Zimbabwe : La guerre de faction se poursuit après que Mugabe refuse d’annoncer sa démission

Par Chris Marsden
21 novembre 2017

Robert Mugabe a défié toutes les attentes hier soir en refusant d’annoncer qu’il se retirait comme président dans un discours télévisé à la nation.

M. Mugabe a partagé une plate-forme avec les dirigeants militaires qui, cinq jours plus tôt, avaient organisé un coup de palais, traquant les principaux partisans de la faction G40 de son épouse, Grace Mugabe, au sein du Front Patriotique Africain du Zimbabwe (ZANU-PF). Mugabe lui-même avait été placé en résidence surveillée.

Bien que les militaires aient organisé une manifestation dans la capitale Harare samedi, qui a drainé des centaines de milliers de personnes, y compris tous les partis de l’opposition, et son renvoi de la tête du parti ZANU-PF et l’expulsion de sa femme du parti tôt le même jour, Mugabe s’accroche au pouvoir.

Dans un long discours, parfois hésitant, Mugabe a salué l’armée comme gardien de la paix et de la sécurité, ainsi que l’ordre constitutionnel et les traditions de la lutte pour l’indépendance, mais a néanmoins déclaré : « Le Congrès (ZANU-PF) est prévu dans quelques semaines. Je présiderai ses procédures, qui ne doivent pas être possédés par des actes susceptibles de le compromettre ou de compromettre les résultats aux yeux du public. »

Le Comité central du ZANU-PF avait précédemment nommé l’ancien vice-président Emmerson Mnangagwa comme chef par intérim et l’avait désigné comme leur candidat favori pour occuper le poste de président du Zimbabwe. Un allié clé de Mnangagwa et chef de la puissante Association des vétérans, Chris Mutsvangwa, a appuyé une menace officielle de destituer Mugabe s’il ne quittait pas ses fonctions aujourd’hui à midi avec une menace plus sinistre que l’armée laisserait passer une attaque contre lui, s’il refusait de s’en aller.

Mutsvangwa a déclaré au Daily Mail britannique : « L’armée a donné un message au dictateur plus tôt [samedi]. Soit il démissionne, soit elle laissera les gens pénétrer dans son manoir pour s’emparer de lui. L’armée menace de lâcher le peuple et de lyncher Mugabe. Les généraux ont dit qu’ils n’ouvriraient pas le feu sur les gens pour lui. Au lieu de cela, ils vont abandonner leurs postes et le laisser à son sort. »

Mutsvangwa a maintenant déclaré que les procédures de destitution se poursuivront aujourd’hui et qu’une manifestation de masse aura lieu mercredi.

Mugabe, qui a lancé un appel à la tolérance et au pardon, est largement soupçonné de vouloir protéger Grace Mugabe et le reste de sa famille de la vengeance en proposant de présider à une transition en douceur. Mais il calcule également qu’il est dans une position plus forte que les apparences ne le suggèrent.

En premier lieu, Mugabe bénéficie toujours d’une certaine popularité, surtout à la campagne. Tout mauvais traitement manifeste de la part de l’armée pourrait se retourner contre elle en suscitant de la sympathie pour le dirigeant de 93 ans que ces mêmes forces considéraient jusqu’à récemment comme le « père de la nation ».

En outre, malgré les scènes euphoriques à Harare samedi, ce qui se passe au Zimbabwe n’est pas la « deuxième révolution », qui était un slogan populaire lors du rassemblement de samedi, mais une tentative de coup de palais, et les deux parties engagées dans la lutte en cours et leurs soutiens en coulisse sont soucieuses de ne pas perdre le contrôle de la situation.

Une considération majeure dans la recherche d’une transition en douceur est l’effet sur l’économie si l’instabilité continue. Le Global Times a mis en garde : « En tant que plus grand partenaire commercial du Zimbabwe et de son plus grand investisseur étranger, la Chine verra inévitablement ses intérêts affectés par le chaos. Selon l’agence de presse Xinhua, l’Agence d’investissement de Zimbabwe a approuvé 929 millions de dollars d’investissements étrangers directs en 2015, dont plus de la moitié provenait de la Chine. »

Avant d’organiser le coup d’État, le général Constantino Chiwenga s’est rendu à Beijing pour s’entretenir avec de grandes personnalités politiques et militaires chinoises. Mnangagwa y était déjà, ayant fui par le Mozambique après avoir été démis de ses fonctions par Mugabe. Une information du New Zimbabwe cite une source militaire disant que la fuite de Mnangagwa en Chine a été rendue possible par Mutsvangwa, qui a « facilité le voyage ».

Les spéculations vont bon train sur la question de savoir si la Chine a organisé le coup d’Etat, mais on suppose généralement que Pékin veut quelqu’un qui assure la stabilité politique et économique que Mugabe s’est avéré incapable de garantir.

Dans le cadre des efforts visant à promouvoir les intérêts de la jeune couche aspirante de capitalistes zimbabwéens d’après qui la Génération 40 a été nommée, Mugabe a annulé des contrats chinois lucratifs dans l’extraction de diamants et d’autres secteurs. Ceci a été présenté dans le cadre d’une politique « d’indigénisation » de l’économie. La Chine a investi massivement dans les secteurs des mines, de l’agriculture, de l’énergie et de la construction.

