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La complicité des politiciens et des médias allemands avec l’idéologie exhibée à Charlottesville

Par Johannes Stern
21 août 2017

Les politiciens et les médias allemands ont réagi aux violences de l’extrême-droite à Charlottesville, en Virginie, par des dénonciations hypocrites. Ils ont critiqué la réaction du président américain Donald Trump qui avait pris la défense de la plèbe fasciste que les conseillers d’extrême-droite à la Maison Blanche avaient encouragé et incité à la violence. Mais ce faisant ils occultent complètement leur propre responsabilité dans la montée de l’extrême-droite.

« Les louvoiements de Trump après l’éclatement de la flambée de violence de l’extrême-droite sont funestes », a déclaré lundi à Berlin le ministre de la Justice, Heiko Maas (du SPD social-démocrate). « Tous les démocrates devraient trouver des mots justes pour s’opposer au racisme. Celui qui ne se positionne pas clairement, doit admettre qu’il encourage les néonazis », a-t-il ajouté.

La chancelière Angela Merkel (chrétienne-démocrate, CDU) a exprimé sa sympathie envers les victimes. Le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, a déclaré que Merkel déplorait la mort ce week-end d’une jeune femme aux mains des extrémistes de droite. Il a évoqué des « scènes absolument répugnantes » qui se sont produites lors de la marche. « Il y avait un déploiement explicite du racisme sous sa forme la plus méprisable, de l’antisémitisme et de la haine. Et partout où de telles images et de tels slogans se font jour, c’est odieux. »

Les journaux allemands ont détaillé les liens entre Trump, la Maison Blanche et les milieux extrémistes de droite qui étaient à l’origine de la marche à Charlottesville. Le Süddeutsche Zeitung a parlé de « liens sinistres » entre Trump, son principal conseiller politique Stephen Bannon et le portail média d’extrême-droite Breitbart News.

Spiegel Online a fait état de la réaction du journal néo-nazi Daily Stormer au « message faible » de Trump. « Il ne s’en est pas pris à nous », s’est réjoui le site de propagande fasciste. « C’est vraiment, vraiment bien. Que Dieu le bénisse. » Il a ajouté : « Nous sommes en guerre maintenant. Et nous ne reculerons pas. »

Est-ce que Merkel, Maas et les médias bourgeois pensent pouvoir prendre pour des imbéciles la population en Allemagne et mondiale, qui a été profondément choquée par les événements survenus à Charlottesville ? En vérité, ces mêmes politiciens et ces mêmes journaux qui s’indignent actuellement de « l’ignoble calcul de Trump » (Frankfurter Allgemeine Zeitung) partagent la responsabilité du fait que des forces extrémistes de droite et fascistes sont capables de relever la tête et d’agir de plus en plus agressivement en Allemagne et en Europe.

Il ne se passe pas une journée lors de la campagne électorale fédérale sans que les principaux politiciens et organes de presse ne fassent de la propagande contre les réfugiés de la même manière que le parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) en attisant le nationalisme et en appelant à la lie brune de la société afin d’imposer leur politique militariste, de renforcer l’appareil d’État et d’infliger des coupes sociales. Ce sont le SPD et son candidat à la chancellerie, Martin Schulz, notamment, qui mènent leur campagne électorale sur cette base.

Après les manifestations à Hambourg contre le G20, Maas, un social-démocrate qui feint maintenant l’indignation, avait réclamé la création d’une base de données européenne des « extrémistes de gauche » et un concert « rock contre la gauche ». Visiblement encouragés par cela, les extrémistes de droite ont organisé à la mi-juillet en Thuringe un festival « Rock contre les étrangers » qui se révéla être l’un des plus grands rassemblements néonazis d’Europe de cette dernière décennie. Les extrémistes de droite, protégés par la police et le gouvernement SPD/Verts/Die Linke (Parti de gauche) ont commis des délits en exécutant par centaines le salut nazi, tout comme à Charlottesville, et en scandant « Sieg Heil ! »

De tels exemples d’affrontements fascistes, qui sont tolérés par la police, et de terrorisme d’extrême-droite ont connu ces dernières années une hausse considérable en Allemagne.

C’est ainsi qu’en janvier 2016, des centaines d’extrémistes de droite avaient attaqué le quartier de Connewitz à Leipzig, connu pour héberger bon nombre de gens de gauche, et détruit plus d’une vingtaine de magasins, des bars et un restaurant turc. Les violences fascistes, qui ressemblaient fortement aux événements de Charlottesville, s’étaient développées à partir d’une manifestation de Legida, la branche du mouvement extrémiste de droite Pegida à Leipzig. Les politiciens et les médias avaient attisé en amont de l’attaque une atmosphère de racisme exacerbé. Début 2016, des politiciens de tous les partis représentés au Parlement avaient préconisé un dialogue avec les partisans de Pegida.

