Élection de crise en Catalogne

Non à la dictature et au séparatisme national! Pour l'unité des travailleurs catalans et espagnols!

Par Alex Lantier
22 décembre 2017

Cet article est la traduction d'une perspective publiée hier, le jeudi 21 décembre, jour des élections spéciales en Catalogne [note du traducteur].

Aujourd'hui, les Catalans votent dans les élections régionales spéciales du 21 décembre («21D») convoquées par le gouvernement central espagnol. Ces élections, tenues après la répression policière brutale du référendum d'indépendance catalan du 1er octobre et l'invocation subséquente par Madrid de l'article 155 de la Constitution espagnole pour suspendre le gouvernement élu de Catalogne, comportent des leçons politiques cruciales pour les travailleurs en Espagne et à l'échelle internationale.

Ils sont confrontés à un effondrement universel des formes démocratiques de gouvernement, conséquence de la décomposition du capitalisme international. En organisant les élections 21D, le gouvernement minoritaire du Parti populaire (PP) du premier ministre espagnol Mariano Rajoy, soutenu par le Parti socialiste espagnol (PSOE), n'essaie pas d'établir ce que veut le peuple catalan. Au contraire, il vise à donner un vernis «démocratique» au développement de régimes d'État policier et à la réhabilitation des forces d'extrême droite à travers l'Union européenne.

Les responsables du PP ont déclaré que si les électeurs de Catalogne élisaient un gouvernement auquel s'oppose Madrid, ce dernier invoquera à nouveau l'article 155 pour suspendre le gouvernement résultant. Ils donnent aux électeurs le «choix» d'élire le gouvernement qu'ils désirent, pourvu que ce soit celui que veut Madrid.

Le PP et ses alliés essaient d'habituer la population à la détention de prisonniers politiques et à d'autres mesures arbitraires et dictatoriales. Malgré les protestations de masse à Barcelone, ils ont emprisonné les nationalistes catalans Jordi Cuixart et Jordi Sánchez pour avoir appelé à des manifestations pacifiques et ont menacé de retirer le matériel en langue catalane des écoles et de la télévision. Alors même que les campagnes électorales se poursuivent en Catalogne, le vice-premier ministre catalan déchu Oriol Junqueras reste en prison – un sort auquel le premier ministre catalan Carles Puigdemont, destitué, n'a échappé que par une fuite précipitée pour s'entretenir avec l'UE à Bruxelles.

C’est sur cette base que le PP et ses alliés préparent de nouvelles attaques contre les travailleurs. Déjà, après s'être emparés des finances de la Catalogne, les responsables du PP ont menacé d'invoquer l'article 155 contre la municipalité de Madrid, alors même qu'ils l'intimident pour qu'elle impose des centaines de millions d'euros de plus de coupes dans les dépenses sociales exigées par l'UE. Le gouvernement du PP a soutenu les protestations pour l'unité espagnole marquées par le chant des hymnes fascistes, y compris Cara al Sol, et a publiquement discuté de l'imposition de l'état d'urgence.

Cet effondrement des formes démocratiques de gouvernement n'est cependant pas le produit des conditions espagnoles, mais plutôt un phénomène européen et international, symbolisé par le soutien constant de l'UE à la répression exercée par Madrid.

Le recours à la répression d’État, la réhabilitation du militarisme et la montée des forces d'extrême droite se propagent à travers l'Europe. En France, les principaux pouvoirs de la police instaurés par le gouvernement pendant l’état d’urgence de deux ans, et utilisé pour réprimer les manifestations contre la loi travail, ont maintenant été inscrits dans la loi. Et quatre ans après que Berlin a annoncé la remilitarisation de sa politique étrangère, un gouvernement d'extrême droite a pris le pouvoir en Autriche, et un parti d'extrême droite, l'Alternative pour l'Allemagne, a remporté des sièges au parlement allemand pour la première fois depuis la défaite des nazis dans la Seconde Guerre mondiale.

Cette crise découle d'un effondrement international du capitalisme qui a mûri durant des décennies. Le quart de siècle écoulé depuis que la bureaucratie stalinienne a dissout l'Union soviétique, éliminant le principal contrepoids militaire à l'impérialisme, a été celui d’une escalade des guerres, de la répression policière et de l'austérité. En particulier depuis l'effondrement de Wall Street en 2008, la démocratie bourgeoise en Europe a commencé à se désintégrer, dans un contexte d'inégalités sociales croissantes et de tensions de classes et internationales.

