Deuxième conférence sur le centenaire de la Révolution russe

L'héritage de 1905 et la stratégie de la Révolution russe

Par Fred Williams
5 août 2017

Ceci est une version modifiée d'une conférence délivrée en direct le 25 mars 2017. L'audio et le diaporama de la conférence sont disponibles ici (en anglais seulement).

Lénine décrivait 1905 comme une «répétition générale» en vue de 1917. Trotsky l'appelait, entre autres choses, «un magnifique prélude», chose qu'elle était. Il existe un article republié par le World Socialist Web Site le 24 mars 2017, dans lequel Trotsky réitère cette idée et affirme que les travailleurs doivent étudier 1905 et apprendre de cette révolution.

L'Empire russe était dirigé en 1905 par un tsar, Nicolas II, qui était un despote absolu. Il gouvernait par décrets, s'appuyant sur une couche de nobles et de bureaucrates pour faire fonctionner l'énorme appareil d'État. Une imposante force armée, qui consommait une grande part de la richesse nationale, était également sous la direction du tsar.

Il n'y avait pas de liberté d'expression en Russie à cette époque. Il n'y avait pas non plus de liberté de presse et une censure rigoureuse était imposée. Il n'y avait pas de droit de s'assembler, même pas le droit de présenter une requête au tsar. C'était illégal de même seulement présenter une pétition au tsar et seulement une poignée de nobles au sein de ses ministères avaient ce droit. Il n'y avait pas de droit de grève ni de celui de former un syndicat. Il n'y avait pas de parlement, pas de droit de vote, pas de journée de travail de 8 heures. Ainsi, à la fin du 19e siècle, la journée de travail typique de la plupart des travailleurs était de 14 heures, 12 avec de la chance. En 1897, le tsar a magnanimement réduit le nombre d'heures de travail quotidien à 11 heures et demie, quoique ce n'était pas appliqué dans de nombreuses usines. Les travailleurs pouvaient être mis à l'amende pour la plus petite offense. S'ils étaient quinze minutes en retard au travail, ils perdaient une journée de salaire. S'ils commettaient des erreurs dans la production, ils étaient condamnés à une amende encore plus importante. Leurs salaires étaient parmi les plus bas d'Europe.

L'Empire russe n'était pas entièrement russe. En fait, les Russes – les personnes d'ethnicité russe – représentaient environ 50% des sujets de l'empire. La question des nationalités, à l'ère moderne, englobe près de 150 nationalités identifiables. Quelques-unes des plus importantes sont mieux connues et comprises. Par exemple, il y avait des Polonais dans l'Empire russe. La Pologne avait été divisée à la fin du 18e siècle. Les Polonais étaient confrontés à la russification sous le joug tsariste: ils étaient forcés d'étudier la langue russe dans leurs écoles et non le polonais. La même chose s'appliquait avec les Finlandais, puisque la Finlande était partie intégrante de l'Empire russe. Même chose pour la population juive, à cette époque la plus opprimée de toutes les nationalités de l'empire. La population juive, comptant approximativement 5 millions de personnes, était contrainte de vivre dans un secteur délimité, dénommé Zone de résidence. Ils étaient bannis de plusieurs occupations. Il y avait des quotas d'admission aux universités. Bien entendu, ils n'avaient pas le droit de vote. Après 1881, lorsqu'un tsar précédent fut assassiné (Alexandre II), il y eut une vague de pogroms visant la population juive. Les pogroms étaient le fait d'une bande de voyous armés, œuvrant le plus souvent délibérément et directement sous les ordres de la police, sinon du moins, avec la police qui regardait dans l'autre sens. Ces voyous pouvaient jaillir dans les quartiers juifs, y tuer, torturer, piller les maisons et détruire les commerces, etc., et le plus souvent en ressortir sans conséquence. Deux des plus tristement célèbres pogroms précédant la Révolution de 1905 se sont produits à Kishinev, désormais située en Moldavie.

La Russie était un pays largement composé de paysans. Les paysans étaient pour la plupart illettrés et appauvris. Ils vivaient dans 500.000 villages et hameaux éparpillés sur le territoire. Trotsky décrit la «déconnexion» de la paysannerie, et comment elle causait un énorme problème politique: comment réunir un peuple éparpillé sur un si vaste territoire?

La paysannerie n'était pas unifiée dans sa structure sociale. Il existait des paysans très fortunés. En fait, il y en avait qui étaient de grands propriétaires fonciers, proches de la classe capitaliste. Il y en avait d'autres qui étaient extrêmement pauvres et ne possédaient rien et qui ressemblaient aux ouvriers agricoles. Ils avaient à vendre leur force de travail à un capitaliste ou à un fermier aisé. Environ 60.000 grands propriétaires fonciers possédaient l'équivalent de ce qu'avaient 100 millions de paysans en termes de superficie, ce qui laisse voir qu'une couche relativement mince de propriétaires très riches, souvent nobles, existait. La noblesse vivait des moments difficiles à la fin du 19e siècle et commençait à vendre ses terres à la bourgeoisie, ce qui causait son lot de frictions sociales. Malgré tout, ils demeuraient beaucoup plus riches que la vaste majorité des paysans.

En 1861, les serfs, qui n'étaient pas identiques aux esclaves, mais très similaires, furent émancipés, mais cette émancipation était très limitée dans sa forme. Elle mena à un endettement extrême. Dans plusieurs cas, il aura fallu 48 ans pour les paysans «émancipés» pour rembourser leurs dettes. Ils faisaient face à une lourde taxation et vivaient essentiellement dans la misère. Ils désiraient désespérément la redistribution des terres et un soulagement de leur dette.

L'industrie a commencé à croître assez rapidement à la fin du 19e siècle. Elle était largement financée par des prêts étrangers, spécialement britanniques et français, et dans une moindre mesure, allemands. Cela a mené à ce que Trotsky nommait un «développement inégal et combiné». Même si la Russie trainait derrière les pays avancés de l'Occident, si des capitalistes britanniques ou français voulaient investir en Russie, ce qu'ils faisaient, ils importaient un capital et les techniques les plus modernes, les plus grandes usines, la machinerie la plus récente, etc. Ainsi, la Russie enjamba plusieurs stades de développement intermédiaires à travers lesquels d'autres pays durent passer. Cela a mené à une importante concentration de travailleurs dans des usines employant plus de mille personnes (plus qu'aux États-Unis, qui à l'époque étaient les plus avancés et étaient les modèles pour ce genre d'usine). Dès lors, il y eut un jeune prolétariat, venant des campagnes, employé dans le secteur des textiles, la métallurgie, les mines, le tabac, etc. Il émergea dans les centres industriels, habituellement à la périphérie des villes. Ces usines ne se sont pas développées naturellement au sein des villes.