Entre 1990 et 2015, selon des statistiques officielles du gouvernement, 75 personnes ont été victimes de violences d’extrême-droite. Dans de nombreux cas, la police et le gouvernement avaient nié pendant des années l’existence d’un motif d’extrême-droite en arrière-fond de ces décès. Ce ne fut que lorsqu’il fut connu, qu’à lui seul, le groupe clandestin national-socialiste (Nationalsozialistische Untergrund, NSU) avait assassiné, entre 2000 et 2006, neuf immigrants et une policière que le gouvernement fédéral ordonna une vérification des meurtres non élucidés en quête de motifs d’extrême-droite.

La Fondation Amadeu Antonio, qui se concentre fortement sur les violences de l’extrême-droite, a cité un chiffre beaucoup plus élevé. Selon ses sources, des groupes d’extrémistes de droite ont tué 178 personnes entre 1990 et juillet 2015, plus 11 cas suspects.

L’État avait été directement impliqué dans certains de ces décès. L’on sait maintenant que plus d’une vingtaine d’informateurs (V-Leute, recrutés au sein des milieux néonazis) des services de renseignement et de la police opéraient dans l’entourage immédiat du NSU. L’un d’entre eux se trouvait même sur les lieux du crime, un cybercafé à Kassel, lors du meurtre de Halit Yozgat en 2006.

La défense du professeur d’extrême-droite de l’université Humboldt Jörg Baberowski montre très clairement comment la classe dirigeante allemande est conjointement responsable de la montée de l’extrême-droite de part et d’autre de l’Atlantique. Ce professeur de Humboldt est porté aux nues par ces mêmes forces d’extrême-droite aux États-Unis qui sont responsables des violences fascistes à Charlottesville. Ces dernières années, Breitbart News et le Daily Stormer ont tous deux accueilli avec enthousiasme la propagande haineuse de Baberowski à l’encontre des réfugiés, ses appels au militarisme et sa banalisation des crimes des nazis.

Un article de décembre 2015 paru sur Breitbart News disait par exemple que le professeur « hautement respectable » mettait en garde contre la disparition de l’Allemagne telle que nous la connaissons. Breitbart avait cité d’un air approbateur plusieurs passages d’un entretien que Baberowski avait accordée au Huffington Post. « L’Allemagne ne pourra plus rester à l’écart des guerres et des conflits. Et l’Allemagne, telle que nous la connaissons, disparaîtra à cause de l’immigration de masse », avait-il déclaré.

À peu près à la même période, Andrew Anglin, l’éditeur du Daily Stormer, avait déclaré appuyer Baberowski. Il avait cité les critiques racistes de ce dernier à l’égard de la politique d’immigration du gouvernement allemand : « Ce n’était pas judicieux de faire des selfies avec des réfugiés, qui furent diffusées dans le monde entier pour que n’importe qui puisse venir en Allemagne faute de ne pas pouvoir établir de limite maximale. » Le site Internet avait même reproduit une photo de Baberowski.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP) et son mouvement de jeunesse, Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (International Youth and Students for Social Equality, IYSSE), ont été les seuls à attirer l’attention sur ses liens avec l’extrême-droite et à fermement condamner sa banalisation des crimes nazis. Plusieurs représentations d’étudiants avaient partagé cette critique. Baberowski est de plus un adepte d’Ernst Nolte, l’apologiste des nazis le plus connu parmi les historiens d’après-guerre. « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison », avait-il déclaré, début 2014, au magazine Der Spiegel. Dans ce même article, Baberowski avait affirmé : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table. »

Les conséquences de cette falsification historique et de sa défense par de larges sections de l’élite dirigeante deviennent à présent évidentes suites aux événements de Charlottesville. La présidente sociale-démocrate de l’Université Humboldt, ainsi que de nombreux médias, ont pris fait et cause pour Baberowski en menant une campagne hystérique contre le SGP et l’IYSSE pour avoir critiqué le professeur d’extrême-droite.

Mais, la vérité est plus forte que toute censure. Baberowski est connu des travailleurs et des étudiants pour être un extrémiste de droite. Et l’indignation hypocrite manifestée par les politiciens et les médias allemands après les événements choquants de Charlottesville ne peut masquer leur responsabilité conjointe dans la réhabilitation de l’idéologie d’extrême-droite et de ses conséquences brutales.

(Article original paru le 16 août 2017)