La campagne pour une grande coalition en Allemagne prend de l’ampleur

Par Peter Schwarz
4 décembre 2017

La pression monte à Berlin pour former un gouvernement stable le plus rapidement possible. Le président allemand Frank-Walter Steinmeier a organisé jeudi une réunion des dirigeants des démocrates-chrétiens (CDU), de l’Union chrétienne-sociale (CSU) et du SPD pour les convaincre de poursuivre la grande coalition.

La chancelière allemande Angela Merkel (CDU) préconise également une nouvelle version de la grande coalition. Plusieurs responsables politiques de la CDU / CSU ont fait pression sur le SPD pour entamer des négociations en vue d’une coalition le plus rapidement possible.

La Conférence des employeurs allemands, où des personnalités du monde des affaires ont rencontré de hauts responsables politiques, a demandé mercredi que les partis parviennent à un accord rapide : « Quiconque se présente aux élections doit être prêt à assumer la responsabilité d’entrer au gouvernement ». a déclaré Ingo Kramer le président de la Conférence des employeurs.

Les syndicats promeuvent également une grande coalition. Le président de l’Association syndicale allemande, Reiner Hoffmann, a appelé à un gouvernement stable. Le besoin criant de modernisation en Allemagne et en Europe est un facteur majeur en faveur d’une grande coalition, a-t-il déclaré. Le dirigeant syndical de Verdi, Frank Bsirske, a déclaré qu’il s’attendait à ce que les partis entament des négociations préliminaires sérieux dans le but de former un gouvernement stable.

Un nouvel épisode de la grande coalition ne serait pas simplement une continuation des deux coalitions précédentes qui ont gouverné l’Allemagne en 2005-2009 et 2013-2017. Elle poursuivrait un programme de droite beaucoup plus agressif. Les politiques futures du gouvernement seront déterminées par la crise capitaliste mondiale – l’instabilité des marchés financiers, la guerre commerciale, la crise de l’Union européenne, les conflits entre l’Allemagne, les États-Unis, la Russie et la Chine et le risque croissant d’une guerre.

Les défenseurs d’une grande coalition soutiennent que l’Allemagne a besoin de stabilité avant tout. Ils entendent par là un gouvernement fort, capable d’imposer fermement les intérêts de l’élite dirigeante au pays et à l’étranger.

Comme l’a commenté le magazine d’actualités hebdomadaire Die Zeit : « Dans ces temps troublés où les États-Unis sous Donald Trump agissent comme un taureau dans le magasin de porcelaine de la politique mondiale et un pays européen après l’autre tombe sous l’influence des populistes, l’Allemagne ne peut pas se permettre d’être absent servant comme une ancre de stabilité. »

Des relations stables sont de la plus haute importance, poursuit l’article de Die Zeit : « Que ce soit la future relation de l’UE avec la Grande-Bretagne ou l’intégration de la zone euro, l’unification de la politique de défense européenne, la lutte contre les causes de la fuite des réfugiés » ou « la médiation du conflit entre la Russie et l’Ukraine ou l’Arabie saoudite et l’Iran ».

Les défenseurs internationaux d’une UE forte appellent également à une grande coalition. Le président français Emmanuel Macron a appelé la Chancelière Merkel immédiatement après l’échec des pourparlers de coalition entre la CDU / CSU, les démocrates Libres (FDP) et les Verts, et l’a exhortée : « Nous devons continuer. » Une crise à Berlin n’est pas dans l’intérêt de la France, a-t-il fait savoir.

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras a envoyé un message au leader du SPD, Martin Schulz pendant que ce dernier s’adressait au congrès fédéral du mouvement de la jeunesse du SPD (Jusos). Il a appelé Schulz à plaider pour une grande coalition, à laquelle s’opposent le Jusos.

Le Financial Times est allé jusqu’à qualifier l’Allemagne de « nation indispensable ». L’ensemble du projet européen serait en difficulté si l’Allemagne n’était pas « solide et prévisible », a écrit Gideon Rachman.

Au sein du SPD, à l’exception de M. Steinmeier, dont l’adhésion à pris fin en raison de sa fonction publique, le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel et le maire de Hambourg, Olaf Scholz, sont les principaux défenseurs d’une grande coalition.

Steinmeier et Gabriel ont ouvert la voie au retour du militarisme allemand. En 2014, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, M. Steinmeier, a déclaré « la fin de la contrainte militaire » et a joué un rôle majeur dans le coup d’État en Ukraine, qui a porté au pouvoir un régime oligarchique anti-russe à Kiev. Gabriel a fait campagne sans relâche pour une armée européenne indépendante et une politique étrangère libérée de sa dépendance aux États-Unis.