Le Washington Post a cité Yun Sun du Stimson Center à Washington : « Les préférences de Mugabe pour la nationalisation et l’indigénisation de ses politiques économiques, ainsi que sa tourmente politique intérieure, ont rendu les investissements importants de la Chine au Zimbabwe risqués et ont conduit à des “remontrances” de Pékin. La Chine ne soutiendrait pas activement un complot visant à se débarrasser de Mugabe, a dit Sun, « mais s’il y a une campagne nationale pour qu’il parte, la Chine n’aura pas de parti pris pour lui non plus." »

Après avoir lancé son appel à Pékin, Mnangagwa s’est rendu en Afrique du Sud pour des entretiens avec le Congrès national africain et son dirigeant Jacob Zuma. Les investissements de l’Afrique du Sud au Zimbabwe ne sont peut-être pas aussi importants que ceux de la Chine, mais son soutien politique est vital pour tout gouvernement putatif.

Zuma a envoyé deux de ses principaux assistants négocier une transition pacifique de Mugabe à Mnangagwa vendredi. Il craint que la déstabilisation du Zimbabwe n’ait un impact important sur l’Afrique du Sud, et plus largement sur l’ensemble du continent.

La Communauté de développement d’Afrique australe se réunit mardi en Angola pour discuter de la situation au Zimbabwe, impliquant également l’Angola, la Tanzanie et la Zambie. Mais il y a des suggestions selon lesquelles l’Afrique du Sud adopte une approche prudente, en partie à cause de la préoccupation pour les intérêts économiques qu’elle partage avec la Russie. Le 17 novembre, l’influent Zimbabwe Mail a publié un article citant des investissements qui opposent l’influence russe à la Chine.

Il a noté que le groupe ALROSA de sociétés d’extraction de diamants a investi dans plusieurs projets au Zimbabwe. Plus important encore, la Russie et l’Afrique du Sud contrôlent ensemble environ 80 pour cent des réserves mondiales de métaux du groupe du platine et cherchent à contrôler les prix et l’offre.

Cependant, « Selon la Chambre des Mines du Zimbabwe (CMZ) et les géologues, le Zimbabwe a des réserves de platine beaucoup plus importantes que la Russie. Le pays a actuellement la deuxième plus grande réserve de platine connue après l’Afrique du Sud. »

Alors que le Zimbabwe cherche à augmenter sa production à 500 000 onces par an et a besoin d’investissements de près de 3 milliards de dollars pour le faire, une riche récompense est à portée. Zimplats, l’un des trois premiers producteurs au Zimbabwe, est une filliale de l’Impala Platinum d’Afrique du Sud. Mais, selon le Mail, d’autres investissements ont été entravés pour la Russie et l’Afrique du Sud par des « règles d’indigénisation et d’autonomisation qui obligent les sociétés étrangères à vendre [une] participation de 51 % aux ressortissants du pays. »

Parlant depuis l’Afrique du Sud sur la situation au Zimbabwe, le vice-Premier ministre russe Yury Trutnev a tacitement tenu Mugabe responsable pour la prise de pouvoir militaire, déclarant : « Dans la plupart des cas, l’instabilité survient lorsque les gens ne sont pas satisfaits. C’est pourquoi il est nécessaire d’attirer de l’argent dans le pays pour assurer la stabilité, attirer les investisseurs, créer de nouvelles entreprises. »

Il est à noter que la délégation du gouvernement sud-africain qui a participé au premier tour des pourparlers, comprenant le ministre de la défense Nosiviwe Mapisa-Nqakula et du ministre de la sécurité d’Etat Bongani Bongo, n’était pas présente dimanche.

Les États-Unis sont préoccupés par le fait que les événements se déroulent sans que leurs propres représentants politiques, comme Morgan Tsvangirai du principal parti d’opposition, le Mouvement pour le changement démocratique, soient au centre des débats. D’où les exigences d’une transition rapide vers un régime civil, ce qui, espèrent-ils, entraînera une certaine forme de partage du pouvoir.

S’exprimant vendredi lors d’une réunion avec trois douzaines de ministres africains des affaires étrangères à Washington, le secrétaire d’Etat Rex Tillerson a déclaré aux participants : « Nous devrions tous travailler ensemble pour un retour rapide au pouvoir civil dans ce pays conformément à leur constitution. »

Ce dont la plupart des commentateurs ne parlent pas, c’est la question de l’impact de la chute de Mugabe sur les attentes des travailleurs et des jeunes du Zimbabwe. L’armée, le ZANU-PF et les partis de l’opposition promettent tous une renaissance démocratique et économique, alors même qu’ils tentent d’assurer leur propre domination et le transfert des principales richesses du Zimbabwe à divers investisseurs mondiaux. Dans ces circonstances, la fausse unité évidente lors du rassemblement anti-Mugabe de samedi laissera inévitablement place à un conflit politique et social renouvelé.

(Article paru en anglais le 20 novembre 2017)