Après la répression violente de Madrid :

Une stratégie de classe indépendante pour la classe ouvrière espagnole et catalane !

Par Keith Jones
6 octobre 2017

La violence que l’État espagnol a infligée aux Catalans ordinaires qui ont cherché à participer au référendum sur l’indépendance dimanche a justement choqué les travailleurs et tous ceux qui respectent les droits démocratiques en Espagne et dans le monde.

Huit décennies après que la bourgeoisie espagnole a écrasé la Révolution espagnole sous la botte fasciste et quarante ans après la fin du régime du généralissime Francisco Franco, la classe dirigeante espagnole recourt à une répression sauvage.

En cela, ils ont reçu un soutien inébranlable de tous les pouvoirs de l’Union européenne et de Washington, qui ont déclaré que l’utilisation par les autorités espagnoles de la violence gratuite pour empêcher les Catalans d’exprimer leur point de vue politique constitue « le règne de la loi ».

La répression en Espagne fait partie d’un virage accéléré aux formes autoritaires de l’Europe. De l’autre côté de la frontière nord de l’Espagne, en France, le gouvernement nouvellement élu de Macron a imposé une réforme du Code du travail anti-ouvrière qui élimine la sécurité d’emploi et les normes salariales et professionnelles et est en train de prendre des dispositions antidémocratiques permanentes en matière d’état d’urgence

En Allemagne, où les fascistes viennent d’entrer au Parlement pour la première fois depuis la chute du Troisième Reich nazi, une loi qui oblige les prestataires de médias sociaux à agir comme des censeurs contre le « discours de haine » vient d’entrer en vigueur.

À la suite de sa brutale répression dimanche dernier, le gouvernement du Parti populaire du peuple (PP) et l’élite dirigeante sont maintenant prêts à invoquer l’article 155 de la constitution du pays qui n’a jamais été utilisé. Décrit, même dans les médias espagnols pro-gouvernementaux comme « l’option nucléaire », l’article 155 habiliterait Madrid à suspendre l’autonomie de la Catalogne, à renvoyer son gouvernement régional élu et à imposer la règle du gouvernement central.

Sous la bannière de l’unité espagnole, les forces les plus à droite se mobilisent, y compris les fascistes absolus. Mardi soir, le roi Felipe VI, qui doit sa couronne à la restauration de la monarchie par Franco, a prononcé un discours menaçant dans lequel il a accusé les autorités catalanes d’une « déloyauté intolérable envers les pouvoirs de l’État ».

Le World Socialist Web Site a clairement précisé qu’il s’oppose à la tentative de la bourgeoisie catalane de créer un État-nation capitaliste indépendant, un État qui chercherait immédiatement à devenir membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Mais nous le faisons depuis la gauche, du point de vue de la classe ouvrière et de la lutte pour unir les travailleurs en Espagne et en Europe sur une perspective internationaliste socialiste, et non la défense de l’État espagnol et l’intégrité territoriale de l’Espagne capitaliste.

L’appareil d’État et les éléments de droite qui sont actuellement mobilisés contre l’indépendance catalane seront déployés bientôt contre toute la classe ouvrière espagnole afin de faire avancer le réarmement, la participation aux guerres impérialistes au Moyen-Orient et au-delà et le brutal programme d’austérité que toutes les sections de l’établissement espagnol ont mis en place depuis 2008.

Les travailleurs d’Espagne doivent faire valoir leurs intérêts de classe en intervenant de manière indépendante dans cette crise. Cela implique de s’opposer résolument aux actions de Madrid et exhorte leurs frères et sœurs de classe en Catalogne à se joindre à eux dans une lutte commune contre l’austérité et la guerre et pour l’Espagne ouvrière dans des États unis socialistes de l’Europe.

La faction pro-indépendance de la bourgeoisie catalane, dirigée par Carles Puigdemont, n’est pas moins hostile à la classe ouvrière que ses adversaires à Madrid.

En effet, une raison majeure pour leur lancement de leur tentative d’indépendance actuelle est de détourner l’attention de l’opposition sociale croissante, qu’elle ne voit pas leur propre rôle dans la mise en œuvre de l’austérité.