Lors d’une conférence sur la sécurité tenue cette semaine à Berlin, des généraux de l’armée allemande ont annoncé ce qu’ils attendent d’une nouvelle grande coalition : un programme de réarmement qui rappelle le réarmement de la Wehrmacht dans les années 1930.

En politique intérieure, le SPD a également ouvert la voie en supprimant l’opposition sociale et politique. Avec l’aide des syndicats, avec lesquels le parti entretient des liens étroits, le SPD a étouffé toute opposition de la classe ouvrière aux licenciements et à la réduction des dépenses sociales. Le ministre de la Justice, Heiko Maas (SPD), était responsable, entre autres, de la loi sur la suppression de contenus des réseaux sociaux, qui impose une censure stricte sur les médias sociaux. Il travaille en étroite collaboration avec le ministre de l’Intérieur de la CDU, Thomas de Maizière, un irréductible de la politique intérieure.

C’est la raison pour laquelle la Conférence des employeurs appelle à une grande coalition. Les grandes entreprises sont prêtes pour une nouvelle offensive contre la classe ouvrière. Siemens, Thyssen Krupp et Air Berlin jettent actuellement des milliers de travailleurs sur le carreau, sans le filet de sécurité sociale habituel.

Cependant, les défenseurs d’une grande coalition ont un problème. Une telle coalition est profondément impopulaire. Selon un sondage de l’INSA, seulement 22 % des électeurs en sont en faveur. Aux élections fédérales, la CDU, la CSU et le SPD ont perdu 14 pour cent de voix et n’ont obtenu que 53 pour cent du vote ensemble. Si les non-votants sont inclus, ils ont obtenu le soutien de seulement 40 pour cent de l’électorat. Avec 20,5 % des voix, le SPD n’a obtenu que la moitié des voix obtenues en 1998, lorsqu’il est revenu au gouvernement après 16 ans dans l’opposition.

En conséquence, il existe au sein du SPD une forte crainte que ce dernier ne subisse le même sort que les autres partis sociaux-démocrates et ne devienne un croupion insignifiant si le SPD poursuit la grande coalition. Les sociaux-démocrates ne sont pas les seuls à s’inquiéter que les idées de gauche et socialistes ne gagnent en influence si le déclin du SPD persiste.

En conséquence, la direction du SPD joue la montre. L’exécutif du parti ne discutera que des étapes supplémentaires lundi. Une conférence fédérale du SPD débutant jeudi décidera si le SPD devrait entamer des négociations préliminaires avec la CDU / CSU. Ces consultations internes du SPD détermineront si de vraies négociations en vue d’une coalition auront lieu. Enfin, du moins selon les règles actuelles du SPD, les membres devraient voter sur le résultat.

On s’attend maintenant à ce que la mise au point d’un gouvernement traîne jusqu’à février ou mars de l’année prochaine. Ce que tous les partis – le Parti de gauche, les Verts, le FDP et l’Alternative pour l’Allemagne – veulent éviter à tout prix, ce sont de nouvelles élections. Ils ne veulent pas que des discussions aient lieu dans la population au sujet du programme du futur gouvernement ou de permettre aux voix critiques de trouver un accueil favorable.

Les représentants de tous les partis exploitent la crise en cours pour se rapprocher de l’AfD. Dans la CSU, le chef du parti, Horst Seehofer, est assiégé par le ministre bavarois des Finances, Markus Söder, et ses partisans, qui s’alignent sur l’AfD sur beaucoup de questions. La droite de la CDU accentue également la pression sur Merkel.

Le leader parlementaire de l’AfD, Alexander Gauland, a donc conseillé à son parti d’adopter une approche attentiste. Le jour de la prise de responsabilité dans un gouvernement viendra, a-t-il dit. « Mais nous ne pouvons le faire que si nous sommes sur un pied d’égalité avec les autres partis, comme nos partenaires autrichiens du FPÖ [Parti de la liberté] », a-t-il déclaré.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste)) est le seul parti en Allemagne à s’opposer à la conspiration de droite avec un programme socialiste. Le SGP exige de nouvelles élections afin de révéler les véritables objectifs des partis bourgeois et construire une alternative socialiste au capitalisme, à la guerre et à l’autoritarisme.

(Article paru en anglais le 2 décembre 2017)