«Ce que ces entreprises font revient à une nouvelle forme d’esclavage»

Les grévistes de CAMI sont déterminés à résister aux coupes dans les emplois et les salaires chez GM Canada

Par Jerry White et Carl Bronski
23 septembre 2017

La grève, qui a débuté dans la nuit de dimanche dernier, a fortement réduit la production des véhicules utilitaires-sport (VUS) Chevrolet Equinox qui sont très populaires sur le marché. Elle a également provoqué le ralentissement de la chaîne d’approvisionnement GM, des usines de moteurs et transmissions de St-Catherines en Ontario, à Magna International, l’un des manufacturiers de pièces les plus importants au monde.

Mercredi, le syndicat de l’automobile canadien, Unifor, a dit qu’il contacterait GM pour reprendre les négociations formelles, qui n’ont pas eu lieu depuis l’expiration de l’entente le 17 septembre. Après une correspondance préliminaire par écrit et par téléphone, Unifor a dit, «Nous n'avons pas encore trouvé de terrain d'entente sur les principales questions à ce point-ci.»

Tandis que les travailleurs sont déterminés à récupérer les salaires et avantages perdus et réinstaurer les protections d’emploi, Unifor n’a fait aucune demande formelle excepté que GM désigne CAMI comme la «principale» usine pour la production des voitures Equinox et que la production d’Equinox dans les usines mexicaines soit réduite.

Des travailleurs de CAMI en grève ;

Unifor tente de subordonner la grève à son alliance politique avec le gouvernement libéral du premier ministre Justin Trudeau et fait appel au président américain milliardaire, Donald Trump, afin de renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Le syndicat canadien organisait un rassemblement vendredi dans la capitale nationale d’Ottawa, «incitant tous les gouvernements à promettre de négocier de meilleurs standards de travail pour l’ALÉNA 2.0.»

L’affirmation selon laquelle les travailleurs peuvent préserver leur emploi en faisant appel aux gouvernements contrôlés par les entreprises et aux nationalistes d’extrême droite comme Trump pour défendre le «commerce équitable» est une cruelle tromperie. Il n’y a rien de «d’équitable» dans le capitalisme, un système basé sur l’exploitation de la classe ouvrière pour le profit. Les multinationales, avec tout l’appui de leurs gouvernements respectifs, parcourent le globe à la recherche de la main-d'oeuvre la moins chère et des profits les plus élevés.

Si Trudeau et Trump, tout comme les syndicats, font la promotion du nationalisme économique, ce n’est que pour rattacher les travailleurs à leurs patrons respectifs et ultimement les aligner aux préparations à des guerres économiques, puis des guerres réelles. Mercredi dernier, Unifor a mis en scène une «grève» dans l’usine aérospatiale de Bombardier à Toronto soutenue par la compagnie afin d’appuyer la multinationale canadienne dans un conflit commercial acerbe avec l’entreprise américaine Boeing.

Unifor, tout comme le syndicat des Travailleurs unis de l'auto (United Auto Workers, UAW) aux États-Unis, affirme depuis longtemps que les emplois peuvent être défendus en accordant une concession après l'autre sur les salaires, les avantages sociaux et les conditions de travail, et en incitant une lutte fratricide entre les travailleurs des deux côtés de la frontière pour déterminer qui travaillera pour le plus bas salaire dans les pires conditions.

C’est ce qui se trouvait derrière la décision du syndicat des Travailleurs canadiens de l'auto (TCA), le prédécesseur d’Unifor, de signer une entente séparée avec Canadian Automotive Manufacturing, Inc. (CAMI), quand elle a ouvert une entreprise commune avec Suzuki Motors en 1986. L’usine est devenue un modèle pour les relations corporatistes entre la direction et les syndicats et la formule japonaise des «améliorations continuelles» (c’est-à-dire, les réductions continuelles des dépenses), qui allait supposément «préserver les emplois canadiens».

Après la faillite et la restructuration de GM en 2009, l’entreprise basée à Detroit a pris les rênes de l’usine. Celle-ci est devenue l’une des usines GM les plus productives et rentables d’Amérique du Nord, basée sur des augmentations continuelles de la cadence, des semaines de travail de six jours, et l’exploitation d’un grand nombre de travailleurs moins biens rémunérés de deuxième et troisième niveau temporaires et à temps partiel. Les concessions imposées aux travailleurs de CAMI, incluant l’élimination des retraites à prestations définies pour les nouveaux employés, a établi le précédent pour des concessions similaires imposées par Unifor l’année dernière aux travailleurs chez GM, Ford, et Fiat Chrysler.

