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Le gouvernement allemand perquisitionne et ferme le site internet de gauche Indymedia

Par Johannes Stern
28 août 2017

Le ministre allemand de l’Intérieur Thomas de Maizière a ordonné la fermeture vendredi matin du site de gauche linksunten.indymedia.org. Ce site Web, l’une des deux filiales allemandes du site multimédia mondial Indymedia, a été retiré d’Internet peu de temps après et ne sera pas accessible jusqu’à nouvel ordre.

Dans les petites heures de la matinée, des unités de la police de Bade-Wurtemberg et de la police fédérale ont fait une descente aux domiciles des personnes présentées comme les administrateurs du site à Fribourg et confisqué des ordinateurs et d’autres objets. Plus tard, le siège de la police du Bade-Wurtemberg a présenté des couteaux, des matraques, des tuyaux et des lance-pierres pour prouver la prétendue nature d’« extrême gauche » de linksunten.indymedia.org.

Dans un communiqué de presse, de Maizière a remercié « toutes les forces de police impliquées dans l’opération » et le « travail préparatoire intensif de l’Office fédéral du renseignement nationale », sans lequel « les mesures d’aujourd’hui n’auraient pas été possibles ».

De Maizière a officiellement justifié cette interdiction en affirmant que le site était dirigé contre « l’ordre constitutionnel » et que « dans son intention et activité agissait contrairement au droit pénal ». Le site aurait été utilisé pendant des années pour « semer la haine contre ceux qui pensent différemment et les représentants du pays ». En fin de compte, « les événements du sommet du G20 à Hambourg ont montré les conséquences qu’une telle agitation peut avoir ».

La référence à Hambourg suffit à montrer que l’interdiction de linksunten.indymedia fait partie d’une campagne politique de droite. Depuis des semaines, les « événements de Hambourg » ont été largement exagérés par les politiciens et les médias pour répandre un genre de conte de fées sur la violence des « extrémistes de gauche », renforcer l’appareil d’État et restreindre les droits démocratiques fondamentaux. Quatre semaines avant les élections fédérales prévues en septembre, le gouvernement intervient maintenant pour criminaliser ouvertement et interdire les sites de gauche, antifascistes et antimilitaristes.

La deuxième filiale allemande d’Indymedia, de.indymedia.org, qui n’a pas été affectée par l’interdiction, a décrit la fermeture de linksunten.indymedia.org comme une « attaque grave contre le mouvement de gauche et la liberté de la presse ». Le site web a été vu « comme la plate-forme la plus utilisé par la gauche en Allemagne, où les articles pourraient être posté par n’importe qui et qui était modérée le moins possible. »

La déclaration a souligné que les origines d’Indymedia étaient dans le « mouvement antimondialisation » issu des manifestations contre l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999. La plate-forme médiatique a été créée « pour rendre possibles des reportages indépendants sur les manifestations du sommet ». Depuis lors, « des centaines d’Indymedias ont été fondées dans le monde entier pour fournir une plate-forme pour la protestation de gauche ».

Le site désormais interdit linksunten.indymedia.org a été « initialement conçu comme une plate-forme spécifiquement pour le sud de l’Allemagne. Au cours des dernières années, le site Web « a cependant élargi sa portée » et a publié des « reportages sur des manifestations, des commentaires sur des événements politiques, des déclarations d’organisations, ainsi que des déclarations revendiquant la responsabilité d’attaques militantes. »

Un axe principal des publications sur linksunten.indymedia.org, qui ne sont plus accessibles, a été la lutte contre l’extrémisme de droite. Beaucoup d’articles ont appelé à des manifestations contre l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et d’autres manifestations de l’extrême droite, ont critiqué la « politique fédérale allemande sur les réfugiés » ou ont mené des recherches de fond sur l’organisation terroriste NSU. D’autres sujets comprenaient la lutte contre la guerre et le militarisme.

Le fait que « les déclarations revendiquant la responsabilité des attaques militantes » soient affichées sur le linksuten.indymedia.org faisait de ce dernier une cible relativement « facile » pour de Maizière. Le ministère de l’Intérieur a déclaré dans un communiqué de presse que « sur le site, sous la protection de l’anonymat […] des déclarations de responsabilité pour les crimes commis à l’échelle nationale » ont été publiées.

Cependant, le nombre de ces déclarations qui provenaient réellement de groupes anarchistes et autonomistes violents est loin d’être clair, il pourrait s’agir de provocateurs de droite, ou même parrainés par l’État. Une déclaration revendiquant la responsabilité d’une attaque contre la mosquée de Fatih et le Centre international de conférences de Dresde au nom de Dresde Antifa et de l’Alliance de célébration anti-unification 3Oct (le 3 octobre est le jour où la réunification allemande est commémorée) qui est apparue sur le site s’est avérée être une imposture. Plus tard, il est apparu qu’un porte-parole du mouvement de droite Pegida, qui jouit de liens étroits à la police d’État de la Saxe et les services de renseignement, était à l’origine l’attaque.

La censure par l’État de linksunten.indymedia.org est un développement dangereux et pourrait bien servir de prélude à des mesures beaucoup plus vastes contre les sites Web et organisations de gauche et progressistes. Dans des conditions d’opposition croissante à l’inégalité sociale et au militarisme, toute voix critique s’élevant contre la guerre et le militarisme doit être réduite au silence. Les réponses initiales des médias et des politiciens ne laissent aucun doute à ce sujet.

Le ministre de la Justice social-démocrate (SPD), Heiko Mas, qui a présenté la loi dite de La Mise au pas des Réseaux en juillet et a appelé à la création d’une base de données à l’échelle européenne pour les extrémistes de gauche dans la foulée des événements de Hambourg, a écrit sur Twitter, « Attaque importante contre les extrémistes de gauche prêts à commettre des actes de violence. L’extrémisme, quel que soit le camp, ne peut avoir de droit de cité chez nous, pas même en ligne. »

Andreas Geisel, le ministre de l’Intérieur social-démocrate du gouvernement de coalition « rouge-vert-rouge » de la ville-État de Berlin, a également explicitement salué l’interdiction et a parlé d’un pas dans la bonne direction. « Des extrémistes de gauche ont utilisé le site pour préparer les agressions et les attaques et s’en vanter après. Nous ne le savons que trop bien à Berlin », a-t-il noté dans un communiqué.

Le groupe parlementaire de l’AfD en Thuringe a publié une déclaration qui a souligné dans quel sens la classe dirigeante s’oriente. L’interdiction n’a été que la première étape sur la voie de qualifier l’ensemble du mouvement Antifa d’organisation terroriste, a-t-il écrit. « Le gouvernement fédéral doit maintenant prouver que l’interdiction n’était pas qu’une tactique électorale. Ils doivent prendre des mesures décisives contre les Antifa s’ils veulent être crédibles », a déclaré Jörg Henke, porte-parole de l’AfD pour la politique intérieure.

(Article paru en anglais le 26 août 2017)