L'inégalité en Espagne illustre l'impact de cette crise sur les travailleurs en Europe. Près d'une décennie après krach de 2008, le taux de chômage en Espagne est toujours de 17 % (39 % pour les jeunes) et l'inégalité sociale est élevée. Les 10 % les plus riches détiennent maintenant 57 % de la richesse de l'Espagne; les 50 % les plus pauvres seulement 7 %; et les 20 % supérieurs des familles gagnent 761 fois plus que les 20 % les plus pauvres. L'individu le plus riche d'Europe, le milliardaire espagnol Armancio Ortega, pèse 77,9 milliards de dollars.

La colère sociale et l'aliénation résultant de la politique officielle ont complètement miné la stabilité de l’élite dirigeante. Cette année, l’enquête «Génération Quoi ?» de l'UE a révélé que les deux tiers de la jeunesse espagnole et plus de la moitié de la jeunesse européenne se joindraient à un soulèvement de masse contre l'ordre existant.

Cette crise ne peut pas être résolue en élisant l'un ou l'autre politicien capitaliste pour effectuer une politique différente, en acceptant le cadre de l'UE et du capitalisme. Il faut se tourner vers la classe ouvrière en Espagne, en Europe et internationalement. La seule réponse viable à l'évolution de l'UE vers un régime d'État policier est un tournant vers une lutte internationaliste et révolutionnaire pour le socialisme.

L'opposition aux actions répressives de l'État espagnol n'implique aucun soutien aux politiques fondamentalement réactionnaires des partis séparatistes catalans: la gauche républicaine de Catalogne (ERC), Ensemble pour la Catalogne et leurs alliés petit-bourgeois tels que les Candidatures de l'unité populaire (CUP). Ils ont imposé des milliards d'euros de réductions budgétaires demandées par l'UE aux travailleurs de Catalogne. Une preuve irréfutable de leur rôle réactionnaire est leur soutien à l'UE, qui est un instrument pour imposer l'austérité et le renforcement du militarisme européen. Ils ont continué à accorder ce soutien même après que la Commission européenne a appuyé la répression de Rajoy en Catalogne.

Dans la lutte de faction au sein de la classe dirigeante de la péninsule ibérique, il n'y a pas de factions progressistes. Les nationalistes catalans – comme les nationalistes écossais en Grande-Bretagne et la Ligue du Nord en Italie – avancent une stratégie égoïste basée sur le fait que la Catalogne est une région plus riche. Ils visent l'autonomie ou l'indépendance afin d'annuler leurs obligations financières à d'autres régions plus pauvres de l'Espagne, d'obtenir une plus grande part des profits tirés des travailleurs en Catalogne, et d'approfondir leurs liens avec les banques internationales.

Le caractère prédateur de la position des nationalistes catalans vis-à-vis du reste de l'Espagne, qui dégoûte et met en colère de larges couches de la classe ouvrière espagnole, facilite la tâche de Rajoy et ses alliés d’attiser le nationalisme espagnol.

Comme toute grande crise, la crise catalane révèle le rôle des partis petit-bourgeois tels que Podemos, dont la démagogie «de gauche» a été exposée. Loin de poursuivre une politique indépendante pour la classe ouvrière, Podemos cherche à manœuvrer entre les deux camps bourgeois. Sa section catalane, Catalogne en Commun (CeC), prétend être neutre dans le conflit entre le nationalisme catalan et espagnol et dit promouvoir plutôt la question sociale. Elle a proposé de soutenir un gouvernement de coalition entre la section catalane pro-article 155 du PSOE et l'ERC séparatiste.

Podemos prétend que tout peut être réconcilié: le régionalisme et le nationalisme, l'article 155 et les droits démocratiques et, surtout, la classe capitaliste et les travailleurs. Il partage beaucoup de points communs avec son parti frère grec, Syriza («Coalition de la gauche radicale»). Lui aussi s'était présenté comme une alternative démocratique opposée à l'austérité. Une fois élu en 2015, cependant, il a mis en œuvre l'austérité et maintenant réprime activement la classe ouvrière.

La voie à suivre est une lutte pour unifier les travailleurs espagnols et catalans, tant contre les forces nationalistes espagnoles que catalanes, dans le cadre de l'unification de la classe ouvrière européenne dans la lutte contre l'UE et le capitalisme européen.

La seule réponse viable – en Espagne comme dans tous les autres pays – est la réorientation de la classe ouvrière sur la base d'une perspective révolutionnaire, socialiste et internationaliste. Contre toutes les tentatives de dresser les travailleurs hispanophones et catalans les uns contre les autres, il est nécessaire de mettre en avant la lutte pour le pouvoir par la classe ouvrière, l'expropriation de l'aristocratie financière et la construction d'un État ouvrier en Espagne dans le cadre des États socialistes unis d'Europe.

La lutte pour cette perspective nécessite la construction d'une nouvelle direction politique: des sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en Espagne et à travers l'Europe.