Le Canada appuie la répression par l'Espagne du référendum d'indépendance catalan

Par Roger Jordan et Keith Jones
25 novembre 2017

Le gouvernement libéral du Canada appuie pleinement la violente répression exercée par l'Espagne contre le référendum d'indépendance catalan du 1er octobre, la suspension de l'autonomie de la Catalogne et l'imposition d'un régime autoritaire sur la région, ainsi que l'arrestation et l'emprisonnement des dirigeants séparatistes.

Le gouvernement droitier du Parti populaire et du premier ministre Mariano Rajoy a déployé des milliers de policiers de la brigade anti-émeutes en Catalogne le 1er octobre pour intimider, harceler et attaquer brutalement les gens qui tentaient d'exercer leur droit démocratique de voter. Les policiers s'en sont pris aux manifestants, ont traîné de force des électeurs hors des bureaux de scrutin et ont projeté des gens au sol. Plus de 800 personnes ont été blessées lors de cette répression.

Le gouvernement canadien a donné son appui à Madrid durant toute la crise sécessionniste. Une déclaration du gouvernement rendue publique immédiatement après la répression du 1er octobre a justifié les actes de Madrid sous prétexte de soutenir la «loi», c'est-à-dire la réactionnaire constitution espagnole qui déclare que l'unité de l'État est inviolable.

Après le vote du parlement régional catalan pour l'indépendance le 27 octobre, le premier ministre canadien Justin Trudeau a rapidement proclamé l'appui de son gouvernement pour une «Espagne unie». «Nous comprenons que d'importantes discussions internes se déroulent actuellement et nous demandons seulement que ces discussions respectent la loi, selon la constitution de l'Espagne, selon les principes du droit international», a déclaré Trudeau.

Trudeau a fait ces remarques hypocrites et moralisatrices sachant très bien que le gouvernement de Rajoy, sous prétexte de faire respecter la «loi», s'apprêtait à invoquer l'article 155 de la constitution espagnole. L'article 155 constitue une telle rupture avec les normes démocratiques bourgeoises que son utilisation a été qualifiée d'«option nucléaire» dans les cercles dirigeants. En invoquant l'article 155, Madrid a pu destituer le gouvernement régional et, avec l'appui de la police et des forces militaires nationales, imposer un gouvernement autoritaire non élu, redevable à Madrid, en Catalogne.

Le président élu de la Catalogne Carles Puigdemont a fui en Belgique pour échapper à son arrestation, tandis que d'autres ministres étaient détenus, fouillés à nu et jetés en prison pour avoir organisé le référendum et appuyé le vote d'indépendance au parlement. Ce virage dictatorial est accompagné du nationalisme espagnol réactionnaire, qui est attisé, permettant à des forces néofascistes de parader dans les rues.

L'Union européenne, avec à sa tête l'Allemagne et la France, ainsi que la Grande-Bretagne et les États-Unis ont encouragé cette vague de répression, sans précédent depuis la chute du régime fasciste de Franco il y a 40 ans. L'UE a rejeté les demandes de Puigdemont pour qu'elle serve de médiatrice, déclarant que Rajoy et Madrid étaient ses seuls interlocuteurs et que la violence perpétrée par le gouvernement espagnol était un usage de force légal et «proportionné».

L'appui indéfectible de l'UE pour la ligne dure espagnole visait entre autres à dissuader les mouvements séparatistes au sein d'autres États membres, comme cela a été illustré par les remarques de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, que l'UE ne pourrait pas devenir une organisation de plus de 90 membres.

Toutefois, et cela est encore plus important, le fait est que les élites dirigeantes de l'Europe adoptent des méthodes autoritaires de gouvernement pour prévenir et réprimer l'opposition de la classe ouvrière au programme de militarisme et d'austérité qui est mis en œuvre par tous les gouvernements, de Berlin à Athènes à Varsovie.

En France, les pouvoirs spéciaux antidémocratiques ont été faits permanents, accordant à l'État de vastes pouvoirs pour réprimer les manifestations populaires, comme les «réformes» anti-ouvrières de la loi travail que le président Macron a récemment décrétées. Et en Allemagne, le gouvernement a fait fermer un site Web politique de gauche en septembre et s'oriente de plus en plus vers la droite avec l'entrée du parti néofasciste Alternative pour l'Allemagne.

Et le Canada est dans une situation semblable.

Les libéraux de Trudeau ont continué dans la foulée des conservateurs de Harper en mettant en place la structure d'un État policier et en criminalisant l'opposition sociale à sa politique étrangère agressive et militariste, et à ses attaques sur les droits démocratiques et sociaux. Sous la loi C-59, les libéraux ont conservé tous les principaux éléments de la loi C-51 de Harper, qui attribue de vastes pouvoirs à l'appareil de sécurité nationale au nom de la «lutte contre le terrorisme». Au même moment, le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, tous partis confondus, criminalisent les grèves et abolissent dans les faits ce droit des travailleurs.

