Nos journalistes à Porto Rico

Plus d'un million de personnes vivent sans les nécessités de la vie moderne

«L'île est sans dessus dessous depuis la tempête»

Par Geneviève Leigh et Zac Corrigan
20 décembre 2017

Près de trois mois après l'arrivée de l'ouragan Maria sur l'île de Porto Rico en tant que tempête de catégorie 5, des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes continuent à vivre sans les nécessités de la vie moderne. Plus d'un million des 3,4 millions résidents de l'île sont toujours privés d'électricité et d'eau courante. Au moins 700 écoles demeurent fermées et des milliers d'étudiants ont été transférés dans d'autres écoles ou sont forcés de rester à la maison. De nombreuses régions rurales dans le centre de l'île sont encore inaccessibles et de nombreuses routes demeurent bloquées.

La dévastation sur l'île

La tempête a exposé les conditions horribles dans lesquelles la classe ouvrière de Porto Rico vit depuis des décennies. Tout comme les travailleurs des États-Unis sur le continent, les résidents de l'île sont victimes d'une infrastructure dangereusement délabrée, d'un manque de soins de santé, de chômage, de pauvreté, de réduction des dépenses dans les services sociaux pendant que la richesse d'une poignée de milliardaires augmente à une vitesse incroyable. La situation pour la classe ouvrière à Porto Rico est aggravée par le statut de l'île qui fait partie du «Commonwealth» et l'héritage d'oppression coloniale par les États-Unis.

Une équipe de journalistes du World Socialist Web Site parcourt présentement l'île afin de documenter la crise actuelle, l'absence d'aide de l'administration Trump et des autorités locales, et les tentatives patronales et gouvernementales d'exploiter la situation désespérée afin d'accélérer le pillage des biens publics.

Dans une clinique volontaire gratuite à San Sebastian parrainée par Remote Area Medical, des journalistes du WSWS ont parlé à ceux qui ont besoin de soins médicaux. Des résidents locaux ont expliqué que San Sebastian est supposément l'une des parties les mieux rétablies de l'île malgré le fait que plusieurs dizaines de personnes vivent encore sans électricité ou eau courante. Beaucoup d'entreprises demeurent fermées – certaines de façon permanente – et aucun feu de circulation ne fonctionne. En plus de l'avertissement pour toute l'île de faire bouillir l'eau, d'autres services de base comme l'Internet sont difficiles à trouver. On peut voir des résidents à travers la ville en train de réparer leurs toitures, de ramasser les débris et reconstruire leur maison. Dans certains quartiers plus pauvres, on aperçoit des dizaines de bâches bleues où il y avait autrefois des toits.

Une indication du niveau d'eau sur le poteau électrique. On peut lire «Jour 1».

Roberto Hernandez, un jeune homme du quartier qui offre son assistance à la clinique, nous a appris que la vie sur l'île a été bouleversée depuis la tempête. «Nous avons été obligés de nous adapter pour survivre. Les gens n'ont pas Internet, d'électricité ou d'eau. On doit s'ajuster à un recul de 100 ans. Pour beaucoup de personnes, c'est trop. Le monde a vraiment besoin d'électricité. Ceux qui ont des problèmes respiratoires, par exemple, ont besoin de leur respirateur.

«Je me suis demandé, combien de temps ça prendrait avant que la vie redevienne normale, et c'est difficile à prédire. FEMA (Federal Emergency Management Agency) affirme qu'elle pourrait être à Porto Rico pendant les cinq à dix prochaines années.»

Roberto

La vie est loin d'être normale pour la classe ouvrière et les résidents pauvres de l'île. L'une des caractéristiques les plus frappantes de la situation à Porto Rico est le vaste gouffre entre les reportages officiels gouvernementaux et la réalité à laquelle fait face la population.

Premièrement, le bilan des morts reconnu par l'État demeure à 64, malgré des rapports de sociologues à Porto Rico et d'universités sur le continent, ainsi que de Vox, le New York Times et d'autres sources, qui estiment que le bilan des morts de l'ouragan est plus que 16 fois plus élevé. L'analyse du Times a trouvé que dans les 42 jours depuis l'ouragan Maria le 20 septembre, le nombre de morts était plus élevé de 1052 que le nombre de personnes qui meurent normalement en une même période sur l'île.