Les 3 à 5 millions de travailleurs dans les centres industriels de Saint-Pétersbourg, Moscou, Ivanovo, Kiev et d'autres villes produisaient la moitié du revenu national, ce qui constituait l'équivalent de ce que produisait le secteur agricole en entier. Ainsi, malgré une importance numérique inférieure, le rôle économique du prolétariat en Russie était immense. Son pouvoir social et économique relatif était énorme.

Le premier chemin de fer, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, a été ouvert en 1851. Autrement, ce qui régnait ailleurs était ce que Trotsky appelait une «terre vierge de routes». Les routes en Russie étaient terribles. Au printemps ou en automne durant la saison des pluies, ou à la fonte des neiges, elles étaient impraticables. La boue montait littéralement à la taille, et il était difficile de faire la moindre pas. Ainsi, le chemin de fer constituait le principal lien entre les villes et les centres industriels.

En 1905, l'année de la révolution, le personnel employé au chemin de fer qui allait jouer un rôle politique si important comptait environ 667.000 travailleurs. C'est une armée de prolétaires qui, comme nous le verrons plus loin, a joué un rôle décisif.

Il y avait quelques libéraux, qui se trouvaient souvent dans ce qui était nommé les zemstvos, qui étaient une forme d'administration locale dans les grandes agglomérations rurales, en charge des routes, de l'éducation, des soins médicaux, mais pas beaucoup plus. Ils possédaient peu de pouvoir politique et étaient peu nombreux. En général, les libéraux petits-bourgeois des grands centres urbains étaient aussi limités en nombre et avaient peu de poids politique.

La révolution pour renverser le tsar et établir une république bourgeoise était anticipée par plusieurs. Le rêve d'un socialisme semblait toutefois bien loin, surtout si l'on comparait la Russie aux pays les plus avancés économiquement d'Europe occidentale.

Néanmoins, le Capital de Marx fut traduit en russe en 1872 (ce fut l'une des toutes premières traductions). Il échappa aux censeurs tsaristes parce qu'il ne leur semblait qu'être un aride recueil de statistiques économiques.

Le mouvement populiste, qui dominait jusque dans les années 1870, cherchait à introduire un socialisme sur la base d'une commune paysanne et la propriété collective des terres rurales et, éventuellement, dépasser le développement capitaliste. Ces populistes ont même écrit à Marx en 1881, lui demandant: «Que pouvons-nous anticiper pour la Russie? Y a-t-il une base légitime pour espérer voir se former le socialisme sur la base d'une commune paysanne?»

Le Groupe de l’émancipation du travail, Genève 1883

Le premier groupe marxiste russe fut formé en 1883, à Genève, par six révolutionnaires exilés, dirigés par Gueorgui Plekhanov (au centre de la photo). Il s'impliqua dans d'importantes traductions, rédigea des travaux popularisant Marx et participa à la Deuxième Internationale fondée en 1889. Cette même année, Plekhanov affirma: «Le mouvement révolutionnaire en Russie triomphera en tant que mouvement ouvrier ou il ne triomphera tout simplement pas». Une telle affirmation à propos d'une classe submergée en nombre par la masse paysanne semblait proche de l'absurde pour un grand nombre de ses détracteurs.

Union of Struggle for the Emancipation of the Working Class (1895)

Il existait quelques petits groupes de travailleurs qui se sont formés dans les années 1880 et 1890 (La Ligue du Nord; la Ligue du Sud).

L'Union de la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière (1895)

Toutefois, la prochaine étape importante est arrivée avec la formation en 1895, à Saint-Pétersbourg, de «l'Union de la lutte pour l'émancipation de la classe ouvrière». Deux de ses membres dirigeants étaient Vladimir Oulianov (plus tard connu en tant que Lénine, chef du Parti bolchevique) et Julius Martov, qui deviendra plus tard un menchévique de premier ordre. (Martov est à la droite, Lénine au milieu de la table).

Une carte de Pétersbourg. Les symboles pour les usines représentent celles où l'Union avait des contacts et faisait du travail politique.

Un événement majeur dans le développement de l'Union de la lutte fut la grève des travailleurs du textile à Saint-Pétersbourg, la capitale de l'Empire russe, de mai à juin 1896. Ainsi, juste après la formation de cette Union de la lutte, une vague de grèves par des travailleurs du textile prit place. La carte montre Saint-Pétersbourg; les symboles pour les usines qui sont marquées sur la diapositive montrent les usines où l'Union avait des contacts et effectuait du travail politique. Ce fut une grève presque générale des travailleurs du textile. Ce fut l'une des plus importantes grèves et elle donna une impulsion au développement du mouvement ouvrier en Russie.

Le phénomène se ne limita pas qu'à Saint-Pétersbourg; il y a de nombreuses villes marquées par un point sur la carte, où l'Union de la lutte avait des membres et des contacts, distribuait de la littérature et des tracts et enfin, effectuait un travail soutenu. L'un des thèmes que je désire aborder est: «Qui a organisé la classe ouvrière? Comment la classe ouvrière en est-elle venue à la révolution?» Le travail effectué dans les années 1890, le travail fait par Plekhanov depuis 1883, le travail fait par les révolutionnaires dans les grands centres urbains, était absolument indispensable pour mener à la révolution.

Une carte qui montre les villes où l'Union de la lutte avait des contacts

Nous devons garder à l'esprit que toutes ces activités étaient illégales. Il était interdit d'organiser des réunions publiques. Si vous désiriez célébrer le Premier mai, et ce n'était que l'un des événements annuels, vous deviez vous rassembler dans un petit bois ou même sur le banc d'une rivière. Vous ne pouviez pas louer une salle, peut-être pouviez-vous trouver un entrepôt vide. La police était partout, les espions aussi. Si vous commenciez à parler, vous pouviez vous attendre à voir arriver en 10 ou 15 minutes une descente de Cosaques ou de la police. La police tirait souvent. Vous pouviez être arrêté. Si vous étiez employé dans une usine, vous pouviez être congédié. Le travail effectué par ces révolutionnaires était totalement illégal à cette époque. Lénine avait déjà été arrêté en décembre 1895. Lorsque vous étiez arrêté, la police secrète (l'Okhrana) ouvrait un dossier, prenait une photographie et détenait ces informations aussi longtemps qu'elle le pouvait.

En 1898, le congrès de fondation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) fut tenu à Minsk. Ils étaient neuf délégués au total, et en quelques jours, ils furent tous arrêtés.

En décembre 1900, le journal social-démocrate Iskra (l'Étincelle) fut fondé à l'étranger et acheminé illégalement en Russie afin de contribuer à la construction d'un parti national pour l'ensemble de la classe ouvrière. Ce n'était pas une mince affaire. Le faire imprimer à Munich, ou dans l'une des grandes villes européennes, pour ensuite le faire passer en contrebande en Russie en grande quantité, était une tâche formidablement difficile. Ce fut un travail ardu parce que, oui, la police secrète était partout. Elle avait infiltré le mouvement social-démocrate. Dans le but de découvrir le réseau, la personne responsable de la contrebande de l'Iskra en Russie pendant quelques années était elle-même un agent de la police. Il savait où chacun allait, il connaissait toutes les adresses, tous les contacts et il organisait la livraison du journal.