Ce bilan antidémocratique n'a pas empêché l'élite dirigeante canadienne d'exprimer avec cynisme ses préoccupations pour les «droits de l'homme», la «démocratie» et l'«autodétermination» pour promouvoir ses intérêts impérialistes à travers le monde. En tant que membre important de l'OTAN, Ottawa a joué un rôle dirigeant dans la guerre d'agression contre la Yougoslavie en 1999. Ce conflit, durant lequel Belgrade a été longuement bombardée, a été présenté comme une croisade pour défendre les «droits de l'homme» des Kosovars et leur lutte, dirigée par des éléments corrompus et carrément criminels de l'Armée de libération du Kosovo, pour établir un État indépendant en se séparant de la Serbie.

Cependant, quand il est question de l'Espagne, la quatrième plus importante économie de la zone euro, les intérêts de l'impérialisme canadien dictent un appui inconditionnel au maintien d'une «Espagne unie» par la répression de masse et l'imposition d'un régime autoritaire.

L'élite dirigeante canadienne veut absolument assurer la stabilité de l'OTAN, dont elle a contribué à la fondation et qu'elle voit comme essentielle pour défendre ses intérêts sur la scène mondiale, et celle de l'UE, avec qui elle est en train de finaliser un accord de libre-échange. Mais cela n'explique pas tout.

Le «plan B» de l’élite dirigeante canadienne

L’attitude du gouvernement Trudeau et de la bourgeoisie canadienne envers la crise de sécession en Espagne est liée à ses inquiétudes quant aux menaces potentielles à l'intégrité de l'État fédéral canadien. En appuyant les efforts de Madrid pour empêcher le peuple catalan de s'exprimer sur l'indépendance et pour retenir de force la Catalogne au sein de l'État espagnol, la classe dirigeante canadienne montre clairement que, si les circonstances l’exigeaient, elle n'hésiterait pas à utiliser le même type de méthode face à une menace sécessionniste provenant du Québec.

Après le référendum de 1995 au Québec, que les fédéralistes ont gagné avec seulement 50,58 pour cent des voix, la bourgeoisie canadienne a adopté une nouvelle stratégie contre le séparatisme québécois, la ligne dure, appelée «Plan B». Ses principaux éléments, dont plusieurs avaient été défendus par les anglo-chauvins du Reform Party, ont subséquemment été endossés par la Cour Suprême et inscrits dans la Loi sur la Clarté, une loi antidémocratique du gouvernement libéral de Jean Chrétien.

Malgré son nom, les clauses de la Loi sur la Clarté sont intentionnellement vagues. Cela donne au gouvernement fédéral et à la bourgeoisie canadienne la plus grande marge de manœuvre dans une crise de sécession, y compris le droit de refuser de reconnaître un «oui» majoritaire.

Cette loi donne au parlement fédéral le pouvoir de déterminer, après tout futur référendum sur l'indépendance, si la question référendaire était «claire» ou si une majorité «claire» d'électeurs ont appuyé l'indépendance. Mais, la loi ne décrit pas ce qui constituerait une question «claire» ou une «majorité claire» – bien qu’elle laisse entendre qu'il faudrait une majorité beaucoup plus grande que 50 pour cent.

Dans le cas où le Parlement concède que la question référendaire et la majorité sont «claires», la Loi sur la Clarté énumère une longue liste d'enjeux, y compris les frontières du Québec et le partage de la dette nationale, qui seront résolus par la négociation avec Ottawa et les neuf autres provinces avant que l'indépendance ne soit considérée comme étant légale.

La Loi sur la Clarté fournit ainsi à la classe dirigeante canadienne un mécanisme pour présenter, comme l'a fait Madrid, une politique antidémocratique comme étant en conformité avec «la loi» et pour légitimer la répression, y compris par l'armée.

La clause contenue dans la Loi sur la Clarté selon laquelle les frontières du Québec devront être négociées – une clause qui signifie qu'Ottawa peut partitionner un Québec indépendant en découpant des sections de l'Ouest de la province, incluant la partie Ouest de l'île de Montréal où plusieurs anglophones et immigrants habitent – est particulièrement incendiaire. Avec la Loi sur la Clarté, Ottawa se réserve le droit d'accepter des demandes provenant des Premières nations, dont les territoires sont à l'intérieur des frontières du Québec, pour demeurer à l'intérieur du Canada.

Presque deux décennies après son passage, la Loi sur la Clarté est saluée par la classe dirigeante canadienne comme une mesure phare du gouvernement libéral de Chrétien. Tout comme le soutien par Trudeau des actions dictatoriales de Madrid, elle démontre que la bourgeoisie canadienne est prête à recourir à des «méthodes espagnoles» ou même à la guerre civile pour préserver l'intégrité de l'État impérialiste canadien.

