Six mois depuis l'incendie de la tour Grenfell

Par Robert Stevens et Chris Marsden
15 décembre 2017

Le 14 juin, le feu a englouti toute la structure de 24 étages de la tour Grenfell à Londres. Des millions de personnes ont été horrifiées par des scènes terribles, diffusées dans le monde entier, montrant comment un petit incendie dans un appartement du quatrième étage s'est propagé sur le côté du bâtiment en quelques minutes pour devenir un véritable enfer. Il a coûté au moins 71 vies et laissé des centaines de personnes en deuil de leurs proches.

Le Parti de l'égalité socialiste (PES) présente ses condoléances aux victimes survivantes de Grenfell en cette douloureuse occasion, marquant six mois depuis ce jour fatidique.

Grenfell est devenu le symbole de tout ce qui est pourri dans un ordre social dominé par les préoccupations égoïstes d'une oligarchie financière corrompue et caractérisée par une indifférence calculée envers le sort de la masse des travailleurs. Les pertes de vie entièrement évitables illustrent la dévastation qu'a provoquée le capitalisme, non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier, en raison d'un transfert systématique et sans précédent de la richesse sociale de la classe ouvrière vers les super riches.

Dans les jours qui ont suivi l'incendie, le choc public s'est transformé en colère, car il est devenu évident que dans l'arrondissement le plus riche de l'une des capitales les plus riches du monde, les résidents de la classe ouvrière avaient été brûlés vifs, car leur domicile avait été transformé en piège mortel.

Le feu s'est propagé si rapidement parce que le conseil de l'arrondissement de Kensington et Chelsea, dirigé par les conservateurs, et sa société de gestion indépendante Kensington and Chelsea Tenant Management Organisation (KCTMO) avaient recouverte la tour de panneaux de revêtement bon marché et extrêmement inflammable. Cela faisait partie d'un programme de «rénovation» cosmétique pour dissimuler le manque d'investissement dans l'entretien de la tour, tout en rendant son aspect plus plaisant pour les résidents plus aisés de North Kensington désireux de protéger les prix des maisons qui revenaient à plusieurs millions de livres.

Le revêtement inflammable a été préféré à des options non combustibles pour économiser quelques milliers de livres. Le même mépris pour la sécurité de base des résidents signifiait que des extincteurs automatiques n'étaient pas installés dans la tour, de sorte que beaucoup de ceux qui cherchaient à fuir par la seule cage d'escalier ont été asphyxiés par la fumée toxique – y compris de grandes quantités de cyanure d'hydrogène émises par le revêtement.

Scellant le sort de ceux qui sont morts dans les flammes, les pompiers n'avaient qu'un accès limité à l'incendie en raison de travaux de construction irréfléchis, mais financièrement lucratifs dans l'ancien stationnement. En outre, les coupes sauvages dans services d'incendie de la capitale par l'ancien maire de Londres, maintenant ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, ont gravement entravé l'opération de lutte contre l'incendie.

Les autorités ne peuvent prétendre à l'ignorance. Les locataires avaient à plusieurs reprises averti que le bâtiment était dangereux. Un blogue du Grenfell Action Group, seulement sept mois avant l'incendie, a averti que seul un «événement catastrophique exposerait l'ineptie et l'incompétence de notre propriétaire, le KCTMO, et mettrait fin aux conditions de vie dangereuses et à la négligence de la législation en matière de santé et de sécurité qu'il impose à ses locataires.»

Malheureusement, les alertes du groupe se sont avérées justes. Mais la négligence et le mépris pour les résidents de la classe ouvrière ne se sont pas terminés avec l'incendie. Dans les heures et les jours suivants, les survivants endeuillés et leurs familles n'ont reçu aucune aide du conseil ou du gouvernement. Aucun programme d'urgence n'a été activé, de sorte que ce sont les résidents locaux qui ont pris l'initiative d'aider les victimes. Et malgré le flot de larmes de crocodile, les déclarations de contrition et toutes les nombreuses promesses faites par les autorités, le traitement des victimes de Grenfell a été cruel et même sadique.

Six mois plus tard, le conseil – qui, au moment de l'incendie, avait des réserves de près de 300 millions de livres sterling – a fait bien peu pour reloger les victimes. Sur les 208 ménages de Grenfell qui avaient besoin d'un logement, 118 sont toujours dans des hôtels et des chambres d'hôtes ou vivent avec des amis, y compris 29 familles avec enfants. En outre, 48 ménages ont accepté des offres permanentes de logement, mais n'ont pas encore emménagé, soit un total de 166. En incluant les résidents forcés de quitter les immeubles adjacents à la tour, 857 personnes – dont 303 enfants – vont passer Noël dans un logement temporaire.