Bien que la Russie ait été vue comme le bastion de la réaction pendant le 19e siècle, un des marxistes les plus perspicaces en Europe, Karl Kautsky, a suggéré en 1902 que quelque chose de nouveau émergeait de ce vaste empire. Il écrivait alors qu’«ayant absorbé tant d'initiatives révolutionnaires de l'Occident, la Russie elle-même pourrait être prête à devenir une source d'énergie révolutionnaire pour l'Occident».

Le second congrès du POSDR fut tenu à Bruxelles et à Londres (il ne pouvait être tenu légalement en Russie) en juillet-août 1903. À ce congrès, une division eut lieu au sein du parti, les principales factions étant les bolcheviques et les menchéviques. Pour de nombreux membres du parti, la séparation était vue comme temporaire et les raisons qui la motivaient n'étaient pas tout à fait claires. Trotsky, pour sa part, croyait que les différends politiques pourraient éventuellement être surmontés et le parti de nouveau unifié.

Trotsky revient sur le deuxième congrès dans sa description de l'ambiance en Russie à l'aube de 1905: 

Dès l’époque du congrès de Londres, tout le midi de la Russie était en proie à un puissant mouvement de grèves. . Les soulèvements chez les paysans devenaient de plus en plus fréquents. Les universités bouillonnaient. La guerre russo-japonaise arrêta pour un temps le mouvement, mais la débâcle des armées du tsar donna bientôt une formidable impulsion à la révolution. La presse devenait plus hardie, les actes de terrorisme étaient plus fréquents, les libéraux s’ébranlèrent, une campagne de banquets fut ouverte. Les questions essentielles de la révolution furent posées nettement. Ma vie, p. 215> 

Je ne vais pas traiter de terrorisme plus en profondeur dans cette conférence, mais je vais uniquement mentionner, en regard de la référence de Trotsky aux terroristes: entre 1893 et 1917, des terroristes, qui pour la plupart provenaient du vieux mouvement populiste, comme le Narodnaya volya (Volonté du peuple), et qui allaient ensuite rejoindre les rangs du parti socialiste-révolutionnaire, ont tué approximativement 12.000 officiels tsaristes. Ce pouvait être des assassinats commis par un étudiant, ou un jeune travailleur qui marchaient à la rencontre d'un gouverneur, d'un chef de police ou d'un haut dignitaire puis le tiraient à bout portant. Parfois ils pouvaient lancer une bombe et tuer leur victime et eux-mêmes par la même occasion. Ils ont atteint des personnes très importantes. En 1904, ils tuèrent Plehve, le ministre de l'Intérieur, responsable de toutes les opérations policières en Russie. Il fut réduit en morceaux par un jeune socialiste révolutionnaire. L'oncle du tsar fut assassiné. Plusieurs autres figures importantes survécurent à des tentatives d'assassinats, tels que Trepov. Mais ils vivaient dans la peur constante d'un assassinat. Les partis bolcheviques et menchéviques n'acceptaient pas le terrorisme individuel comme tactique. Ils ne croyaient pas que cela ferait plier le tsar. Tuez un officiel tsariste, et ils le remplacent par un autre, peut-être même plus brutal. Cependant, le terrorisme était un phénomène répandu durant la période qui nous intéresse.

Trotsky fait également référence à la guerre russo-japonaise qui a éclaté en février 1904. L'ère des guerres impérialistes était en vigueur depuis au moins la guerre hispano-américaine (1898), qui inclut l'invasion brutale des Philippines par les États-Unis et la guerre des Boers en Afrique du Sud, où la Grande-Bretagne était le principal prédateur impérialiste.

Un étudiant japonais illustre l’Empire russe

L'Empire russe ne voulait pas être laissé de côté dans le pillage et les expansions territoriales des guerres impérialistes. Cette image montre comment un étudiant japonais voit l'Empire russe à cette époque, comme une énorme pieuvre dont les nombreux tentacules saisissent nombre de pays. La Pologne est dans le coin supérieur gauche. Il y a des tentacules sur la Turquie, l'Iran et le Tibet. Un s'emploie à atteindre la Chine, représentée en vert sur la carte. Un tentacule atteint la Corée et une autre même le Japon.

Voici une image de ce que le tsar Nicolas avait en tête. Comme la Russie et le Japon avaient tous deux des plans pour la Mandchourie, la Corée et un autre dépècement de la Chine (dans laquelle ils étaient en compétition avec la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne et les États-Unis), le tsar voulait vaincre le Japon au cours d'une guerre.

Le tsar russe Nicolas s’attend à des conquêtes faciles, 1904

Le tsar espérait des conquêtes faciles. Cette image montre le tsar Nicolas dans le coin inférieur droit; il balaie un soldat japonais; la marine nippone est détruite; et les «enfants japonais», qui ont manifestement été maltraités, sont réconfortés par l'Oncle Sam et John Bull, représentant les impérialismes américains et britanniques, qui à l'époque appuyaient en effet le Japon.

Comme base de lancement pour ces plans, en 1895, la Russie avait loué Port-Arthur à la Chine et l'avait transformé en une forteresse et base navale supposément imprenable, avec un chemin de fer passant par Harbin dans le nord-est de la Chine. Le Transsibérien n'était à ce moment pas complété et un passage par la Mandchourie était loin d'être garanti.

Les premiers jours de la guerre ont toutefois vu des pertes considérables infligées à la flotte russe par la marine japonaise. Après un siège de plus de 300 jours, Port-Arthur est tombé aux mains des Japonais et le gros de la flotte russe du pacifique fut détruit dans le port. Elle ne fut pas détruite lors d'une bataille navale, mais bombardée depuis les collines environnant le port.

Port Arthur après avoir été pris par les Japonais – décembre 1904, janvier 1905

La choquante reddition de Port-Arthur a causé une agitation considérable en Russie. Le tsar et ses forces armées étaient de plus en plus vus comme corrompus et incompétents. L'agitation antiguerre se répandait dans la classe ouvrière et même dans quelques cercles libéraux.

La prochaine étape menant à la Révolution de 1905 apparait quelque peu anodine. Quatre travailleurs furent congédiés à l'usine Putilov, une installation sidérurgique aux abords de Saint-Pétersbourg. Lorsque les négociations ne parvinrent pas à obtenir leur réintégration, une grève fut déclenchée le 3 janvier 1905.

Comme Fyodor Dan, un menchévique en vue, l'écrivait : «Personne n'aurait pu s'attendre à ce que cette grève, qui avait au départ comme objectif modeste de réintégrer quatre employés congédiés par l'administration, s'empare en une semaine à peine de la capitale au complet et se transforme en un gigantesque mouvement politique du prolétariat de Saint-Pétersbourg».