Le programme anti-démocratique et anti-ouvrier des nationalistes québécois

Comme ils en sont la principale cible, les indépendantistes québécois rouspètent depuis longtemps contre la Loi sur la Clarté. De façon prévisible, ils ont aussi rompu avec le consensus de la classe dirigeante sur l'Espagne et cherché à utiliser l'appui d'Ottawa à la répression pour recouvrir d'un vernis démocratique leur propre projet réactionnaire – la création d'un troisième État impérialiste en Amérique du Nord.

Le chef du Parti québécois (PQ), Jean-François Lisée a décrit la répression du 1er octobre comme un «jour sombre pour l'Europe et la démocratie» et a dénoncé le gouvernement canadien pour l'avoir endossée. Il a même réussi à gagner l'appui des autres partis de l'Assemblée nationale du Québec pour la motion du 4 octobre qui dénonce l' «autoritarisme» du gouvernement espagnol.

Mais, l'agitation du PQ devant ces mesures anti-démocratiques est, c'est le moins qu'on puisse dire, très sélective. À chaque fois que les séparatistes québécois ont formé le gouvernement provincial, ils sont entrés en conflit avec la classe ouvrière, en criminalisant les grèves et en implantant des coupes dévastatrices dans les dépenses sociales.

Le PQ et son parti frère au niveau fédéral, le Bloc Québécois (BQ), ont joué un rôle clé pour attiser les sentiments anti-immigrants et anti-réfugiés. La dernière fois que le PQ a été au pouvoir, il a tenté de faire adopter la «Charte des valeurs québécoises» sous laquelle les travailleurs en milieu hospitalier, les professeurs et d'autres travailleurs du secteur public auraient été menacés de congédiement s'ils portaient des «symboles religieux ostentatoires», comme le hidjab, le turban sikh ou la kippa, mais pas les «croix discrètes». Seulement quelques jours après avoir critiqué le soutien de Trudeau à la violation des droits des Catalans, Lisée a dit qu’un gouvernement péquiste pourrait illégaliser le port du niqab ou de la burqa en public par les femmes musulmanes pratiquantes.

Un des facteurs principaux qui motivent la tentative du PQ de faire l'indépendance est d'obtenir les pleins pouvoirs pour imposer des lois discriminatoires qui ciblent les immigrants ainsi que les minorités linguistiques et religieuses.

Les séparatistes québécois, comme les nationalistes catalans, parlent pour une section de la bourgeoisie, basée dans une certaine région géographique, qui veut se libérer du gouvernement central afin de faire ses propres affaires avec le capital mondial et les principales puissances impérialistes.

Les nationalistes catalans se sont engagés à être membres de l’Union européenne, qui impose de brutales mesures d’austérité, et de l’OTAN, qui a joué un rôle central dans la plupart des guerres menées par les États-Unis lors des deux dernières décennies et qui est le pivot de l’offensive militaire et stratégique impérialiste contre la Russie. Un de leurs arguments principaux est que l’indépendance va faire en sorte que les Catalans n’auront plus à «subventionner» les régions plus pauvres d’Espagne.

Le PQ et le BQ insistent qu’une République du Québec sera membre de l’OTAN, de NORAD et de l’ALÉNA. Ils ont été de fervents défenseurs de l’implication du Canada dans les guerres impérialistes, y compris en Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye et dans les conflits en cours en Irak et en Syrie.

Le programme explicitement de droite des séparatistes n’a pas empêché la pseudo-gauche, y compris les pablistes de Gauche socialiste, de collaborer avec le PQ et le BQ, deux partis de la grande entreprise, et les populistes de droite de l’ADQ pendant le référendum de 1995. Quelque deux décennies plus tard, Québec Solidaire, le parti de style SYRIZA de la pseudo-gauche québécoise, est un membre loyal de la coalition souverainiste Oui Québec, menée par le PQ. QS a présenté les plaintes du PQ sur les «accommodements déraisonnables» envers les immigrants comme étant «légitimes».

L’orientation de la pseudo-gauche vers de telles forces de droite et anti-ouvrières souligne que la classe ouvrière est la seule force sociale capable de défendre les droits démocratiques du peuple catalan et de s’opposer au tournant de la bourgeoisie partout dans le monde vers l’autoritarisme et la réaction, y compris la transformation des immigrants et des minorités en boucs émissaires de la crise du capitalisme.

Mais, pour y parvenir, elle doit s’unir à l’échelle internationale sous la bannière du socialisme, et ne pas se laisser diviser selon des lignes ethniques ou régionales comme les séparatistes le proposent. Au Canada, cela veut dire l’unité des travailleurs et des jeunes francophones, anglophones, immigrants et autochtones contre l’État impérialiste canadien et ses interventions militaires dans le monde et contre le programme chauvin et rétrograde de l’indépendance du Québec.

(Article paru en anglais le 18 novembre 2017)