Au nom de l’autodétermination, ils poursuivent leurs propres objectifs de classe égoïstes, surtout pour conclure leurs propres affaires avec l’UE et Washington, sans que Madrid serve d’intermédiaire.

L’une de leurs principales plaintes est que la Catalogne paie trop d’impôts pour soutenir les régions moins prospères d’Espagne.

En réponse à la répression sanglante de Madrid, Puigdemont a lancé un appel pour que l’UE joue un rôle de médiateur et a annoncé que le Parlement régional de Catalogne votera une déclaration d’indépendance lundi prochain.

Les deux étapes sont antithétiques aux intérêts et aux aspirations de la classe ouvrière, en Catalogne et en Espagne, et essentiellement antidémocratiques.

Avec la première étape, les nationalistes catalans cherchent à démontrer leur fidélité à Bruxelles, à Berlin et à Paris. C’est pour démontrer leur fidélité aux sections les plus puissantes du capital européen, ceux qui ont dirigé la brutale impulsion d’austérité après l’année 2008 qui a appauvri les travailleurs de toute l’Europe et qui sont maintenant contraints de remilitariser l’Europe et de développer une armée européenne pour poursuivre plus activement leurs intérêts impérialistes sur la scène mondiale.

Avec la deuxième étape, les nationalistes catalans cherchent à exploiter la colère populaire compréhensible contre l’intervention antidémocratique de l’Espagne pour pousser la sécession dans des conditions où les sondages d’opinion ont montré à maintes reprises que la majorité des Catalans n’y sont pas favorables.

Madrid et les nationalistes catalans ont tous deux l’intention de polariser la population et la faire marcher au pas dans leurs camps respectifs en l’affolant avec des appels nationalistes.

Face à ces événements, qui risquent d’embourber la péninsule ibérique dans une guerre civile, il faut que le mot d’ordre des travailleurs catalans et espagnols soit pour l’autodétermination de la classe ouvrière ! La classe ouvrière doit élaborer sa propre stratégie indépendante en supposant que ses intérêts de classe s’opposent irrévocablement à toutes les fractions de la bourgeoisie espagnole et catalane.

La classe ouvrière doit s’opposer à toutes les tentatives de retenir la Catalogne dans les limites de l’Espagne capitaliste, notamment en exigeant le retrait immédiat des forces de sécurité espagnoles de Catalogne. Les travailleurs catalans devraient s’opposer à la tentative de la bourgeoisie d’utiliser l’appareil régional de l’État espagnol pour mettre en œuvre leurs plans de sécession et se joindre à des travailleurs de toute l’Espagne pour contester l’agenda d’austérité et de guerre de toutes les fractions de la bourgeoisie.

En luttant pour cette stratégie de classe indépendante, les travailleurs et les jeunes doivent se méfier des tentatives de diverses forces pseudo-gauches, comme l’International Viewpoint pabliste tentant de ligoter la classe ouvrière à l’une voire les deux fractions bourgeoises rivales. Cela implique d’essayer de donner un camouflage progressiste aux nationalistes catalans et de promouvoir Podemos. Ce dernier a encore prouvé sa fidélité au capitalisme espagnol en préconisant que le Parti socialiste, qui applaudissait la répression du gouvernement PP, se joignait à lui pour offrir à la bourgeoisie un autre gouvernement pour sauver l’État espagnol du démembrement.

La crise actuelle a mis en évidence le véritable caractère de l’État espagnol, qui a été réorganisé en 1978 avec l’aide des staliniens et des sociaux-démocrates, dans le cadre d’un règlement contre-révolutionnaire visant à déjouer un défi de la classe ouvrière au régime décrépit post-Franco et au capitalisme espagnol. Comme l’ont démontré les événements de cette semaine, derrière une façade parlementaire, l’appareil répressif établi par Franco reste largement intact.