Malgré le crime terrible commis, aucune personne ou organisation n'a été traduite en justice pour ce qui s'est passé. Le lendemain de l'incendie, la Police métropolitaine de Londres (la Met) a ouvert une enquête criminelle, mais même aujourd'hui, aucune personne n'a été interrogée, encore moins arrêtée ou accusée. Une déclaration publiée cette semaine par la Met à une audience procédurale de l'enquête officielle du gouvernement a déclaré qu'il n'était pas prévu que des «suspects» soient interrogés avant l'automne de l'année prochaine, citant l'excuse d'un examen de la criminalistique de l'immeuble en cours.

La commissaire de la Met Cressida Dick a déclaré à l'Assemblée de Londres que l'enquête criminelle ne devrait pas être terminée avant 2019 et que l'enquête complète pourrait durer des années.

L'enquête de police et l'enquête convoquée par la première ministre Theresa May font partie d'une opération de dissimulation orchestrée par l'État.

Le juge qui préside à l'enquête, Sir Martin Moore-Bick, n'a pas le pouvoir de poursuivre quiconque en justice, mais il a un contrôle absolu sur les questions qui peuvent même être soulevées par les représentants juridiques des survivants et d'autres parties intéressées. Les conditions de l'enquête excluent a priori toute évaluation de questions de «nature sociale, économique et politique». Une pétition de survivants et de leurs familles qui exige que Moore-Bick accepte un panel représentatif et ne puisse pas filtrer les questions soulevées a recueilli plus de 16.000 signatures. Comme dans le cas de l'enquête policière, l'enquête prévoit ne pas remettre ses conclusions, même provisoires, sur la manière dont l'incendie a commencé et s'est propagé, avant l'automne prochain.

Le public est si sceptique envers l'enquête officielle que cette semaine, la Commission pour l'égalité et les droits de l'homme (EHRC) a annoncé qu'elle lancerait sa propre enquête sur les raisons pour lesquelles plus de 70 personnes ont péri dans des maisons «gérées par l'État». La demande de l'EHRC d'être un participant principal dans l'enquête de Moore-Bick a été rejetée.

Au lendemain de l'incendie, le World Socialist Web Site a écrit:

«Il y a des événements dans l’histoire du monde qui mènent à une prise de conscience fondamentale et créent la base pour développer une orientation politique socialiste parmi de larges masses de travailleurs. L’incendie de Grenfell Tower du 14 juin est un tel événement.

«Dans les années à venir, il faudra se référer à la vie politique de la Grande-Bretagne en termes d' «avant» et «après» Grenfell.

«Des millions de personnes comprennent que Grenfell n’était pas un accident, mais un crime. C’était le résultat tout à fait prévisible de quatre décennies de déréglementation par les gouvernements conservateurs et travaillistes successifs et leurs représentants locaux, tous coupables de meurtre de masse.»

Le PES a qualifié Grenfell d'acte de «meurtre social» parce que les autorités ont placé les résidents dans une situation où les conséquences potentiellement terribles des décisions politiques étaient bien comprises.

En août, le PES a tenu une réunion publique à North Kensington, où plus de 100 personnes étaient présentes. La réunion a exigé que les coupables des milieux politiques et des affaires soient arrêtés, inculpés et jugés, et a exhorté les survivants, les résidents locaux et les travailleurs partout dans le monde «à ne pas se fier à la poudre aux yeux de l’enquête de [la première ministre, Theresa] May ni à la tentative du Parti travailliste de la rendre plus acceptable...»

Le PES a décidé d'établir un forum qui «oeuvrerait à exposer l'enquête frauduleuse du gouvernement sur Grenfell». Le Forum sur l'incendie de Grenfell s'est réuni pour la première fois le 30 septembre.

Tout ce qui a été fait pour que justice soit faite pour Grenfell a été accompli grâce aux actions indépendantes des résidents locaux et de leurs partisans. Le forum fournit un mécanisme politique par lequel la classe ouvrière peut monter une contre-offensive socialiste et internationaliste, contre tous les efforts qui visent à enterrer la colère populaire sous une montagne d'hypocrisie moralisatrice sur «l'unité nationale» et les «leçons apprises» et la canalisation de la lutte pour la justice dans l'impasse de l'enquête Moore-Bick.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2017)