D'autres remarques contradictoires ont été faites à l'égard des écoles publiques. Le département de l'Éducation affirme que 98 % des écoles ont été rouvertes. Mais des manifestations populaires ont éclaté à San Juan et à des écoles à travers l'île contre les fermetures de centaines d'écoles sur les 1100 écoles publiques de l'île. Le syndicat des enseignants a accusé le secrétaire de l'Éducation de l'île, Julia Keleher, de délibérément maintenir la fermeture des écoles, malgré le fait que des enseignants et volontaires avaient dégagé les débris et préparé les immeubles à la réouverture, parce qu'elle voudrait fermer 184 écoles afin d'en faire des écoles à charte.

L'Electric Power Authority (AEE) rapporte officiellement que dans plus de 65 % des régions le courant a été rétabli, mais de nombreux résidents et des journaux locaux sont sceptiques de l'exactitude de ce nombre. Des réseaux d'informations locaux ont spéculé qu'avec l'utilisation du terme «électrifié» (en Espagnol «tener energización»), l'AEE parvient à présenter la situation mieux qu'elle ne l'est en réalité.

Dre Gloria Lopez de San Juan a dit au WSWS que la capitale est encore l'une des régions les plus dévastées. «À San Juan, la plupart d'entre nous n'avons pas d'eau ou d'électricité. Je ne sais pas pourquoi à la radio ils n'arrêtent pas de dire que 65 à 75 % des gens ont de l'eau et de l'électricité parce que nous n'en avons vraiment pas. Il y a également les débris qui traînent en avant de ma maison.» Dre Lopez a expliqué que la nuit on peut voir des quartiers avec de l'électricité, et c'est largement réservé aux quartiers mieux nantis ou touristiques, incluant le vieux San Juan.

Elle a ajouté: «Mes voisins et moi pouvions puiser de l'eau d'une source, mais maintenant elle est contaminée. Nous ne pouvons pas utiliser nos machines à laver. Ils vendent à présent des planches à laver dans un pays moderne! Le soir, le bruit des génératrices est comme un orchestre et le matin, il y a un nuage au-dessus de la ville à cause de la fumée causée par les génératrices.»

Dre Gloria Lopez

Même si les chiffres «officiels» concernant l'électricité étaient justes, le fait que tant de personnes sont toujours sans électricité après trois mois est sans précédent pour un territoire du pays le plus «avancé» au monde.

Le réseau d'électricité à Puerto Rico est bien connu pour son état dilapidé et instable. Dans une entrevue avec Reuters en octobre peu après la tempête, le gouverneur de Porto Rico Ricardo Rosselló a expliqué que «le plan d'urgence était le suivant: Il n'y a pas moyen de réparer le caractère du réseau.» Les autorités ont dit que certaines régions de l'île n'auraient peut-être pas d'électricité jusqu'en mars 2018.

Alors que les centrales électriques du continent ont en moyenne 18 ans et que beaucoup d'entre elles utilisent le gaz naturel plus efficace, les centrales électriques de Porto Rico ont en moyenne 44 ans et plus de la moitié de l'île est alimentée au mazout. En plus des difficultés de réparation et d'entretien s'ajoute le fait que beaucoup de lignes électriques coupées de régions éloignées sont hors d'accès. Les résidents sur l'île payent entre 80 et 100 % de plus pour l'électricité que le reste du pays.

Le service public d'électricité AEE croule sous une dette de 9 milliards $ et a déclaré faillite seulement deux mois avant la tempête. Depuis 2012, la force de travail d'AEE a été réduite de plus de 30 %, perdant des électriciens, des travailleurs d'entretien et des techniciens essentiels, et rendant ainsi le réseau encore plus vulnérable aux dommages provoqués par la tempête.

Pour la classe dirigeante, la dévastation causée au réseau d'électricité par l'ouragan Maria est perçue comme une opportunité de privatiser le service public. Alors que des éléments de la classe dirigeante pourraient faire fortune grâce à la catastrophe à travers des privatisations, l'élimination «d'industries coûteuses» et l'octroi de contrats, les coûts des réparations, estimés à plus de 100 milliards $, devront être défrayés par la classe ouvrière et les pauvres. Il y a déjà eu des annonces selon lesquelles les péages d'autoroutes augmenteraient de presque 30 % à partir de janvier, probablement avant même que les feux de circulation soient rallumés.

Malgré les efforts du gouvernement d'obscurcir la réalité, les effets dévastateurs de la tempête seront ressentis pendant des années, sinon des décennies à venir.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2017)