En une semaine, le dimanche 9 janvier, une manifestation de masse fut planifiée, dans laquelle le père Gapon (montré avec une croix au centre de la photo) allait diriger une procession de 150.000 – 200.000 personnes, incluant plusieurs travailleurs, des étudiants, femmes et enfants, demandant secours au «Père le Tsar».

Le père Gapon, janvier 1905

Leurs demandes incluaient: la journée de travail de huit heures; la liberté d'assemblée pour les travailleurs et la terre pour les paysans; la liberté d'expression et de presse; la séparation de l'église et de l'État; la fin de la guerre; et la convocation d'une Assemblée constituante, qui établirait les fondations d'une nouvelle république parlementaire.

Lorsque la procession approcha de la place en face du Palais d'Hiver, où résidait le tsar, elle ne fut pas accueillie par Nicolas II, mais par une salve de coups de feu par les troupes tsaristes et la police. Le cortège venait de différents sites, mais tous convergeaient vers la place du palais. La foule fut alors chargée par les cosaques, dont les sabres firent plusieurs victimes. Plusieurs furent tués par des coups de feu. Il n'existe pas de chiffres officiels, mais environ 1000 personnes furent tuées et 2000 blessées (possiblement plus). Un grand nombre de corps furent trainés ailleurs par la police et furent abandonnés dans des fosses communes. Le nombre exact des victimes ne fut jamais établi. Le 9 janvier serait dès lors connu comme le «Dimanche sanglant».

Le massacre envoya une onde de choc à travers toute la Russie. Les travailleurs se mirent à faire la grève dans de nombreuses zones industrielles. Les étudiants fermèrent nombre d'universités. Il y eut une vague de gigantesques manifestations et de grèves en Géorgie, à Baku, Odessa, Ivanovo-Voznessensk, Lodz (en Pologne), Nijni Novgorod, Sormovo, etc. Il y eut même des manifestations au sein de certaines unités militaires, bien qu'elles étaient peu étendues, qui eurent lieu pendant le printemps, l'été et l'automne 1905.

Les membres de l'intelligentsia libérale bourgeoise traitaient le tsar de boucher. Cette image est celle d'un de leurs journaux, Osvobozhdenie, édité par Struve, qui était pendant un temps un marxiste légal avant de virer à droite et de devenir un bourgeois libéral. La manchette est «Révolution en Russie»; l'article principal est intitulé «Le bourreau du peuple», dénonçant le tsar en tant que boucher, suivi d'un article par Jean Jaurès, «La mort du tsarisme». Les libéraux s'opposaient au tsarisme, mais la force politique ou la volonté leur faisaient défaut pour renverser le tsar.

Le journal libéral «Libération» dénonce le tsar, 12 janvier 1905

Des grèves importantes éclatèrent et prirent fin durant les mois suivants. Il y en eut des centaines, mais une en particulier mérite notre attention.

À Ivanovo-Voznessenk, une ville avec d'imposantes fabriques de textiles à 250 km de Moscou, les travailleurs ont fait la plus longue grève, qui dura plus de 100 jours. Au cours de la grève, qui impliqua des dizaines de milliers d'ouvriers, une nouvelle forme d'organisation émergea: le soviet, ou conseil, était élu par les travailleurs pour diriger la grève et présenter toutes les demandes. La plupart des demandes étaient économiques, mais il y avait aussi des appels au renversement du tsar, à la convocation d'une Assemblée constituante, et d'autres demandes politiques. Les ouvriers d'Ivanovo ont plus tard revendiqué l'honneur d'avoir formé le premier soviet de Russie, le premier conseil ouvrier. Même si c'est techniquement vrai, son rôle fut grandement éclipsé par le soviet de Saint-Pétersbourg qui allait être fondé en octobre 1905.

Le Soviet d’Ivanovo-Voznesensk, mai 1905

Des manifestations de masse prirent place dans d'autres parties de l'empire, incluant la Lettonie, en mai 1905.

Alors que la grève d'Ivanovo prenait place, d'autres mauvaises nouvelles venaient du front. Le tsar croyait toujours que sa marine pouvait vaincre la flotte japonaise. Puisqu'une grande partie de la flotte du pacifique avait été anéantie, au mois d'octobre la flotte de la Baltique se vit ordonner de naviguer jusqu'à Port-Arthur. Ils voyagèrent d'octobre à mai sur une distance de 33.000 kilomètres. Sur leur chemin, ils eurent des nouvelles du désastre militaire à la bataille de Mudken (février-mars 1905), où l'armée russe a perdu 90.000 soldats. Malgré un moral bas à bord des navires, ils continuaient leur périple; l'amiral, Rojestvenski, fut contraint de pendre plusieurs matelots qui fomentaient une mutinerie pour rebrousser chemin. Ils savaient qu'ils étaient condamnés s'ils continuaient, mais l'amiral ordonna de continuer malgré tout et plusieurs furent exécutés.

Représentation du naufrage du cuirassé Borodino dans la bataille de Tsushima, 27-28 mai 1905

Depuis que Port-Arthur, leur destination initiale, était tombé, les navires comptaient se rendre à Vladivostok, plus au nord. Alors qu'ils approchaient du détroit de Tsushima, une ile près du Japon, ils furent attaqués par la marine japonaise et annihilés. Les Russes perdirent huit navires de guerre, plusieurs petits vaisseaux ainsi que plus de 5000 marins. Seuls trois navires importants survécurent parmi la flotte entière. Ainsi, en quelques heures, les 28 et 29 mai, la flotte russe était essentiellement décimée. En contraste, les Japonais perdirent trois torpilleurs et 116 hommes, ce qui engendra une consternation majeure chez une large portion de la population en Russie. Comment un tel désastre avait-il pu se produire?

Trotsky écrivit une brochure à propos de la débâcle de Tsushima qui fut distribuée à Saint-Pétersbourg. En voici des extraits :

À bas l'infâme carnage! Après la bataille près de l'ile de Tsushima, la flotte russe n'existe plus. Les vaisseaux de guerre russe ont péri de façon peu glorieuse et amené avec eu des milliers des nos frères au fond de l'Océan pacifique, tombé victimes des crimes du tsarisme... La flotte russe, achetée à prix si élevé, n'est plus. Chaque mât et chaque boulon sont le sang et la sueur des travailleurs. Chaque navire de guerre est de nombreuses années de travail pour des familles paysannes. Tout est parti, coulé dans les profondeurs de l'océan : les hommes infortunés et la richesse inutile créée de leurs mains... À bas ce massacre éhonté! Que cet appel, élevé par les travailleurs politiquement conscients depuis les premiers jours de la guerre, trouve un ferme appui au sein de tous les travailleurs, parmi tous les citoyens honnêtes. À bas les coupables de cet infâme massacre: le gouvernement tsariste! À bas les bouchers sanguinaires! Nous demandons justice et liberté! 

