à race et au racisme, et que les griefs des travailleurs blancs ne sont pas dus au chômage et à la pauvreté, mais au racisme et à leurs privilèges.

L’interprétation raciale de la politique, de la culture et de la société par les démocrates était politiquement pratique, car elle a permis de détourner l’attention des problèmes d’inégalité sociale et de guerre tout en blâmant les travailleurs blancs – et non pas le système capitaliste et la classe dirigeante – pour l’élection de Trump.

Alors que l’administration Trump entretenait de plus en plus les forces fascistes au cours des derniers mois, Google – en alliance avec les sections de l’État particulièrement associées au Parti démocrate – mettait en œuvre un programme de censure visant des sites web de gauche et progressistes, et surtout, le World Socialist Web Site. La réponse de toutes les factions de la classe dirigeante à la crise sociale et politique qui a produit Trump est de chercher à bloquer et à supprimer tout défi au système capitaliste.

Une longue expérience historique a démontré que le fascisme ne peut être combattu que par la mobilisation de la classe ouvrière sur un programme socialiste et révolutionnaire. La lutte contre l’extrême droite doit être développée grâce à l’unification de toutes les sections de la classe ouvrière, de toutes les races, genres et nationalités. L’opposition au fascisme doit être liée à la lutte contre la guerre, l’inégalité sociale, le chômage, les bas salaires, la violence policière et tous les maux sociaux produits par le capitalisme.

Tant que les intérêts de la classe ouvrière ne sont pas articulés et avancés en adoptant une forme politique indépendante, ce sont les forces de l’extrême droite qui en bénéficieront. La tâche urgente est de construire une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière – le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 15 août 2017)