Mais ce n’est pas seulement une crise espagnole. C’est à la fois un produit et une partie d’une crise systémique qui englobent toute l’Union européenne et sont eux-mêmes enracinés dans la plus grande crise du capitalisme mondial depuis la Grande Dépression et son résultat final, la Seconde Guerre mondiale.

Les allégations selon lesquelles l’UE est le vecteur de l’intégration pacifique d’une Europe démocratique et « sociale » ont été brisées sur les bancs de la crise de 2008.

L’UE est exposée comme ce qu’elle a toujours été : un instrument de capital européen pour maximiser les bénéfices, en réprimant la classe ouvrière et lui permettant d’être en compétition pour les marchés et l’influence géopolitique à l’échelle mondiale, ainsi qu’une arène pour les cliques capitalistes nationales et régionales à l’échelle européenne où rivaliser pour des avantages concurrentiels et stratégiques.

L’Espagne a été ravagée par les politiques d’austérité que les gouvernements successifs du Parti socialiste et du Parti du peuple ont mises en œuvre conjointement avec l’UE.

Partout en Europe, la classe ouvrière s’est fortement opposée à l’agression sur ses droits sociaux et démocratiques. Mais les syndicats et les partis, sociaux-démocrates, staliniens, ex-staliniens et pseudo-gauches ont systématiquement étouffé la lutte des classes. Lorsqu’elle est au pouvoir, la prétendue « gauche » est le fer de lance du démantèlement de ce qui reste de l’État-providence, elle a cherché à diviser la classe ouvrière en fomentant les préjugés anti-immigrés. Dans l’opposition, lorsqu’ils ne pouvaient pas calmer le mécontentement des travailleurs, ils ont isolé les luttes et les ont renfermées dans une perspective nationaliste, pro-capitaliste et pro-UE.

Particulièrement instructive à cet égard est l’expérience de Syriza en Grèce, le parti pseudo-gauche qui a été propulsé au pouvoir en janvier 2015 sur une vague d’opposition de la classe ouvrière à l’austérité. Un parti des classes supérieures privilégiées, il était hostile à toute tentative de mobiliser la classe ouvrière européenne contre l’austérité et l’instrument oligarchique et autocratique du capital financier qu’est l’UE. Lorsque Berlin et Bruxelles ont rejeté leurs appels à modérer légèrement les exigences d’austérité, Syriza a imposé des coupes allant bien au-delà de celles de ses prédécesseurs sociaux-démocrates et ouvertement de droite.

Avec la classe ouvrière politiquement paralysée et l’Europe caractérisée par des luttes toujours plus féroces parmi les cliques bourgeoises rivales pour se partager un gâteau qui rétrécit, il y a eu une résurgence des forces nationalistes parmi lesquelles beaucoup possèdent un caractère explicitement néo-fasciste qui ont pu exploiter le mécontentement social.

Le capitalisme européen est manifestement en train de pourrir sur pied, comme les contradictions essentielles du système de profit qui a mené à deux guerres mondiales, la Grande Dépression et le fascisme se réaffirment.

Contrairement au manège du 21ᵉ siècle de l’Union européenne, la classe ouvrière doit promouvoir sa propre stratégie : le développement d’une contre-offensive de la classe ouvrière, la mobilisation des travailleurs dans une lutte commune contre l’UE, tous ses gouvernements de droite constituants, les banques européennes et les grandes entreprises dans la lutte pour un socialiste des États-Unis d’Europe. Une Europe ouvrière utiliserait l’intégration économique et les progrès technologiques pour organiser la vie socio-économique sous le contrôle démocratique des travailleurs pour répondre aux besoins sociaux, et non pour accroître l’exploitation de la classe ouvrière.

En Espagne, la lutte pour cette stratégie socialiste internationale exige une opposition intransigeante à la violence déchaînée par le gouvernement à Madrid et sanctionnée par l’Union européenne impérialiste.

Ce n’est que sur cette base qu’il sera possible de mener la lutte politique nécessaire contre les nationalistes bourgeois catalans et de rassembler les meilleures sections de la classe ouvrière et de la jeunesse dans une orientation internationaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 5 octobre 2017)