Le prochain événement qui capta l'attention fut la mutinerie sur le cuirassé Potemkine à Odessa en juin 1905, immortalisé en 1925 par le film de Serguei Eisenstein. À travers 1905, la majorité de l'armée et de la marine demeura loyale au tsar; le fait d'une mutinerie sur l'un des meilleurs navires au sein de la flotte de la Mer noire a certainement causé, dans les cercles tsaristes, la crainte que cet exemple soit suivi par d'autres troupes. La plupart des marins sur le Potemkine ont survécu quand le navire s'est glissé à travers les autres de la flotte et s'est rendu au port de Constanța en Roumanie. Certains des chefs de la mutinerie sur le Potemkine ne furent pas retrouvés et pendus par le tsar.

Les marins survivants qui ont mené la mutinerie sur le cuirassé Potemkine à Odessa le 14 (27) juin, 1905

Je vais passer au prochain événement majeur de cette année révolutionnaire: la grève générale d'Octobre. Dans une certaine mesure, la grève était imprévue. Les chefs de parti dans le mouvement ouvrier avaient l'intention de faire une grève majeure en janvier 1906 lors de l'anniversaire du Dimanche sanglant. Mais, une simple grève dans une imprimerie de Moscou a déclenché les événements beaucoup plus tôt. 

Voici comment Trotsky décrit les événements dans son livre 1905

«Le 19 septembre, les compositeurs de l'imprimerie Sytine, à Moscou, se mettent en grève. Ils exigent une diminution des heures de travail et une augmentation du salaire aux pièces basé sur mille caractères, y compris les signes de ponctuation : et c'est cet événement mineur, ni plus ni moins, qui a pour résultat d'ouvrir la grève politique générale de toute la Russie; on commençait par des signes de ponctuation et l'on devait, en fin de compte, jeter à bas l'absolutisme.»... * Dans la soirée du 24, cinquante imprimeries sont déjà en grève. ... Les boulangers de Moscou lâchent le pétrin. * Le 2 octobre, les compositeurs des imprimeries de Pétersbourg décident de prouver leur solidarité avec les camarades de Moscou par une grève de trois jours. * L'assemblée des députés ouvriers des corporations de l'imprimerie, de la mécanique, de la menuiserie, du tabac et d'autres, adopte la résolution de constituer un conseil (soviet) général des ouvriers de Moscou. * Le 7 octobre, les cheminots de Moscou entrent en grève. * Le 9 octobre, les cheminots à Pétersbourg rejoignent la grève et présentent leurs demandes: la journée de huit heures, les libertés civiques, l'amnistie pour tous les prisonniers politiques, l'Assemblée constituante. * Au-dessus des revendications professionnelles s'élèvent les revendications révolutionnaires de classe. En se détachant des cadres corporatifs et locaux, la grève commence à sentir qu'elle est elle-même la révolution, et cela lui donne une audace inouïe. * Toute l'armée des cheminots était en grève: sept cent mille hommes. * Le 13 octobre, le Soviet des députés ouvriers de Pétersbourg est formé. 

L'étendue de la grève était à couper le souffle. Pratiquement toutes les villes importantes s'étaient arrêtées; les voies ferrées étaient paralysées; le télégraphe et la poste étaient entre les mains des travailleurs.

Manifestation à Varsovie, Octobre 1905

Des manifestations de masse eurent lieu dans d'autres régions de l'empire: Varsovie (Pologne) en octobre; Tachkent, en Asie centrale, aujourd'hui l'Ouzbékistan; et une manifestation de masse en Finlande. Toutes les trois régions résistaient aux politiques de russifications du tsar que j'ai mentionnées plus tôt, mais le tsar, comme toujours, restait fidèle à la politique officielle du tsarisme: «L'autocratie, le nationalisme (c'est-à-dire le chauvinisme grand-russe) et la religion orthodoxe (l'Église orthodoxe russe)» – avec la baïonnette, si nécessaire.

La grève générale a révélé le pouvoir énorme de la classe ouvrière. Mais, comment une grève peut-elle mener à une révolution? Qui peut organiser et diriger une rébellion à l'échelle nationale? La formation du Soviet de Pétersbourg est ici cruciale: il représente, dans sa forme embryonnaire, comment un futur gouvernement des travailleurs pouvait émerger.

Membres du Soviet de Pétersbourg, 13 octobre - 3 décembre 1905

Trotsky explique qu'une grève générale peut être menée seulement sur une certaine période de temps. Si les voies ferrées sont fermées, rien ne bouge. Si le télégraphe est fermé, il n'y a pas de communications possibles. Les boulangeries sont fermées et la nourriture ne peut être préparée. Combien de temps les gens peuvent-ils tenir? Sans nourriture, sans communication, sans transport de ville en ville?

Dans son livre 1905, Trotsky décrit ce qu'était le Soviet: 

«L'histoire du soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, c'est l'histoire de cinquante journées . Le 13 octobre, l'assemblée constitutive du soviet tenait sa première séance. Le 3 décembre, la séance du soviet était interrompue par les soldats du gouvernement. . Il n'y avait à la première séance que quelques dizaines d'hommes; dans la seconde moitié de novembre, le nombre des députés s'élevait à 562, dont 6 femmes.» 

Quant aux députés, et cela est important: il y a eu un appel pour que chaque usine élise un député, un délégué, pour chaque tranche de 500 travailleurs. Cela n'a pas été respecté rigoureusement, mais s'il y avait une grande usine, disons de 20.000 travailleurs, il y avait un représentant pour 500 travailleurs. Si quelqu'un travaillait dans une usine qui avait deux cents ou trois cents travailleurs et n'atteignait pas le seuil des 500 travailleurs, l'usine pouvait quand même envoyer un délégué. Trotsky poursuit: 

«Ils représentaient 147 fabriques et usines, 34 ateliers et 16 syndicats. La majorité des députés – 351 personnes – représentait l'industrie métallurgique. Elles jouaient un rôle décisif dans le soviet. L'industrie textile donna 57 députés, celle du papier et de l'imprimerie 32; les employés de commerce étaient représentés par 12 députés, les comptables et les pharmaciens par 7. Le comité exécutif du soviet lui servait de ministère. Lorsque ce comité fut constitué, le 17 octobre, il se composa de 31 membres: 22 députés et 9 représentants des partis (6 pour les deux fractions de la social-démocratie, 3 pour les socialistes-révolutionnaires). Le soviet organisait les masses ouvrières, dirigeait les grèves et les manifestations, armait les ouvriers, protégeait la population contre les pogroms. Si les prolétaires d'une part et la presse réactionnaire de l'autre donnèrent au soviet le titre de «gouvernement prolétarien», c'est qu'en fait cette organisation n'était autre que l'embryon d'un gouvernement révolutionnaire. Le soviet personnalisait le pouvoir dans la mesure où la puissance révolutionnaire des quartiers ouvriers le lui garantissait; il luttait directement pour la conquête du pouvoir, dans la mesure où celui-ci restait encore entre les mains d'une monarchie militaire et politique.» 