La grève soulève des questions cruciales non seulement pour les travailleurs de l’auto au Canada, mais à travers l’Amérique du Nord et le monde. Pour que la lutte ne soit pas isolée et étouffée par Unifor, les travailleurs de la base doivent prendre la direction de la grève des mains de cette organisation procorporatiste et transformer la grève en une contre-offensive puissante de toute la classe ouvrière pour défendre les emplois et les niveaux de vie de tous les travailleurs.

Des comités de la base doivent être élus. Ces comités doivent faire un appel public aux travailleurs mexicains aux usines GM à Ramos Arizpe et San Luis Potosi pour la solidarité et le refus d’augmenter la production de l’Equinox pendant la grève. Le chauvinisme anti-mexicain d’Unifor, qui mine la solidarité internationale des travailleurs et donne l’avantage à GM, doit être rejeté.

Des piquets de grève sur la rue Ingersoll ;

Une équipe de journalistes du Bulletin d'information des travailleurs de l'automobile du World Socialist Web Site a parlé avec des travailleurs en grève aux piquets devant l’usine mercredi matin. Un travailleur d'expérience a dit: «Nous faisons grève parce que nous voulons savoir où nous allons dans les cinq prochaines années. La compagnie a engagé des employés temporaires à temps partiel (TPT) qui gagnent des salaires de troisième niveau, alors que 400 travailleurs à temps plein sont mis à pied.

«Nous voulons aussi éliminer ce système salarial à deux niveaux. Je travaille juste à côté d’un travailleur plus jeune qui fait la moitié de mon salaire: c'est inacceptable.

En réaction à la déclaration du Bulletin d'information, «Une stratégie internationale pour la victoire des travailleurs en grève de CAMI!», le travailleur a ajouté: «Je sais ce que vous voulez dire quand vous parlez de ces entreprises mondiales qui nous opposent les uns aux autres. Je travaillais à l’usine Caterpillar à London [en Ontario]. En 2012, CAT nous a mis en lockout parce qu’on refusait qu’ils nous réduisent nos salaires de moitié. Ils voulaient s'installer dans le sud et n’avaient même pas l’intention de négocier avec nous. Ils ont fermé l’usine ici et ont déménagé à Muncie, en Indiana, où ils payent la moitié des salaires.

«J’ai lu un livre de [l’ancien président de la Réserve fédérale américaine] Alan Greenspan où il décrit sa philosophie de déplacer les entreprises à travers le monde, comme un moteur continu, pour réduire les coûts du travail. Quand ils reviennent dans le pays où ils ont commencé, les travailleurs sont tellement désespérés qu’ils sont prêts à travailler pour des miettes. Ils auront le choix entre nourrir leur famille ou mourir de faim: c’est une nouvelle forme d’esclavage.»

Un travailleur d'expérience a dit au Bulletin: «C’est mon quatrième contrat. Je ne peux vraiment pas vous dire quoi que ce soit sur nos demandes, sauf sur l'augmentation de la production. Je n’ai rien entendu sur nos salaires ou avantages sociaux, et ça me rend nerveux. Mais c’est comme ça que ça fonctionne ici.

«Et voici qui me fâche vraiment. On n'entend jamais rien de spécial avant d’être appelés à voter. Alors on ne sait pas s’ils mènent réellement une lutte pour quoi que ce soit. Mais ce n’est même pas ça le pire. Il n’y a pas de démocratie, malgré que le syndicat dit à tout le monde à quel point il est démocratique. Mais s'il est si démocratique, comment se fait-il qu’on ne reçoive qu’un minuscule bulletin de rien du tout résumant le contrat quand on rentre, peut-être une heure de réunion, et ensuite on doit voter? Sur quoi exactement va-t-on voter? On ne voit jamais le contrat au complet. Et ça, ça me dérange royalement depuis des années.»

Un nouvel employé avec deux ans d’expérience à l’usine a dit: «J’aime vraiment ce que vous dites sur la pensée internationale. On est toujours submergés par ce discours de libre-échange et avant qu’on s’en rende compte, on se met à essayer de protéger notre propre job et à avoir peur et on ne pense même pas à la façon dont ça cadre avec le fait que quelqu’un d’autre se fait avoir parce que tu te retrouves avec tel ou tel produit et eux non. Et peut-être l’année prochaine quelqu’un au Mexique ou aux États reçoit ton produit et toi tu sens que tu t'es fait avoir, mais eux ils pensent probablement qu’ils le méritaient. C’est une mauvaise façon de voir les choses. Et pendant que nous on fait ça, l’entreprise se marre en empochant l’argent.»

Deux travailleuses dans une usine de pièces de la région ont commenté la grève. L’une a dit: «Nous appuyons la grève à cent pour cent. Oui, certains d’entre nous seront renvoyés. C’est dur. Mais nous n’entendons pas réellement beaucoup de plaintes. La plupart d’entre nous comprennent qu'il faut lutter si nous voulons faire vivre notre famille.»

(Article paru en anglais le 21 septembre 2017)