Cette situation ne pouvait perdurer. Comment le Soviet pouvait-il être toléré par les forces tsaristes? Le 17 octobre, le tsar avait émis son célèbre, ou tristement célèbre, Manifeste, qui était une capitulation troublante, du point de vue de la noblesse, devant la grève générale, mais qui était aussi trompeur.

Seulement deux jours avant le Manifeste, Trepov, le vice-ministre de l'Intérieur du tsar responsable de réprimer les masses, avait recommandé d'abattre les grévistes. Il a dit qu'ils ne devaient pas concéder quoi que ce soit, et simplement abattre les grévistes. Le jour suivant, il a changé d'avis. Mais, le 15 octobre, il a émis la déclaration tristement célèbre qui n'a jamais été oubliée par personne: «Pas de tirs à blanc [ne donnez pas de cartouches à blanc aux troupes]. N'économisez pas les balles.»

Ce qui arrivait d'habitude lorsque la police, l'armée ou les Cosaques confrontaient les grévistes ou une manifestation de masse, ils les attaquaient parfois avec des fouets. Parfois, ils en attaquaient quelques-uns avec des sabres. Ensuite, ils tiraient généralement une volée de balles à blanc pour effrayer la foule. Si la foule restait sur place, ils rechargeaient avec des balles réelles et ouvraient simplement le feu. Les recommandations de Trepov étaient: oubliez les tirs à blanc, utilisez directement les balles réelles.

Au moment où le Tsar imprimait son Manifeste, le Soviet de Pétersbourg publiait son propre journal, Izvestiia. Je vais vous décrire brièvement comment il a été imprimé. Il était illégal, alors qu'ont-ils fait? Ils n'avaient pas leur propre imprimerie, car elle aurait été saisie immédiatement par la police du tsar. Alors, le Soviet organisait un groupe de travailleurs armés qui se rendaient à une imprimerie, qui produisait trois ou quatre journaux dans la ville, peut-être des journaux bourgeois, ou des documents pour le régime. Ils s'en emparaient, peut-être vers 10 h le soir, y entraient armés et disaient: «La presse est à nous pour les quelques prochaines heures. Vous allez imprimer notre journal.» La plupart des compositeurs des imprimeries pouvaient être sympathiques et auraient pu coopérer avec enthousiasme, mais ils disaient: «Au moins pointez vos fusils sur nous et dîtes que vous nous avez forcés.» Ils imprimaient leur journal, Izvestiia, et, quelques jours plus tard, s'emparaient d'une autre imprimerie. Ils ne pouvaient avoir la leur.»

Le tsar aussi avait des problèmes d'impression. Toutes les imprimeries étaient en grève et les imprimeurs en grève refusaient de publier le Manifeste du tsar – le grand tsar, souverain de toutes choses. Il a réussi à le faire imprimer cependant. L'armée a été appelée en renfort pour faire l'ouvrage et le document a été imprimé en vitesse. Voici son Manifeste.

Le manifeste du Tsar, 17 octobre 1905

Le tsar a promis des réformes limitées, peut-être aboutissant à quelques droits électoraux et à la Douma, un corps législatif avec des pouvoirs très limités. Les réactions étaient mitigées. Certains travailleurs l'ont dénoncé rapidement, imprimant une affiche du Manifeste du tsar avec les mains ensanglantées de Trepov. Les étudiants de l'Université de Pétersbourg ont déclenché la grève le jour suivant.

Cependant, la bourgeoisie libérale jubilait. Elle pensait qu'un parlement démocratique bourgeois était à portée.

Le Soviet de Pétersbourg eut une réaction différente: 

«Ainsi, nous avons obtenu une constitution. Nous avons la liberté de nous réunir, mais nos réunions sont cernées par les troupes. Nous avons la liberté de nous exprimer, mais la censure n'a pas changé. Nous avons la liberté d'apprendre, mais les universités sont occupées par les soldats. Nos personnes sont inviolables, mais les prisons sont bondées. On nous a donné Witte , mais Trepov est toujours là. Nous avons une constitution, mais l'autocratie demeure. Nous avons tout... et nous n'avons rien.» 

Cette situation ne pouvait perdurer. Le régime tsariste était en train d'organiser ses forces pour une répression de masse.

Un jour environ après que le Manifeste du tsar a été publié, des pogroms furent perpétrés: le plus horrible de tous eut lieu à Odessa, le port sur la mer Noire. Pendant trois jours, du 18 au 20 octobre, des groupes de Cent-Noirs parcouraient les quartiers juifs, tuant, battant et torturant des gens, volant les maisons et les boutiques. Quatre cents personnes furent tuées et jusqu'à 50.000 durent fuir leur demeure. Des équipes de défense juives furent organisées par les travailleurs qui limitèrent, mais n'empêchèrent pas, le carnage. La photo montre l'une des équipes de défense, avec à ses côtés des camarades tués en défendant les quartiers dans lesquels ils habitaient.

Une équipe de défense juive pendant les pogroms d'Odessa, 18-20 octobre 1905

La situation devenait de plus en plus hors de contrôle. La grève de Moscou prit fin le 19. Le Soviet de Pétersbourg décida de mettre fin à sa grève le 21 octobre.

Cependant, le Soviet de Pétersbourg a continué son travail. En plus d'Izvestiia, qui était très lu, un nouveau journal fit son apparition le 13 novembre: Nachalo (Le Commencement). Son titre encadré affirmait fièrement que c'était un journal du Parti social-démocrate ouvrier russe. Un de ses principaux contributeurs et pratiquement son rédacteur en chef, était Léon Trotsky, qui était retourné à Pétersbourg de la Finlande le 14 octobre, le deuxième jour de l'existence des soviets. D'autres participants étaient Parvus, Martov, Dan et d'autres, principalement des menchéviques. Il y a eu seulement 14 éditions de ce journal qui ont vu le jour, comme il a été fermé lors de l'arrestation du Soviet le 3 décembre.

Lorsque j'ai dit que Trotsky arrivait de Finlande, il était retourné de Kiev de l'étranger en février, lorsque les événements révolutionnaires se déroulaient. Il s'est ensuite rendu à Pétersbourg. Le 1er mai à Pétersbourg, il y avait la manifestation de la journée des travailleurs dans laquelle sa femme, Natalia, fut arrêtée. Trotsky devait fuir. Il s'est rendu dans un village reculé de Finlande. Lorsqu'il était là-bas, il a élaboré plusieurs des thèmes essentiels de sa théorie de la Révolution permanente. Le Soviet de Pétersbourg fut formé le 13 octobre. Trotsky était là le jour suivant.

Le Soviet adopta une décision d'une importance énorme: il appela à toutes les usines d'introduire la journée de huit heures en prenant leur propre initiative. Ce droit ne leur a pas été accordé par personne. À la fin de la journée de huit heures, ils déposaient les outils et quittaient l'usine. Les employeurs, les patrons, les propriétaires d'usines capitalistes menaçaient un lockout de masse. Pour l'instant, les travailleurs durent retraiter. Trotsky écrivit: «En se heurtant à la résistance organisée du capital derrière lequel se dressait le pouvoir de l'État, la masse ouvrière revint à l'idée de la révolution, de l'inéluctable insurrection, de l'armement indispensable.» Que ferons-nous fait après? Il fallait répondre à cette question.

La dernière étape de 1905 dont je vais parler est le soulèvement armé de décembre à Moscou.

Le 4 décembre, le Soviet de Moscou a donné son appui à un «manifeste financier», écrit par Parvus, qui menaçait le système banquier et de taxation du tsar. Le 6 décembre, directement influencé par les troubles majeurs dans la garnison de Moscou, le Soviet qui, à ce moment, représentait 100.000 travailleurs à Moscou, décida, avec les partis révolutionnaires, de proclamer une grève générale politique à Moscou le jour suivant, le 7 décembre, et de faire de son mieux pour transformer la grève en insurrection armée. La déclaration dans l'Izvestiia de Moscou disait:

«Le Soviet des députés ouvriers de Moscou, le comité et le groupe du Parti ouvrier social-démocrate russe et le comité du Parti des socialistes-révolutionnaires DÉCRÈTENT: déclarer à Moscou, le mercredi 7 décembre à midi, une grève générale politique et tenter de la transformer en une insurrection armée.»

La première ville à entrer en grève fut Moscou (le 7). Le jour suivant, elle fut rejointe par Pétersbourg, Minsk et Taganrog; le 10 par Tiflis; le 11, Vilna; le 12, Karkhov, Kiev et Nizhniy Novgorod; le 13, Odessa et Riga; le 14, Lodz; et le 15, Varsovie, si l'on tient compte seulement des grands centres. En tout, 33 villes, comparées à 39 en octobre, déclenchèrent la grève.

Moscou, cependant, était au centre du mouvement de décembre. Quelque 100.000 hommes stoppèrent le travail le premier jour. Le deuxième jour, le nombre de grévistes passa à 150.000; la grève à Moscou devint générale et s'étendit aux usines dans la région immédiate autour de Moscou. De grandes réunions étaient tenues partout. Bientôt, des barricades furent érigées et des combats éclatèrent. Le soulèvement avait commencé.

Les barricades de Moscou en décembre 1905

Les barricades que l'on voit ici ne servaient pas tant à protéger les ouvriers armés qui se cachaient derrière, mais à empêcher les troupes tsaristes d'entrer dans la ville. Quelques barricades étaient surveillées par des insurgés, des travailleurs, mais ce n'était qu'une minorité.

À quoi ressemblaient les combats? Pour les travailleurs, cela prenait la forme d'une guerre de guérilla, plutôt que des échanges de tirs derrière les barricades. Trotsky décrit comment la plupart des combats prenaient place. 

«Voici un exemple pris entre mille. Un groupe de 13 ouvriers armés, embusqués dans un édifice, essuya pendant 4 heures le feu de 500 ou 600 soldats qui disposaient de 3 canons et de 2 mitrailleuses. Après avoir tiré toutes leurs cartouches et infligé des pertes considérables à l'armée, les ouvriers armés s'éloignèrent sans une blessure. Mais les soldats démolirent à coups de canon plusieurs pâtés de maisons, brûlèrent quelques habitations en bois, massacrèrent bon nombre de gens inoffensifs et affolés, tout cela pour tenter, en vain, de vaincre une dizaine de révolutionnaires...» 

C'est essentiellement de cette façon que les travailleurs se battaient. Ils avaient ordre de former de petits groupes – de deux, trois, ou peut-être quatre – de faire feu des cours intérieures, de positions surélevées, de se déplacer rapidement, de ne pas rester au même endroit très longtemps. 

Dubasov, qui avait l'ordre de mater l'insurrection, rapporta à Pétersbourg que seulement 5.000 des 15.000 hommes de la garnison de Moscou pouvaient être mis à contribution. Le reste n'était pas fiable. Il contacta le tsar directement et déclara qu'il ne pouvait garantir que «l'autocratie demeurerait intacte» à moins que le tsar n'envoie plus de troupes. L'ordre fut immédiatement donné de déployer le régiment de garde d'élite de Semyonovsky. En fait, ils furent presque stoppés. Les cheminots tentèrent de saboter la voie dans certaines régions, mais l'armée les en empêcha et les troupes purent circuler. 

Le 16, le Soviet et le parti décidèrent de mettre fin à la grève le 19. 

Le coût en vie humaine du soulèvement de Moscou fut de 1000 morts et environ autant de blessés. Il y eut plusieurs centaines de soldats tués. 

À un moment lors des affrontements, dans le quartier de Presnya, les travailleurs durent essuyer des tirs d'artillerie sans arrêt, de six heures le matin à quatre heures l'après-midi, à un taux de six bombardements à la minute. On peut imaginer les dégâts causés dans une zone urbaine peuplée de civils et, oui, de travailleurs armés. Les bombardements transformèrent la zone, et certaines usines de ce secteur, en décombres.

Même si le soulèvement de Moscou était le plus important, d'autres régions connurent des affrontements armés. Des Soviets furent formés dans plusieurs autres villes: Odessa, Novorossiisk, Kostroma, etc. 

L'immense étendue de la révolution de 1905

L'immense étendue de la Révolution de 1905 peut être appréciée avec cette image. Tous les points noirs représentent des villes qui étaient soit en insurrection ou en grève générale. Et les voies ferrées y jouaient pour beaucoup.

Une période de répression de masse suivit: la répression sanglante du tsar de 1905 à 1907. Le tsar organisa des expéditions punitives, particulièrement le long des voies ferrées, où, bien sûr, les cheminots avaient joué un rôle si important. Les troupes se rendaient à une gare et commençaient à tirer sur n'importe qui qui se trouvait là: des femmes, des enfants, des cheminots. Peu importe qui était là, ils les abattaient. Certains étaient pendus le long de la voie, pour terrifier les gens.

Expéditions punitives: 1905-1907

Sur ces expéditions punitives, Trotsky a écrit:

«Dans les provinces baltiques, où l'insurrection éclata quinze jours avant celle de Moscou, ... des Lettons, ouvriers et paysans, furent fusillés, pendus, battus avec des verges et des bâtons jusqu'à ce que mort s'ensuive, exécutés au rythme de l'hymne des tsars. En deux mois, dans les provinces baltiques, d'après des renseignements fort incomplets, 749 personnes furent mises à mort, plus de 100 fermes furent brûlées ou détruites, d'innombrables victimes périrent sous le fouet.» «Du 9 janvier 1905 jusqu'à la convocation de la première Douma d'État qui eut lieu le 27 avril 1906, d'après des calculs approximatifs, mais certainement pas exagérés, le gouvernement du tsar fit massacrer plus de 14.000 personnes; en exécuta plus de 1000; en blessa plus de 20.000 (et beaucoup d'entre elles en moururent); et en arrêta, déporta et incarcéra 70.000. Ce prix ne semblait pas trop élevé, car l'enjeu n'était autre que la survie même du tsarisme.» 

Tous ne furent pas exécutés. Sur cette photo, on voit les membres de premier plan du Soviet de Pétersbourg, où l'on peut voir Trotsky dans la deuxième rangée. Ils ont été arrêtés, subit un procès en 1906, et «seulement» condamnés à l'exil dans des parties reculées de la Sibérie. Ils n'ont cependant pas été pendus à ce moment.

membres exilés du Comité exécutif du Soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, 1906

Le régime tsariste, même s'il était ébranlé, a assemblé ses forces afin consolider davantage son régime. Les nobles sentaient que l'insurrection avait été matée, et qu'il était maintenant le moment de prendre vraiment la direction des choses.

Dans la période avant et après la révolution de 1905, des débats ont fait rage sur la révolution dans le mouvement social-démocrate. Trois conceptions importantes du déroulement de la révolution qui allait éclater ont été défendues par Plekhanov, Lénine et Trotsky.

Plekhanov avait défendu l'idée d'une révolution bourgeoise, dans laquelle l'hégémonie (le rôle dirigeant) du prolétariat s'appliquerait dans le cadre d'une alliance avec la bourgeoisie libérale. L'objectif serait d'établir une démocratie parlementaire avec le suffrage universel, direct et égalitaire. La révolution socialiste en Europe occidentale précéderait la révolution en Russie. Il a fait cette déclaration en 1905, en réponse aux événements qui avaient pris place, particulièrement l'insurrection armée à Moscou: «Les travailleurs n'auraient pas dû prendre les armes.» Il s'est vraiment discrédité aux yeux de plusieurs travailleurs et sociaux-démocrates lorsqu'il a fait cette déclaration.

Lénine avait une position différente. Il disait, oui, la révolution bourgeoise doit être achevée. Il appelait à une «dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie». Il disait qu'il ne devait y avoir aucune alliance avec la bourgeoisie libérale et appelait à une résolution radicale de la question agraire en s'alliant avec la section la plus pauvre de la paysannerie. Il sentait que la révolution socialiste en Europe occidentale aiderait la révolution en Russie; il disait qu'ils vont «nous enseigner comment la faire».

Trotsky appelait à la dictature du prolétariat, appuyé par la paysannerie. Il était d'accord qu'il ne devait pas y avoir d'alliance avec la bourgeoisie libérale et que la révolution ne devait pas se limiter à un cadre bourgeois, mais qu'elle devait être ininterrompue et permanente, en menant des politiques socialistes. La Révolution socialiste en Russie déclencherait la révolution socialiste dans l'ouest de l'Europe. Ce n'avait pas été jusque-là la position communément admise.

Plus tard, en janvier 1922, il élabora ses positions sur la révolution permanente:

«C'est précisément dans l'intervalle qui sépare le 9 janvier de la grève d'octobre 1905 que l'auteur arriva à concevoir le développement révolutionnaire de la Russie sous l'aspect qui fut ensuite fixé par la théorie dite de la «révolution permanente». Cette désignation quelque peu abstruse voulait exprimer que la révolution russe, qui devait d'abord envisager, dans son avenir le plus immédiat, certaines fins bourgeoises, ne pourrait toutefois s'arrêter là. La révolution ne résoudrait les problèmes bourgeois qui se présentaient à elle en premier lieu qu'en portant au pouvoir le prolétariat. Et lorsque celui-ci se serait emparé du pouvoir, il ne pourrait s'en tenir aux limites d'une révolution bourgeoise. Tout au contraire et précisément pour assurer sa victoire définitive, l'avant-garde prolétarienne devrait, dès les premiers jours de sa domination, pénétrer profondément dans les domaines interdits de la propriété aussi bien bourgeoise que féodale. Dans ces conditions, elle devrait se heurter à des démonstrations hostiles de la part des groupes bourgeois qui l'auraient soutenue au début de sa lutte révolutionnaire, et de la part aussi des masses paysannes dont le concours l'aurait poussée vers le pouvoir. «Les intérêts contradictoires qui dominaient la situation d'un gouvernement ouvrier, dans un pays retardataire où l'immense majorité de la population se composait de paysans, ne pourraient aboutir à une solution que sur le plan international, dans l'arène d'une révolution prolétarienne mondiale.»

Ainsi, il n'y avait pas de résolution à cette contradiction dans les frontières de la Russie.

Rosa Luxembourg, qui avait brièvement participé à la révolution de 1905 avant d'être arrêtée à Varsovie, écrivit un livre important en 1906, qui analysait ce qui s'était passé en Russie et qui avait demandé un débat sur le rôle de la grève générale dans le parti social-démocrate allemand. Les chefs syndicaux résistèrent, et il y eut un bâillon sur toute discussion sur la question. Elle appuya l'analyse de Trotsky de 1905 au Congrès de Londres du Parti ouvrier social-démocrate de Russie en 1907.

La portée des événements de 1905 était immense. Plusieurs les décrivaient comme une demi-victoire et une demi-défaite. Le tsarisme était au pouvoir, mais il était blessé à mort. La classe ouvrière avait émergé comme la force révolutionnaire la plus puissante jamais vue au 20e siècle. De nouveaux partis, de nouveaux programmes et de nouvelles formes d'organisations émergèrent. La social-démocratie russe prouvait en pratique qu'elle pouvait organiser et mener la classe ouvrière. La grève de masse et sa relation à l'insurrection armée et à la prise du pouvoir devait être étudiée et ses leçons assimilées.

Internationalement, ces événements eurent un impact particulièrement puissant sur les mouvements révolutionnaires dans trois pays: la Chine, la Turquie et la Perse (aujourd'hui l'Iran). Aux États-Unis, l'IWW (Industrial Workers of the World) fut formé en 1905; en France, le syndicalisme connut un immense élan.

Les leçons apprises par la classe ouvrière russe en 1905 étaient une part cruciale de la préparation pour Octobre 1917.

Trotsky a résumé 1905 dans son autobiographie, écrite 25 ans plus tard: 

«La demi-victoire de la grève d'octobre, indépendamment de son importance politique, eut pour moi une inappréciable signification théorique. Ce ne furent ni l'opposition de la bourgeoisie libérale, ni les soulèvements spontanés des paysans, ni les actes de terrorisme des intellectuels qui firent plier le tsarisme: ce fut la grève ouvrière. L'hégémonie révolutionnaire du prolétariat s'avéra incontestable. J'estimai que la théorie de la révolution permanente venait de surmonter avec succès sa première grande épreuve. De toute évidence, la révolution ouvrait au prolétariat la perspective de la conquête du pouvoir. Les années de réaction qui allaient bientôt suivre ne purent m'obliger à abandonner ce point de vue. Mais j'en tirais aussi des conclusions pour l'Occident. Si telle était la force du jeune prolétariat en Russie, combien écrasante serait la puissance révolutionnaire du prolétariat des pays les plus avancés!»